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Charles Jean avait aimé de tout temps la louange, même celle dont on provoque les témoignages et dont on a d'avance payé le prix. Sur ses vieux jours il voyait son nom de soldat illustre disparaître sous son titre souverain, s'effacer en quelque sorte dans cette ombre crépusculaire du Nord qui enveloppait désormais sa vie. Néophyte du luthéranisme germanique, si différent du catholicisme de saint Louis et même du calvinisme de Jeanne d'Albret; adepte, comme son père adoptif, de la franc-maçonnerie à tendances anglaises ; mêlé pardessous main aux machinations financières des juifs berlinois, il sentait Tâme française s'échapper peu à peu de son être. Néanmoins l'opinion française, celle qui lui avait valu la gloire et dont il avait attendu en vain la souveraine puissance, était la seule divinité de sa jeunesse dont il fût demeuré le dévot et le fidèle. Les poètes de l'Allemagne lui disaient par la bouche de l'un d'eux, Halem : « Le tyran de la terre a reculé devant toi et l'armée que tu enflammais; tu vis pour réternité! »» De tels souvenirs, de telles promesses ne suffisaient pas à son amour-propre; il lui fallait, du côté de la France, non plus l'admiration, mais l'indul-
^ence pour les pourparlers d'Abo et les coups de canon de Leipzig; il travailla sans bruit à la conquérir. Couronné, rassasié d'honneurs, assagi et à moitié repentant, il ne poursuivait plus qu'une victoire, celle qui devait lui permettre de mourir en paix avec sa patrie. Désarmer le gouvernement des Bourbons lui avait semblé utile à ses intérêts; se réhabiliter auprès du peuple dont il était sorti devenait essentiel à sa gloire.
En Suède, le roi tenait à faire oublier ou à laisser ignorer tel ou tel incident de sa vie passée qui trahisrsait ses faiblesses, ses retours vers son pays d'origine. On a vu les mutilations qu'il infligea, pour effacer le souvenir de ses intrigues en 1814, à la traduction suédoise du De Buonaparle et des Bourbons de Ghateaut)riand. Lorsque les mémoires de Rovigo parurent, il les supprima tout simplement en achetant en bloc les exemplaires parvenus à Stockholm (1). Après avoir exercé sur certains écrivains français sa censure personnelle, il fournissait à d'autres, touchant sa vie politique et militaire , des renseignements habilement choisis et présentés, des jugements qu'il se promettait de relire avec satisfaction sous une signature étrangère.
Parmi ses avocats, citons d'abord deux de ses compatriotes devenus ses hôtes. Le premier. Coupé, dit de Saint-Donat, venait de l'armée. Commandant d'armes à Hambourg en 181 1 , blessé et pris à Hanau en 1813, il put à cette dernière date approcher en Allemagne de l'ex-maréchal Bernadotte et en tout cas reçut en 1818 l'autorisation d'aller passer six mois à Stockholm. A la même époque on voit figurer parmi les commensaux
i\) Rumigny-y 13 octobre 1815. — Montalembert, 17 mars 1828.
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d'occasion du nouveau roi un certain Izarn, Languedocien qui avait successivement fait partie de la Grande Armée comme médecin et de l'Université comme inspecteur général. Tous deux payèrent de leur plume leur dette à l'hospitalité royale.
Coupé publia, sous le titre de Mémoires pour servirà l'histoire de Charles XIV Jean et en collaboration, avec Bausset de Roquefort, les bulletins de campagne et les discours politiques du souverain suédois, une défense de sa légitimité encadrée entre une dissertation: sur Odin et un récit de voyage, une justification de larévolution de 1809, etc. Izarn, rentré à Paris, continua à fréquenter la légation suédoise et à correspondre avec le roi. Il paya, bien plus tard, sa dette de reconnaissance par une copieuse notice insérée dans ÏEn^ cyclopédie des gens du monde. Cette notice est l'oraison funèbre d'un vivant, très habilement conduite, sur le ton d'une admiration sincère, bien qu'un peu méridionale dans son expression. Nous sommes avertis dès lespremières lignes. De toutes les illustrations de la Révolution française, celle de Bernadotte est « la plus solidement fondée, parce qu'elle a été loyalement acquise » .
Ces pèlerinages de compatriotes se continuèrent jusqu'après 1830. Un Béarnais dont le livre est signé Daumont s'était figuré, en vertu de son origine, pouvoir faire, sous la protection royale, fortune en Suède. Charles XIV lui donna audience. Tout en le décourageant de son entreprise, il lui fit comprendre qu'on lui saurait gré de raconter son voyage et, à cette occasion^ de bien parler de Bernadotte aux Français. Daumont obéit et joignit au récit de ses aventures l'exposé, déjà vingt fois étalé devant le public, de l'élévation de sohl
célèbre compatriote et aussi celui de tous les témoignages d'intérêt accordés par l'élu des Suédois à son ancienne patrie, alors qu'il combattait contre elle.
Lorsqu'on examine dans leur ensemble les écrits contemporains relatifs à Bernadotte et que l'on considère, d'une part les noms de leurs auteurs, d'autre part les faits qu'ils mettent en relief et les points de vue qu'ils développent, on est tenté de les croire, à des degrés divers, des fragments d'autobiographie. Ainsi, dans un livre qui date de 1840, Y Histoire des i^évolutions du Nord, par Chopin, je relève les lignes suivantes : « (Bernadotte) était le seul de tous les capitaines de l'Empire qui dût à lui-même de parvenir à ce dernier terme de l'ambition et des honneurs, et, quelque extraordinaire qu'ait été son élévation, en présence de cette adoption mutuelle et de toutes les prospérités dont elle a doté la Suède, on hésite à décider si le roi a moins donné ou si le peuple a plus reçu. " On reconnaîtra facilement, surtout à la lecture de la dernière ligne, le véritable auteur de cette réclame. Celui qui croyait mériter un semblable éloge a seul pu l'écrire.
La correspondance privée de Charles-Jean avec certains de ses ministres à l'étranger nous révélerait de piquants détails sur la façon dont on soutenait au loin, en même temps que les intérêts de la Suède, la réputation de son roi. Les rares fragments de cette correspondance que j'ai pu découvrir en indiquent sul'fisamment le caractère.
En Angleterre, le directeur de cet office de publicité était Bjônsterna. Stewart, l'ex-commissaire anglais à l'armée du Nord; Hudson Lowe, le geôlier de Sainte- Hélène ; Walter Scott, riiistorien de Napoléon, reçu-
rent de lui des communications destinées à blanchir le héros de Leipzig et à réfuter les dires de ses adversaires. Walter Scott insiste sur le rôle « désagréable et odieux » que le prince de Suède eût joué s'il eût consenti (ce qu'il n'a pas voulu) à participera l'invasion de la France; dans un de ses appendices, il insère tout au long certaines Réflexions sur la conduite de Napoléon dont il est facile, à la lecture, de reconnaître le principal auteur. Signeul, devenu chargé d'affaires à Hambourg, où il devait mourir en 1835, remplissait le même office auprès des Allemands et, comme jadis Bourrienne pour le maréchal Bernadotte, donnait le ton aux gazettes pour le roi de Suède.
Gustave Lôwenhielm, en France, représentait, avec pleins pouvoirs, son souverain tant auprès de la république des lettres que de la monarchie des Bourbons. Son action n'échappa point aux gens avisés. Nous ne saurions dire avec précision dans quelles circonstances €t dans quelle mesure il tenta, enrôla et rémunéra les écrivains ; mais nous pouvons compter les livres, les brochures, les articles publiés en l'honneur de l'ancien général français ; constater qu'ils répètent, colorent ou dissimulent les mêmes faits et par conséquent sont nés d'une inspiration unique (I).
(1) Lovvenhieliii s'occupait également de» publications faites à l'étran- |![er, témoin la lettre suivante, qui montre en même temps comment il «o tendait sis fonctions littéraires :
a 1*7 septembre 1828.
« ... li y a deux ans et demi, Sire, que j'eus l'honneur d'informer Votre Majesté que sir Hudson Lowe écrivait des Mémoires sur les campagnes de 181>) et 1814, et qu'il y «lisait des cboses fausses, calomnieuses et inconvenantes sur les intentions et les mouvements du généralissime de l'armée du Nord de l'Allemaj^ne.
u Pendant son absence d(^ l'Europe, j'ai fait d'infructueux efforts pour
Deux ouvrages imprimés en 1818 nous apportent à son sujet, par exception, un témoignage, sinon strictement impartial, du moins d'apparence spontanée et désintéressée. Le premier, l'Europe après le congrès d' Aix-la-Chapelle^ émane de ce Talleyrand manqué qui s'appelait Tabbé de Pradt et qui s'imagina un jour, tout comme Bernadotte, qu'il était le principal auteur de la chute de Napoléon. Son panégyrique vise exclusivement le prince suédois ; il le félicite longuement, et par les arguments les plus propres à appuyer sa thèse, d'avoir donné à la Suède une assiette inébranlable.
Le second est l'ouvrage posthume de Mme de Staël, les Considérations sur la Révolution française. A Paris sous le Consulat, à Stockholm en 1812, Mme de Staël avait beaucoup espéré en Bernadotte et salué en lui le défenseur autorisé de la liberté française, puis euro-
découvrir son éditeur, afin d'obtenir connaissance du manuscrit et opérer les rectifications nécessaires. Je craignais que son intention ne fût de faire procéder ù la puMication après son départ. Je nie trompais, puisque rien n'a paru ; mais il n'est pa»* moins réel qu^ les Mémoires ex'Stent leU qu'on m'en a rendu com|it(*^ et qu'un jour ou l'auire ils paiaitront.
u Maintenant que cet officier {général est de retour en Europe, il m'a semblé qu'il fallait y veiller.
u J'ai écrit en consé(|uence à mon ami Bjc>n^ter^a. Je lui ai indiqué un homme à Londres duquel il obtiendra lowUi espèce de services en se réclamant de moi^ qui non seulement est en relation avec Lowe, mais qui a connaissance spéciale des endroits du manuscrit qui nous concernent.
« J'ai aussi averti Hjonsterna que Lowe, dans son ouvrage, se targue du témoignage de lord Stewart (aujourd'hui marquis de Londonderry) et prétend parler d'après lui. Si même on ne pouvait agir sur Lowe luimême, il faudrait au moin.<4 lui enlever l'appui du marquis en rectifiant les souvenirs de celui-ci et l'éclairant sur l'inconvénient de voir imprimer des faussetés d'après lui. Or, celles-ci portant spécialement sur les relations de Votre Majesté avec Rliicher et sur les antécédents de la bataille de Leipzig, je soumets à Votre Majesté l'utilité qu'il pourrait y avoir à faire parvenir à Hjonsterna des notes sur ces jours-là et sur les relations avec le général en chef de l'armée de .Silésie. »
péenne. S'inspirant de ce double souvenir, elle lui consacra dans son dernier livre une page où elle le transfigurait, comme son propre père, en héros méconnu des causes qu'elle avait embrassées et dont elle n'osait en mourant célébrer la victoire.
Faut-il joindre à ces deux livres la volumineuse compilation publiée en 1829 et connue sous le nom de Mémoires de Bourrienne? Le personnage qui en a fourni les éléments a vu de près Bernadotte tant en Allemagne qu'en France; il a obtenu sa confiance et l'a souvent mis en scène avec une sympathie qui n'exclut pas l'impartialité. Il est douteux cependant que Gharles-Jean lui ait su gré de ses révélations, car les Mémoires ont promptement suscité un recueil [Bourrienne et ses erreurs volontaires)^ auquel des témoins mieux qualifiés que le secrétaire de Napoléon, Joseph Bonaparte, Boulay de la Meurthe et autres ont collaboré. Là, Bernadotte se trouve à mainte page atteint dans son passé politique et militaire tant par l'affirmation de faits incontestables que par l'exhumation de pièces revêtues de sa propre signature.
Des royalistes proprement dits, Charles XIV ne devait attendre que des jugements sévères, et, tout bien considéré, il ne les redoutait pas trop. Leurs attaques ou leurs épigrammes servaient sa popularité en le classant parmi les monarques sincèrement convertis au système constitutionnel. Parmi eux, un seul pouvait devenir contre lui un témoin à charge sérieux : c'était le général de Suremain, rentré en France depuis 1815 et occupé dans sa retraite à rédiger ses mémoires ; mais on supposait que cet officier, pensionné par le gouvernement suédois, ne romprait pas le silence et au pis
ialler laisserait à ses héritiers la tâche de donner à ces récits une publicité devenue, le temps aidant, exempte d'indiscrétion et de malice (1).
Contre le Mémorial de Sainte-Hélène et les autres récits de la captivité de Longwood, Charles-Jean prit d'avance ses précautions. Il négocia, dit-on, heureusement pour soustraire à l'impression quelques pages de l'œuvre de Las Cases (2). Le principal auteur des Mé^ moires de Napoléon^ Montholon, a été accusé d'avoir •consenti, moyennant finance, à des suppressions de ce genre. Constatons toutefois qu'il a inséré dans son premier volume des annotations de l'empereur, assez vives, contre le livre apologétique de Coupé de Saint- Donat ; que le Mémorial contient des appréciations sévères sur Bernadotte, et que le seul interlocuteur de Napoléon qui ait recueilli sur lui des paroles relativement indulgentes est un Anglais, O'Meara.
Quoi qu'il en soit, Charles XIV réussit à rendre à peu près anodine à son endroit la littérature de Sainte-Hélène. Il lui était facile ensuite de contester l'authenticité de certaines paroles attribuées à Napoléon, de parcourir dédaigneusement, « avec le pouce » , le journal
(1) Il faut noter ici, dans V Histoire des émigrés^ par Antoine, parue •en 1828, un éloge de Gustave IV, précédé d'une digression inattendue sur Beruadotte, » vaillant guerrier... pur de toute souillure révolutionnaire, etc. » Celui-ci est ju'^tiHé de son élévation parce qu*à l'exemple <le son prédécesseur il a fait, par patriotisme suédois, la guerre à iNapoléon.
A la même date^ on trouve dans la bouche de Tavorat général Dufau, a Pau, une appréciation identique fondée sur un motif semblable.
(2) bÉRANGER (iV/a Biographie) déclare avoir entendu Benjamin Constant dire : « Bernadotte est en négociations pour faire disparaître certains passages du Mémorial. » Il ajoute : « Depuis... on a considéré comme positif que des pages relatives au maréchal Bernadotte avaient été enlevées du précieux manuscrit. »
de Las Cases, et de se poser, devant les suprêmes accusations de son rival, en général vainqueur, indifférent aux derniers coups de canon de Tarmée vaincue.
Il ne lui suffisait pas d'empêcher certains faits d'être rappelés, discutés ou révélés ; il lui importait d'en mettre d'autres et à propos en lumière. A cette tache, il invita de préférence les publicistes du parti libéral, ceux dont il partageait les regrets, les antipathies, les aspirations.
Voici d'abord Y Histoire des révolutions de Norvège, par Catteau-Calleville. L'auteur, pasteur de l'église française de Stockholm, avait quitté cette ville depuis plusieurs années ; il n'en parut pas moins qualifié pour prêcher aux Occidentaux les bienfaits de la « politique de l'an douze » , et le principal intéressé lui suggéra adroitement l'idée d'un parallèle entre lui et Gustave- Adolphe. Catteau-Calleville se trouvait récompensé d'avance par un siège à l'Académie des sciences de Stockholm et par les décorations des ordres de Wasa et de l'Étoile polaire.
Voici ensuite la Correspondance de Bernadotte,,, avec Napoléon depuis ISIO jusqu'en 1814, éditée par Bail en 1819. Employé aux bureaux de la guerre en l'an VII, puis inspecteur aux revues en Westphalie, l'auteur avait été pris pendant la campagne de 1813, reçu en audience particulière par le prince royal et admis à entendre son apologie verbale. Plus tard, il se chargea de la transmettre par écrit au public français en imprimant une série de pièces diplomatiques et de correspondances propres à alléger les graves responsabilités^ de Charles-Jean à l'époque critique de sa vie. A ces^ documents, il joignit un Précis dont le but était de
faire valoir le passé politique et militaire du nouveau roi et aussi de dénoncer un concert secret des grandes puissances en vue du renversement de la dynastie.
La tendance apologétique s'accuse encore davantage, par cela seul qu'elle cherche à se dissimuler, dans les écrits des frères Montgaillard. Ces deux aventuriers, le comte et l'abbé, qui ont traversé avec autant de dextérité que de cynisme les coulisses du monde royaliste et républicain, accordèrent à Bernadotte leur compromettant patronage. Le cadet, l'abbé, l'avait peut-être abordé en Allemagne, alors que, garde-magasin des vivres à Lubeck, il risquait en cette qualité de se faire fusiller pour vol. Sous la Restauration, les deux frères hasardèrent son éloge dans un mémoire adressé au gouvernement, et à travers un volumineux pamphlet, en forme de chronique, intitulé Histoire de France y ils dispersèrent une série de pages sur sa vie et son œuvre qui trahissent une collaboration étrangère et intéressée. Le soin qu'ils prennent d'indiquer leurs sources prétendues sert à dissimuler leur office d'avocats à gages. Tantôt ils affirment avoir tiré leurs révélations des cartons de Duroc, que personne n'a jamais vus; tantôt ils font entendre, du ton d'hommes qui ne tiennent pas au fond à être crus, qu'ils usent de pièces interceptées par les partis d'avant-garde durant l'invasion de 1814(1).
Les livres ne s'adressent qu'à un petit nombre. L'es-
(1) Montgaillard, Histoire de France^ VII, 22; VIII, 402. Ce recueil indigeste et effrontément partial, publié de 1826 à 1833, contient une véritable biographie de Bernadotte, dont les fragments sont distribués du t. V au t. VIII, maifl remplissent principalement le t. VII. Dès 1818, l'auteur, s'adressant à Louis XVIII, montrait dans le nou-
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sentiel était de recommander le roi de Suède par ces publications collectives et périodiques, par ces répertoires biographiques qui, sous prétexte de renseigner les curieux, influencent et déterminent souvent l'opinion. La Bibliothèque historique^ qui parut de 1817 à 1820, inséra dans ses livraisons des pièces sorties des dossiers de Charles-Jean et destinées à la défense de ses droits ou de ses actes. Tous les recueils où Ton réunissait comme en un Panthéon les hommes de la génération révolutionnaire recurent de son cabinet des notes ou des pages prêtes pour Fimpression. Cette part de collaboration anonyme saute aux yeux dans le Dictionnaire des généraux français de Courcelles (1821) et dans la Biographie universelle et portative des contemporains, rédigée en grande partie par le libéral Rabbe; elle se trahit dans la Biographie Michaud sous la signature d'un bon royaliste, Du Rozoir. A la Biographie nouvelle des contemporains (Arnault, Jay, etc.), un secrétaire dûment stylé a fourni, à charge de reproduction intégrale, la notice demandée.
Dans la collection de Y Univers pittoresque, Philippe Lebas, fils d'un conventionnel et précepteur d'un cousin delà princesse royale (Louis-Napoléon), s'était chargé de présenter le tableau de la péninsule Scandinave. Son volume Suâde et Norvège, publié en 1838, contient plus de cent pages sur les règnes de Charles XIII et de Charles XIV. Ses emprunts fréquents à Montgaillard, ses citations de documents diplomatiques et de lettres
veau roi de Suède un souverain « qui a apprin aux hommes d'un grand carartère coinnienl on mérite et on obtient une couronne, comment on la porte et on l'honore ». [Mém. diptomatiques publiés par de Lacroix, 40«.)
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de souverains autorisent à penser qu'il eut aussi un collaborateur suédois, compétent entre tous.
Les auteurs du Dictionnaire de la conversation avaient sans doute négligé de se renseigner aux bonnes sources, lorsqu'ils insérèrent dans leur recueil (1834) les articles Bernadotte et Charles XIV, écrits sur un ton de sévérité ou tout au moins d'impartiale indifférence. Ils y dénoncèrent même le travail souterrain poursuivi par des publicistes officieux en faveur de l'ancien soldat français (l). Cinq ans après, ils y prenaient part, car l'article Suède, inséré au supplément de l'ouvrage et signé Lindblad, est d'un caractère tout différent. Le Suédois, qui a apporté ici son témoignage, a parlé moins en critique impartial qu'en sujet fidèle et enthousiaste.
Le spécimen le plus complet de cette littérature apologétique fait partie de la Biographie des hommes du jour, rédigée dans un sens plus que libéral, révolutionnaire, et publiée de 1835 à 1842, par Saint-Edme et Sarrut. L'auteur anonyme de la notice Bernadotte a puisé abondamment dans une notice antérieure, celle de V Encyclopédie des gens du monde, comme s'il ne faisait que reprendre son propre bien ; il proteste ne pas vouloir se laisser aller, à propos d'un ancien Français, à un « nationalisme » désormais hors de saison, et en même temps il confesse avoir consulté des Mémoires inédits dont il n'indique pas l'origine et qui ont évidemment passé par la légation suédoise pour parvenir entre
(1) « Le tort du roi de Suède, si c'en est un, a été de ne pouvoir oublier le maréchnl français... C'est à celte faiblesse qu'il faut attribuer les nialadroites apologies que des agents officieux ont glissées dans une foule de publications plus ou moins importantes, faites en France et à l'étranger. »
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ses mains. Dans le même volume figurent d'autres notices qui contribuent à donner à celle-ci sa signature : celle du roi Gustave IV, où ce prince est présenté comme uniquement digne de pitié et d'oubli ; celles de divers hommes politiques suédois, Lagerbielke, Wetterstedt, qu'on voit ainsi, seuls parmi les étrangers, mêlés inopinément aux célébrités françaises ; celles surtout des frères Lôwenhielm, attestant que le comte Gustave n'a pas voulu perdre l'occasion, en faisant valoir les mérites de son maître, d'étaler les siens propres.
Celui qui, d'après ces auteurs, presque tous originaires du midi de la France, voudrait reconstituer la physionomie de Bernadotte, ne ferait pas assurément œuvre d'historien, car il n'aurait vu de son modèle, sous une perspective lointaine, que les traits qui peuvent séduire. Que nous disent, en effet, sur un ton de hâblerie tranquille, avec une unanimité qui provient d'une inspiration unique et supérieure à eux, tous ces historiographes (1)?
Dans l'armée royale ou républicaine, Bernadotte a suivi la carrière militaire comme malgré lui. Né " d'une famille de robe » , à peine soldat, il s'est vu offrir un grade qu'il a refusé; bas officier, on lui a promis l'avancement réservé à la noblesse, et il est devenu, malgré sa modestie insouciante des honneurs et des grades, colonel, général de brigade et de division. « Recherché par tous les partis à cause de ses talents, suspect à tous par sa modération » , dès le jour
(1) Les citations des paires qui suivent ont été empruntées à toutes lespublications qui, depuis le premier Empire ((lliâteauneuf) jusqu'à nos jours (ta Femme de Bernadotte)^ constituent l'autobioffraphie du souverain suédois.
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OÙ il est entré en rapport avec Bonaparte, il a été entraîné par lui à de fausses démarches ou est devenu victime de ses machinations. En revanche, il a épousé Mlle Clary, qui avait été refusée à son illustre collègue. Poussé perfidement dans la carrière diplomatique, avec la perspective d'y succomber comme Duphot ou d'y compromettre, faute d'expérience, sa renommée, il a déployé à Vienne, devant le souverain et ses ministres, beaucoup de circonspection et de prudence, et devant l'émeute une imperturbable bravoure. A la tête du département de la guerre, il a fait apprécier l'excellence de ses travaux administratifs comme de ses conceptions stratégiques. Si Masséna et Brune ont sauvé la France, c'est grâce à ses inspirations, à ses « méditations continuelles ». Il a préservé le duc d'Enghien, caché à Paris, de la rigueur des lois contre les émigrés. Cette dernière anecdote, répétée à satiété par ses panégyristes, constituait pour lui une réponse à ses ennemis, les ullras de 1815, qu'on pourrait traduire ainsi : « Celui que Bonaparte a saisi et Fusillé, je l'ai épargné et sauvé de la mort; ne vous en souviendrez-vous pas? »
Toujours à en croire ses amis, si, en octobre 1799, il eût encore occupé le ministère, la carrière de Bonaparte, déserteur de son armée, se fût terminée à son retour d'Egypte, dès Fréjus. Sous le Consulat, il n'« été ni le courtisan, ni l'instrument docile du chef de l'État; sa réconciliation avec lui n'a jamais eu que la conteur politique d'un traité de circonstance. Il ne s'en est pas moins placé alors au niveau de Hoche comme pacificateur de la Vendée ; il a livré aux Anglais, à Quiberon, une véritable bataille rangée et a dissipé en vingt-
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quatre heures tous les rassemblements; avec cela, aft'able ou sévère à propos, sachant « persuader jusqu'aux prêtres, de tous les hommes les plus difficiles à convaincre ». Il a été comblé de faveurs en 1804; mais ne les avait-il pas d'avance méritées par la « part signalée « prise bientôt après à la bataille d'Austerlitz? Sur ses opérations militaires des années suivantes, nous apprenons bien qu'il a abordé le premier les Prussiens à Schleitz et que de là, « sans s'arrêter » , il a su tomber à l'improviste sur Halle ; qu'il a vaincu à Lubeck, même à Mohrungen, où il a pris son parti en « grand capitaine ^ , sauvant ainsi le quartier général, par conséquent Napoléon; mais sur sa conduite, le 14 octobre 1806, alors qu'il se tint hors de la portée du canon d'Auerstiidt et de celui d'Iéna, tantôt nous trouvons chez ses apologistes des explications assez embrouillées, et tantôt nous constatons un silence significatif. Ses qualités de gouvernement, supérieures à ses mérites militaires, ont amené son élection en Suède, c'est-à-dire « un de ces événements qui semblent surnaturels... l'événement le plus remarquable des temps modernes » !
Bernadotte était-il né catholique ou, en se proclamant luthérien, n'a-t-il fait que suivre ses traditions de famille? Ici encore on nous laisse habilement dans l'incertitude; mais ce qui est incontestable, c'est que dans ses États le nouveau prince fut « l'àme de l'administration comme il avait été l'àme de la guerre » . Bien que menacé par Napoléon de terminer son cours de suédois à Vincennes, il lui a résisté sans le braver, et les lettres où il a essayé de prévenir la rupture entre eux aont « des chefs-d'œuvre de prévoyance, de logique et
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de sentiment ». En 1813, lorsqu'il a paru malgré lui, les armes à la main, en Allemagne, « on eût dit que' Gustave-Adolphe le Grand était sorti de sa tombe » . Il n'a joué, et avec intention, qu'un rôle effacé au milieu des armées. Sa gloire principale est d'avoir décidé le succès à la bataille des Empereurs et à la bataille des Nations. Vainqueur d'Austerlitz et de Leipzig, quelle épitaphe pour des yeux français !
Ses panégyristes ne trouvent rien à redire à une semblable association de noms, et ils ont soin de distinguer le héros de 1813 de son camarade Moreau, volontairement armé contre sa patrie ; ils font ressortir, dans ces circonstances si douloureuses pour lui, son souci constant des intérêts français ; ils assurent même — ce qui est faux — qu'en 1814 il passa seulement vingtquatre heures à Paris, regardant comme une espèce de sacrilège de marcher en armes sur le sol de la mère patrie.
Faut-il montrer maintenant l'apologie du général républicain continuant au profit du roi de Suède? Dans des écrits tous sortis de la même officine, nous voyons Charles XIV résister aux influences et aux menaces de l'étranger « avec la même dignité, la même énergie que s'il eût été à la tête de six cent mille hommes » . Il eût pu choisir la femme de son héritier parmi les plus anciennes familles souveraines ; mais la fille d'Eugène de Beauharnais répondait seule à ses vues, comme rattachant les illustrations modernes aux vieilles monarchies. Par lui, la Suède est devenue dans son nouvel équilibre la nation « la plus libre, la plus indépendante et la moins incertaine sur son avenir » ; sa coopération aux affaires de l'Europe est pour tous
d'une égale importance, et elle a reconquis son ancienne gloire. Toutes ces assertions, on le voit, en arrivent à donner, par leur exagération, une note plus ironique que louangeuse.
Jusqu'à nos jours, le travail de la légende s'est poursuivi, avec des interprètes très divers de ton et d'importance. En 1898, un Français de Bordeaux, venu à Stockholm et admis à l'audience du roi Oscar II, donnait intrépidement pour conclusion à sa relation de voyage ces mots : « Je songe à ce qu'il serait advenu de notre patrie si Bernadotte, le Béarnais aux cheveux crépus, le grand roi réformateur des Suédois, s'était élevé au-dessus de Napoléon, le Corse aux cheveux plats... » A ce regret inattendu, un anonyme qui peutêtre pense en suédois et écrit en français donne pour pendant certaines assertions non moins surprenantes. Relativement au passé, il nous apprend qu'en 1812 Charles-Jean « tomba gravement malade, refusa les remèdes qu'on lui offrait, espérant échapper par la mort à l'horreur de sa situation » ; qu'en 1813 il chercha à se faire tuer d'une balle française ; qu'en 1814 il a ne voulut pas » du trône de France. Puis, embrassant d'un coup d'œil hardi l'avenir, il nous présente Charles XIV comme « l'inaugura teur d'une ère, le patriarche d'une ère nouvelle, le Wasa d'une histoire antique, l'Odin d'une légende fabuleuse » !
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