RÉVOLUTION DE
La révolution de juillet 1830, qui surprit TEurope entière, agita profondément Charles XIV. D'une part, elle le replaçait en face des souvenirs, des aspirations, du drapeau de sa jeunesse. D'autre part, elle allait lui faire sentir plus durement, par contre-coup, le poids de l'alliance russe ; elle devait troubler, par la perspective de nouvelles explosions démocratiques, de nouvelles coalitions antifrançaises, l'àme d'ancien régime •qu'il s'était faite.
Au premier moment, il s'étonna — et l'on trouvera extraordinaire cette illusion persistante au fond de son esprit — que les vainqueurs des trois journées n'eus- :sent pas réparé l'erreur commise à son détriment en 1814. Il ne se sentait pas encore résigné à la pensée de finir « roi de Suède et de Norvège, des Goths et des Vandales » . Ainsi Stanislas de Pologne , relégué en Lorraine depuis de longues années et y jouissant d'une souveraineté paisible, n'avait jamais complètement désespéré de retrouver son trône électif, de mourir roi •dans sa patrie. Charles-Jean s'avisa ensuite que l'avènement de la quasi-légitimité fortifiait la sienne, lui •donnait une position plus nette en Europe. En France,
il allait cesser d'être un usurpateur pour les hommes du gouvernement et peut-être rendre Topinion publique plus indulgente à sa conduite en 1 8 1 3 . Gomme en 1815, ses anciens amis redevenaient de puissants personnages : Benjamin Constant entrait au Conseil d'État, Gérard au ministère de la guerre, Gentil Saint- Alphonse (alors maréchal de camp) dirigeait le personnel de l'armée. Lui-même n'avait-il pas été un « soldat du drapeau tricolore » avant d'être l'élu d'un peuple, tout comme le nouveau roi? L'opinion publique en Suéde approuvait également les événements de Paris, car la chute de Charles X anéantissait les récents projets d'alliance franco-russe et par conséquent constituait un échec pour l'allié de 1812, resté quand même l'ennemi séculaire.
Charles-Jean n'en dut pas moins, dans l'affaire de la reconnaissance de Louis-Philippe, conformer sa conduite à celle du successeur d'Alexandre. Si les- Anglais applaudissaient à l'avènement du duc d'Orléans, l'empereur Nicolas se montrait ouvertement, ardemment hostile ; il venait d'interdire l'accès de sesports au nouveau pavillon français. Averti par cette manifestation, Charles-Jean en revint à se féliciter de ce que Lôwenhielm, seul parmi les membres du corps diplomatique, eut suivi Charles X jusqu'à Rambouillet et évité toutes relations avec le gouvernement de l'Hôtel de ville. Tout en rendant très active sa correspondance personnelle et secrète avec ses amis de Paris, il se déroba aux entretiens où il eût pu trahir sesimpressions et attendit pour se prononcer les résolutions des grandes puissances.
Sur ces entrefaites, le prince de la Moskowa, porteur
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d'une lettre autographe de Louis-Philippe, arriva à Stockholm. Ce n'était qu'un courrier extraordinaire, mais il portait le nom d'un ancien frère d'armes du roi ; l'on espérait à Paris que cette circonstance lui vaudrait un bon accueil. On avait oublié qu'il figurait encore comme officier sur les contrôles de l'armée suédoise. Le jeune Ney donna prise sur lui en arborant, aussitôt après son arrivée, le drapeau national au balcon de la légation. C'était imiter Bernadotte, ambassadeur républicain à Vienne, déployant en signe de défi les trois couleurs sur la porte de son hôtel. Incontinent le roi fit prévenir le chargé d'affaires intérimaire. Marquis de Tallenay, d'avoir à enlever cet insigne, puisque à ce moment la légation française n'existait plus officiellement. Toutefois, avant le règlement de cet incident, il consentit à donner audience au prince de la Moskowa : il venait d'apprendre que les généraux Belliard et Athalin avaient été reçus à Vienne et à Pétersbourg. Le 21 septembre, le prince, démissionnaire de la veille comme officier suédois, fut admis à remettre la lettre de Louis-Philippe.
Le roi accueillit bien un homme dont la présence éveillait en lui tant de souvenirs, anciens ou récents ; mais le ministre des affaires étrangères et toute la cour affectèrent une froideur glaciale. Aussitôt après le jeune Ney, Suchtelen fut introduit; en venant au palais, il avait pu remarquer le drapeau français toujours arboré aux fenêtres de la légation et une. certaine agitation populaire provoquée par ce spectacle. Charles XIV s'excusa en quelque sorte auprès de lui de ses ménagements pour un homme qu'il eût pu traduire en conseil de guerre, ainsi que de l'audience accordée, malgré
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l'exhibition prématurée des couleurs de la Révolution. Il rappela sans embarras le précédent qui le concernait: « J'étais ambassadeur, depuis trois mois en fonction, et je n'ai mis en évidence le drapeau que sur les ordres réitérés du gouvernement d'alors. » Il communiqua ensuite à Suchtelen la lettre de Louis-Philippe, fît entendre qu'on le trouverait à son poste, à côté des autres souverains , si la France déchaînait la guerre européenne. L'audience durait encore, lorsqu'on lui apporta un billet de Tallenay annonçant que le malencontreux drapeau était retiré. Ney partit le soir même (1). L'empereur Nicolas avait donné l'exemple à son voisin et reconnu le nouvel ordre de choses en France, sauf à faire tenir à Louis-Philippe une lettre hautaine, volontairement blessante, et dont Charles XIV vanta, faute de mieux, la « précision » (2).
Désormais Bernadotte vieilli, destitué de toute espérance, même lointaine, du côté de son pays, ne pouvait plus que développer de son mieux, autour de lui, les conséquences de la politique de 1812. Pendant les dernières années de sa vie, sa tâche est double. A l'intérieur, il s'efforce de consolider l'union opérée par lui, dans les limites de la péninsule Scandinave, entre la Suède et la Norvège. A l'extérieur, il lui faut continuer son système de condescendance permanente envers l'Angleterre et la Russie, accepter leur protectorat politique et commercial, puis, à ce prix, vivre en paix, dans l'effacement, avec tout le monde.
De la dynastie déchue, il n'avait plus rien à craindre. En Suède, quelques regrets manifestés par des
(1) Suchtelen, 9/21 septembre 1830.
(2) Botlisco (conseiller «rainbassade russe), 3/15 octobre 1830.
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loyalistes obscurs et trop facilement signalés par la police, quelques projets informes de restauration, ébauchés à Vienne ou à Paris, ne durent jamais l'inquiéter sérieusement. Tout au plus froissaient-ils son amour-propre, qui ne supportait pas Tidée d'une comparaison entre lui et Gustave IV. Pour ne laisser voir que son dédain, il se déclarait prêt à donner à ce prince ou à son fils un sauf-conduit pour venir en Suède, assurant que pas un paysan ne se dérangerait pour les voir.
Leur souvenir l'importuna malgré tout jusqu'à sa mort. Un de ses prédécesseurs, Charles XI, avait vécu, disait-on, sous le coup d'une vision fameuse, lui montrant par avance la chute de sa dynastie, et voici qu'à son tour, surtout dans cette salle où elle était censée avoir eu lieu et où lui-même ouvrait, chaque année, la session des États, il subissait tout éveillé l'appréhension d'une semblable catastrophe. En octobre 1833, lorsqu'on crut surprendre un dernier complot en faveur des Wasa et qu'on arrêta MM. de Duben et de Wegesach, le roi vit encore dans cette affaire le résultat d'intrigues nouées par les Bourbons de la branche aînée.
Gustave IV et son fils, désintéressés des droits qu'ilstenaient de leur naissance, ne cessèrent de désavouer de semblables tentatives. L'un, nanti par son successeur d'une pension qui finit par être transformée en un capital une fois payé, continuait à errer au gré de son humeur capricieuse ou de ses rêves mystiques. Oa ne pouvait guère soupçonner de songer à la Suède ce ci-devant bourgeois de Bàle qui demandait au banquier francfortois Rothschild de lui désigner une israélite vertueuse et belle, voulant bien l'accompagner en Tur-
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quie et en Orient. Sur ses derniers jours, Gustave IV se retira en Moravie, où il mourut (mars 1837) et où il repose oublié. Son fils, admis dans l'armée autrichienne, y gagna pacifiquement ses grades sous le nom de prince VVasa. Un Français, un fidèle des Bourbons, passant à Vienne, l'y vit un jour, en uniforme de feldmaréchal lieutenant, à la tête des troupes commandées pour escorter la procession de la Fête-Dieu. Le prince Wasa devait mourir (5 août 1877) sans postérité màle. Sa femme, Badoise comme la reine Frédérique, avait pour mère Stéphanie de Beauharnais; sa fille unique, qui faillit épouser Napoléon III, est devenue princesse royale de Saxe (1863), et sa petite-fille, ramenée à Stockholm par son mariage, appartient à la famille royale actuelle de Suède.
Souverain de deux États, Charles XIV eut à affronter contre ses sujets des luttes toutes différentes de celles qui avaient rempli le règne de son prédécesseur. Jacobin d'instinct et de tradition, élevé politiquement parlant à l'école de Barras et de Bonaparte, il supportait de mauvaise grâce les entraves mises à son activité par les lois nationales et se montrait même jaloux de son héritier, inquiet de l'influence que celui-ci pouvait prendre sur les affaires publiques. Une fois, une seule, il ne se contint pas devant les manifestations populaires; l'ancien sergent se rappela la journée des Tuiles et ordonna de « sabrer la canaille » . En général, il demeura correct dans son rôle de souverain constitutionnel, bornant son action à repousser les innovations politiques dans le sens des institutions anglaises ou françaises. Quand il parlait de son ancienne patrie, il lui était facile de redevenir en paroles un ami des
Droits de l'homme et de toutes les formules philosophiques qui y prolongeaient la fragilité des lois et le trouble des esprits. En 1804, à peine échappé à la -cohue révolutionnaire, il avait pu définir la royauté « un monstre qu'il faut mutiler dans son propre intérêt (1) ». En face de ses sujets, aux prises avec les réalités de chaque jour, il se transformait sans effort apparent en homme de tradition, respectueux des formes de la vie nationale.
Sur ses derniers jours, tout en se plaignant des attaques de l'opposition parlementaire et de la presse, il se résignait : « Je ne suis plus que l'ombre de moi-même ; j'espérais que l'ingratitude tuait; la mort qu'elle donne est plus lente que je ne l'aurais cru. Pour gouverner les hommes, il faut aimer l'humanité! >» D'autres fois, il ne se bornait pas aux allusions : « Les imbéciles ! Les ingrats ! Qu'ils aillent à tous les diables ! Maudite soit leur couronne! » Malgré ses velléités dictatoriales, il sut conjurer tout conflit irrémédiable entre la couronne et les États de Suède ou le Storthing norvégien. Il emporta ainsi en mourant cette popularité que la gratitude publique a continuée jusqu'ici à ses descendants.
Une grave question de politique intérieure, qu'il avait posée et dont il portait la principale responsabilité, ne lui laissa jamais un instant de repos. Depuis le 4 novembre 1814, le roi de Suède régnait légalement sur la Norvège. Gomme le tsar dans le grand-duché de Finlande, il garantissait le maintien d'institutions qu'il avait acceptées plutôt que données, équivalant pour les
(1) Bonaparte (Lucien) , A/emoiVef, 11,443.
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Norvégiens à une indépendance à peu près complète- Il dut donc supporter à Christiania une assemblée souveraine, puisqu'il ne pouvait la dissoudre et ne possédait qu'un veto suspensif sur les lois votées par elle. La réunion des deux pays, prévue par l'inventeur de la politique de 1812, aboutissait de son plein gré à la juxtaposition de deux États, dont la personne du souverain commun assurait seule les effets et la durée.
Pourquoi d'aussi larges concessions? Diverses raisons de cette condescendance ont été mises en avant. La seule à rappeler ici est le désir secret que put concevoir le prince suédois de donner de loin une leçon de libéralisme au roi de France, à l'auteur de la Charte octroyée, et de lui montrer dans le régime d'une constitution votée par le peuple, agréée par le souverain, l'idéal du gouvernement. Il avait réuni sous son autorité deux peuples très différents l'un de l'autre par leurlangue, leurs mœurs, leur histoire, et, bien que parents^ séparés par une antipathie de famille insurmontable. Les Norvégiens regimbaient sous un sceptre tout paternel, mais dont ils sentaient la poignée en Suède; la popularité du roi parmi eux provenait tout entière de sa gloire militaire passée. La suite des événernents jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle a condamné, dans une certaine mesure, l'œuvre de Charles XIV. Norvégiens et Suédois se sont dit à l'envi, ceux-ci qu'ils n'avaient pas reçu un prix suffisant de leur renonciation à la Finlande, ceux-là qu'ils avaient fourni malgré eux la rançon de cette renonciation, et que de cette affaire un seul homme avait tiré profit. A leur façon, ils lui en ont fait payer le bénéfice.
La politique extérieure demeurait aussi pour le vieux
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roi un sujet constant de préoccupations. Malgré ses imperturbables manifestations de « sensibilité » , il avait toujours regardé avec défiance du côté de la Russie ; il soupçonnait l'empereur de regretter Tancienne dynastie, d'épier une occasion de la rétablir. Les prévenances personnelles dont il était Tobjet lui rendaient sa dépendance plus étroite encore. Ses sentiments se trahirent un jour dans une lettre écrite à Alexandre en termes tels qu'on dut la lui retourner. Lorsque le tsar mourut, les relations entre les deux gouvernements ne dépassaient plus les limites d'une étroite convenance. Charles XIV en voulait à la Russie de l'avoir contrecarré dans l'affaire des vaisseaux vendus aux insurgés d'Amérique; il dénonçait le vasselage dont le menaçait son ancien allié. Ses essais de résistance ne se manifestèrent guère que par des cajoleries intermittentes aux Anglais. Il lui plaisait alors de vanter leur franchise et leur désintéressement, de les comparer à l'ingratitude des Russes, à leur oubli des services rendus, il lui échappa de dire qu'il voulait rendre la péninsule Scandinave « en autant qu'il soit possible comme une partie intégrante de l'Angleterre (1) ». Ainsi avait fait Louis XVlll en 1814, pour répondre à la froideur de l'empereur Alexandre envers la cause des Bourbons. En somme, par ses avances alternatives aux deux grands États du Nord, Charles XiV établissait malgré lui que de son règne, plus encore que de celui de Charles XII, datait la fin de la Suède comme puissance européenne; volontairement enfermé entre les glaces
(1) Blooinfield, 26 avril 182V (I, 132). Cf. 27 mari 1825 ^11, 120- 122) : « Il faut pour moa honneur et mon indépendance que je brise les chaînes que la Russie a voulu me forger... »
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baltiques et polaires, tout au plus essayait-il de se faire illusion par quelque hâblerie : « Quoique la Suède ne soit qu'une puissance de second ordre, je sais de quel poids elle pèserait dans la balance de l'Europe, si j'étais forcé de tirer l'épée. » Tel était son royaume, il y a quatre-vingts ans, malgré la demi-réunion de la Norvège, et telle a été, vers la fin du dix-neuvième siècle, TAutriche exclue de l'Allemagne par la Prusse, qui cependant a uni ses intérêts à ceux de sa rivale et a cru compenser ses pertes en se tournant vers l'Orient et en saisissant un lambeau de l'empire turc. Telle serait la France au cours du vingtième siècle, si elle renonçait à l'espoir de revoir la rive gauche du Rhin et acceptait Tappui intéressé des Allemands pour s'annexer tout ou partie des Pays-Bas.
L'habileté insinuante de l'empereur Alexandre avait rendu supportable aux Suédois l'intimité avec la Russie ; l'humeur impérieuse, souvent mal dissimulée, de l'empereur Nicolas leur fit sentir davantage leur dépendance. « Chez le ministre de Russie (Suchtelen), écrit un diplomate français, on ne perd pas une seule occasion de dénigrer la personne du roi, sa manière d'être, son ton, ses habitudes! On a grand soin de faire sentir que sous Gharles-Jean la Suède est finie comme puissance politique, qu'elle ne peut entrer pour rien dans les affaires de l'Europe; mais en même temps on se déclare dans toutes les circonstances les partisans de l'ordre actuel (1). »
Cette situation s'aggrava par ce fait que Nicolas abhorrait Louis-Philippe ; l'alliance franco-russe ébau-
(1) Montiilembert, 27 août 1828
chée en 1 829 semblait pour toujours impossible. Cependant, dès 1838, c'est à Stockholm, à la table d'un ministre, que le chargé d'affaires de Russie dit à un attaché de la légation française ; « Votre alliance avec l'Angleterre n'est pas naturelle, et un moment viendra où les relations entre nos deux pays seront plus intimes qu'entre vous et les Anglais. Nous sommes plus naturellement vos alliés que ceux de la Prusse même. » Ainsi se renouait un moment, dans l'épanchement rapide d'une conversation parvenue peut-être à l'oreille du vieux roi, le lien formé en 1807 à Tilsitt, reformé en 1891 à Cronstadt.
Jusqu'à la fin, sous l'empire de l'habitude et le poids d'une fatalité invincible, Charles XIV resta sous le joug. Suchtelen, devenu sourd, était activement suppléé par son conseiller d'ambassade, Bodisco; les avis sortis de leur bouche passaient pour des mots d'ordre indiscutables. Quelques mois seulement avant la mort de Suchtelen (janvier 1836), on osa supprimer la préséance qu'on lui avait accordée, au début de l'alliance, sur les autres ministres étrangers. La presse suédoise ne se sentait pas libre dans son langage au sujet de la Russie. En 1833, quelques articles inspirés par un patriotisme trop agressif contre les maîtres de la Finlande valurent à un notaire de Stockholm trois mois de détention dans une forteresse.
En 1839, lorsque Nicolas imagina de fêter d'une façon spéciale le vingt-cinquième anniversaire des victoires de 1814, non content d'associer à cette manifestation le malheureux vainqueur de Grossbeeren, il l'obligea à désigner comme son envoyé extraordinaire à Pétersbourg le ministre suédois à Paris, Gustave
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Lôwenhielm. Il s'offrit presque impérieusement à servir de parrain à Tunde ses petits-fils. Enfin, à la suite d'un traité où la Russie n'avait pas obtenu au sujet des pêcheries du Finmark norvégien d'aussi grands avantages qu'elle l'espérait, le tsar, sans s'être fait annoncer, débarqua inopinément à Stockholm avec son fils, un jour de juin 1838. Il vint frapper à la porte du cabinet royal et reprit, par sa seule présence, un ascendant que dissimulaient tant bien que mal les marques apparentes de son affection et de son intérêt. Ce fut ainsi que l'autocrate russe rendit à Charles XIV, après vingt-six ans, la visite faite par le prince royal à Abo, en 1812. « Il a pu, écrivait de Pétersbourg l'ambassadeur français, rassurer le roi et disposer la famille plus ou moins favorablement, mais il règne une haine nationale invétérée et profonde que ne pouvaient désarmer des générosités banales. Il n'y avait pas un mois que l'empereur était parti, et les officiers suédois se faisaient entre eux un point d'honneur de ne point porter les décorations russes qui leur avaient été conférées (l). »
Plus politique que patriote, le vieux roi joua jusqu'au bout le rôle que sa haine contre Napoléon lui avait fait prendre. Comme pour recommander son successeur au successeur de Nicolas P% il envoyait à Pétersbourg son buste et celui du prince Oscar, ainsi que
(1) De R&uantb, Souvenirs, VI, 147 (25 octobre 1838). — Une conyersation intime et orageuse eut lieu entre le tsar, pendant les dernières heures de son séjour a Stockholm, et la famille royale suédoise. « J'ignore les détails, écrit le ministre de France... Il faut que l'empereur ait fait un a|>pel à tous les vifs sentiments de la fauiille, car, lorsqu'elles rentrèrent dans le salon (il y avait ce soir-là bal à la cour), la reine avait la Hgure toute bouleversée et la princesse royale avait évidemment beaucoup pleuré. M (Cité par Gëffrot, Revue des Deux Mondes ^ 1*' juin 1856.)
la réduction de la statue équestre élevée en son honneur à Christiania, qu'on peut voir encore au Palais d'Hiver, dans les appartements privés d'Alexandre 11(1). En son particulier, il maugréait, il protestait. Devant un Français (J.-J. Ampère), il laissait s'échapper l'expression de ses sentiments intimes lorsque, debout à une croisée de son palais, étendant la main dans la direction de l'archipel d'Aland : « Si Napoléon avait voulu se contenter d'être l'un de nous, ce colosse qui menace de tout envahir ne serait pas si près d'ici (2) ! »
La popularité de Charles-Jean se ressentit de l'impression toujours vivace causée par cet état de choses dans les cœurs des vieux Suédois. Les patriotes devaient s'avouer que le déclassement de leur État, jadis grande puissance, était achevé et sans remède. Ils ne se résignaient pas encore, ainsi que l'Espagne actuelle, à abjurer toute idée d'expansion au delà de la mer, à cultiver, sans plus aucun tourment d'ambition, le champ de leurs premiers ancêtres.
En 1840, à l'ouverture de la Diète, Charles-Jean risqua, dans cette langue extraordinaire qui lui était propre, une apologie de sa politique intérieure, de manière à relier son discours à celui du 5 novembre 1810. Il fut écouté avec respect, mais sans enthousiasme. Le désaccord entre les tendances du souverain et le sentiment populaire subsistait. Charles-Jean ne retrouva un instant la faveur publique, avant de mourir, que lors des fêtes célébrées pour le vingt-cinquième anniversaire de son couronnement.
(1) De cette époque (1839) date aussi le cadeau du vase de porphyre qui orne une des entrées du Jardin d'Été.
(2) Galerie des contemporains^ par un Homme de rien, t. III.
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Depuis, le temps a amorti les regrets, changé les points de vue. La Suède supporte tranquillement ce malheur particulier que Pozzo di Borgo caractérisait dès 1813, celui d'avoir « une grande histoire et une petite puissance »> . On a signalé les aspirations du roi Charles XV vers la restauration de l'union des trois royaumes Scandinaves, union qui, se superposant à une alliance franco-russe, eût fait contrepoids aux empires de l'Europe centrale : la Suède eût ainsi recouvré un rôle européen (1). En 1898, le roi Oscar II, plus modeste et plus pratique, répondant aux officiers qui le félicitaient à son tour à l'occasion de son vingt-cinquième anniversaire royal, revenait aux idées de son aïeul lorsqu'il disait : « Nos souvenirs historiques. . . ne nous obligent pas à porter nos drapeaux dans des pays étrangers. Non, notre époque nous dicte d'autres devoirs. Ramenée à ses frontières actuelles et unie à la nation sœur, la Suède jouit, depuis plus de quatrevingts ans, des bienfaits de la paix... Nous ne devrons à l'avenir tirer l'épée que pour défendre l'indépendance, la liberté, l'honneur et le droit de notre chère patrie (2) ! »
(1) Le Rêve de Charles XV, par le prince de Valori {Nouveiie Reuue des 1" et 15 novembre 1889). Ce rève n*a pas dû être étranger an mariage de la princesse Louise, fille unique de Charles XV, avec le prince héritier de Danemark.
(2) Au lendemain de la mort de son père, le roi Oscar P' parlait de « la nécessite pour la Suède de se tenir en dehors de l'Europe dont elle ne fait presque plus partie... » (De Racourt h Guizot, 27 mai 1844. Cité dans le Correspondant du 25 août 1893.)