‹ Bernadotte, Napoléon et les BourbonsChapitre 28 sur 38 · FIN DE CHARLES XIV · texte numérisé non relu

FIN DE CHARLES XIV

Les dernières années de Charles XIV furent tristes. Cet ancien Français dut continuer à voir son pays, même sous le drapeau tricolore, par les yeux de son puissant voisin de Russie et, en dépit de son passé, s'inquiéter comme lui à Taspect des divers foyers d'agitation rallumés en Belgique, en Italie, en Pologne par la révolution de 1830. Il redoutait par contre-coup une coalition antifrançaise, une guerre où il se sentait désigné comme chef d'état-major du tsar généralissime. Aussi, plus que jamais combattu entre ses instincts et ses intérêts, il accusait, dans ses retours menaçants, cette propagande révolutionnaire qu'il avait représentée sous les armes, quarante ans auparavant. L'ancien contempteur des tyrans se surprenait à prêcher, tout comme l'avait fait son prédécesseur Gustave 111 en 1792, la ligue du bien public contre les « tribuns anarchistes » et les « démagogues couronnés (1) »; il esquissait déjà des plans de campagne. Il prit parti, en paroles, pour l'empereur Nicolas contre ses sujets polonais, et contre les insurgés belges pour ce roi des

(L) Rloomfield, 26 novembre 1830 (II, 212-213).

Pays-Bas qui tout récemment avait ranimé sous ses yeux le fantôme de l'ancienne dynastie suédoise. L'occupation d'Ancône par une garnison française lui parut une démonstration funeste, inconsidérée, offensante pour tous les gouvernements.

A son exemple, ses ministres et ses familiers parlaient de la cour du Palais-Royal comme d'un mauvais lieu politique. Au moment où le maréchal Gérard, l'ancien aide de camp du roi, assiégeait Anvers à la tète d'une armée française, on entendit un diplomate suédois, dans un diner officiel, dire à demi-voix à son voisin : « A la santé du général Chassé (le défenseur de la place), qui, Dieu aidant, sera bientôt le général chassant! » Toutefois, républicain couronné jusqu'au bout, Charles-Jean violait parfois la consigne qu'il s'était donnée. Un jour, il déclamait contre la Révolution internationale, faisait appel à l'union permanente et attentive des souverains ; un autre jour, le soldat de Sambre-et-Meuse se réveillait en lui pour dire à Tenvoyé du soldat de Jemmapes : « Croyez au triomphe de la liberté dans le monde, car c'est nous qui l'avons votée autrefois, avec majorité, sur les champs de bataille! "

Les perspectives de guerre s'étant peu à peu éloignées, Charles XIV fit bonne figure aux représentants de la maison d'Orléans. A Paris, on avait cru le flatter en lui envoyant, après le fils de Ney, les fils de Soult et de Lannes, le marquis de Dalmatie allié à la famille Clary, puis le comte de Montebello. De tels noms cependant sonnaient mal à ses oreilles; car on surprit plusieurs fois l'expression de la contrainte sur son visage lorsque, de ses lèvres royales, il devait laisser tomber

un mot de bon souvenir pour ses anciens camarades. Pour Louis-Philippe il trouva des paroles courtoises ^ mais il fit entendre que le roi élu des Français aurait à conquérir son admission dans le concert européen, à se faire pardonner ses origines par Bernadotte comme par le prince de Metternich ou l'empereur Nicolas. Entre temps, il faisait reproduire dans un journal subventionné sur sa cassette les attaques de la Quotidienne et de la Gazette de France contre le gouvernement du Juste milieu, donnant ainsi une adhésion inattendue à cette politique des ultras si vivement qualifiée naguère par le parvenu de 1810 (I). Peu à peu, en comptant les émeutes réprimées à Paris et les attentats avortés contre la personne royale, Charles-Jean finit, à l'exemple du tsar, par accepter le fait accompli. Il souhaita même, faute de mieux, la stabilité du régime, et, après avoir blâmé spontanément les protestations de son beaufrère Joseph en faveur de Napoléon II, il réprouva les tentatives armées, à Strasbourg et à Boulogne, du prince qui devait s'appeler Napoléon III.

Pendant quelques mois (octobre 1833 -juillet 1834), il y eut cependant, et pour une cause futile, rupture des relations diplomatiques entre la Suède et la France.

Le 10 mai 1833, on donnait à Paris, sur le théâtre du Palais-Royal, la première représentation d'un vaudeville en deux actes, le Camarade de lit. Ce camarade inventé par les auteurs était un ex-grenadier de la garde impériale nommé Thiébault, venant retrouver en Suède son compagnon de chambrée passé roi. Il réussis-

i) Suchielen, 4/16 mars 1832.

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sait à le rencontrer dans le parc d'un de ses châteaux et se faisait reconnaître de lui. Charles-Jean (il était nommé en toutes lettres) se laissait aller à lui promettre une entrevue d'égal â égal, en tête à tête, à table, et s'v rendait en cachette, revêtu comme Thiébault de son ancien uniforme. Là, dépouillé de ses insignes royaux, le verre en main et oublieux de l'étiquette, l'imagination excitée par ses vieux souvenirs, il exhibait sur son bras nu l'inscription indélébile : Liberté ou la mon; au dessert, le républicain ressuscité jetait à la file sur le papier une série de décrets invraisemblables destinés à «on peuple, sauf à reconnaître et à déplorer le lendemain sa folie et à signer, au lieu de son abdication, le contrat de mariage des amoureux de la pièce.

Cette évocation d'un souverain vivant et ami sous les traits d'un acteur comique fit scandale à Stockholm. Le gouvernement français, qui n'avait pas osé l'empêcher, devança les réclamations annoncées en exprimant ses regrets au héros involontaire du Camarade <le lit. Cet incident semblait oublié, lorsque, deux mois après, Charles XIV, pendant une audience donnée à un Français, fit allusion à la pièce du Palais-Royal, puis, s'animant à ce souvenir, finit par prononcer cette énormité : « La France a perdu la mémoire de mes bienfaits! On oublie trop que je puis me venger, et je me vengerai. »

Il ne lui avait pas suffi de faire acheter pour son compte et détruire les deux éditions successives publiées du Camarade de lit. Il avait pris au sérieux cette assertion d'un journal parisien, qu'on avait voulu remettre en scène le major général en expectative d'une nouvelle Sainte-Alliance ; un vaudeville irrévéren-

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cieux envers sa personne devint dans sa pensée une manifestation de la démagogie prête à dévaster de nouveau l'Europe. Il harangua à ce propos le ministre d'Autriche : « Il faut que l'aristocratie oppose des bornes au torrent. Gain et Romulus étaient des aristocrates •comme il nous en faut. M. de Metternich et l'empereur Nicolas sont les sauveurs de l'Europe. »» On eut beau lui représenter que le Camarade de lit pouvait provenir d'amis maladroits, de libéraux qui avaient voulu dire à la France et au roi des Français : « Voilà le souverain démocratique qui conviendrait à notre pays « ; Charles XIV, adroitement excité par les russophiles de :son entourage, accusa devant le ministre de France Louis-Philippe d'obéir servilement à la Révolution et, :sur les protestations de son interlocuteur, laissa échapper un : « Jurez-moi que votre souverain est sincère. » •Cette fois, il fallut rompre les relations.

L'Angleterre s'interposa pour arranger le différend. A Paris, la campagne contre le roi de Suède continuait... au théâtre. Dans un autre vaudeville, \e Prix ■de folie ^ le public applaudissait un couplet épigrammatique à son adresse, et on annonçait des auteurs du Camarade de lit une nouvelle pièce intitulée le Roi Jean. Le gouvernement français promit de réprimer ou d'empêcher ces atteintes à la majesté royale. Charles XIV finit par ne plus penser au grenadier Thiébault et par laisser les rapports réguliers entre les deux cours se renouer au bout de neuf mois. Il scella même par de bonnes paroles la réconciliation : u H en sera des nuages ^survenus entre nous comme de ceux qui sélèvent au sein des familles les plus unies. En politique, la France me permettra de penser que nous sommes un peu pa-

rents. « Quelque temps après, dans le palais théâtre du régicide de 1792, la cour suédoise dansait sur des airsdu Gustave III d'Auber arrangés en quadrille par le prince royal. Le comte de Montebello ayant fait remarquer cette singularité au ministre des affaires étrangères : " Gela prouve, répliqua celui-ci en souriant, que Ton devrait faire moins d'attention à un vaudeville. » Depuis ce temps jusqu'à sa mort, Charles XIV resta en coquetterie réglée avec le gouvernement de Louis- Philippe, comme pour s'assurera Paris un appui moral contre ses incommodes protecteurs d'Angleterre et de Russie. Le temps aidant, l'opinion française devenait plus clémente à son égard, ou plutôt elle consentait à amnistier le maréchal Bernadotte par égard pour le roi de Suède. Dès 1831, l'historiographe alors unanimement reconnu de la Révolution, Thiers, avait franchement, à la tribune, dédoublé son personnage en constatant qu'une fois prince souverain il était devenu Suédois sans réserve (1). Les divers ministres, par une sorte de générosité rétrospective, le réintégrèrent moralement dans l'histoire nationale; ils inscrivirent son nom sur l'arc de triomphe de l'Étoile et placèrent son portrait au musée de Versailles, consacré à toutes \e^ gloires de la France. Le général Lejeune, son neveu par alliance, désigné pour commander la subdivision de Pau , mit en parallèle dans son premier ordre du jour le Béarnais par excellence, Henri IV, et son émule, le chef de la nouvelle dynastie suédoise. Celui-ci, par réciprocité, se mit à reparler avec sympathie de sesanciens compagnons de gloire, regretta avec effusion.

(1) Discours parlctnentiiires^ I, 98 (20 septembre 1831).

Mortier tombé sous la machine infernale de Fieschi, •envoya les félicitations d'un « vieux soldat » à la jeune armée de Gonstantine. Au souvenir de Tancienne, il se rappela en octroyant à Soult et à Gérard le grand cordon de Tordre des Séraphins. De même il avait successivement décoré de Tordre de TÉpée Morard d'Arces, son ancien colonel dans Tarmée royale; Fririon, qui avait commandé sous lui en Danemark ; le colonel Boi'y Saint-Vincent, un des proscrits de 1815.

En 1840, il assista, bien malgré lui, à Télaboration d'une nouvelle coalition contre la France à propos de la question d'Orient ; il se demandait alors avec angoisse s'il pourrait rester neutre, s'il ne devrait pas au moins marcher à Tarrière-garde russe. Nul doute que, si la guerre européenne eût éclaté, il n'eût été contraint d'y prendre part. Néanmoins, au milieu de ses inquiétudes patriotiques en plus d'un sens, il exprimait de nouveau son vœu de voir la France recouvrer sa frontière traditionnelle. « Les journaux parisiens menacent l'Europe ■d'une propagande, disait-il pendant la crise de 1840, et parlent de reprendre la rive gauche du Rhin. Cette seule indiscrétion suffirait pour créer une nationalité allemande. J'ai combattu longtemps pour assurer à la France ce qu'elle nomme ses limites naturelles. La guerre les lui a fait perdre, je doute que la guerre les lui rende. Cela n'aura lieu qu'à la suite de négociations et d'échanges équitables. »

Jusqu'à sa dernière heure, le roi Charles XIV, les yeux tournés vers l'Occident, s'étudia donc à recomposer sa vie, à lui donner une harmonie factice de perspective, à persuader aux autres comme à lui-même que, malgré le contraste entre la première et la seconde partie de sa

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carrière, il n'avait jamais changé ni de caractère ni d'attitude. Toutefois, s'il déclarait sa conscience parfaitement en repos, il confessait que se.« anciens frèresd'armes devaient difficilement lui pardonner sa conduite, et il tenait à éteindre leurs préventions et leursrancunes. Ce fut dans cette intention qu'il donna (1839) une nouvelle édition du recueil de ses lettresimprimé en 1825 et fit paraître ( 1 838) un autre volume renfermant ses ordres, bulletins et proclamationscomme général d'armée en 1813. Il voulait qu'un jour les Français comprissent que, même alors, il avait veillé sur eux; qu'ils lui fussent indulgents comme leurs pères l'avaient été au grand Condé, un moment armé contre sa patrie et néanmoins, au lendemain de sa mort, si magnifiquement absous par Bossuet.

Ses derniers auxiliaires dans cette œuvre de réhabilitation ne ressemblaient guère à Bossuet, ni par leur talent, ni par leur caractère. Les meilleurs, Touchard- Lafosse et Sarrans, n'ont point laissé de réputation durable. Journalistes au service des hommes comme des événements, ils consentirent, plus ou moins généreusement, à endosser la responsabilité du jugement définitif sur sa vie et son œuvre que le roi de Suède eût voulu imposer à la postérité.

Touchard-Lafosse, ainsi que Châteauneuf et Montgaillard, appartient au groupe de ces aventuriers de plume qui, dans leur vie agitée et mystérieuse, ont reçu beaucoup de confidences intéressées et, selon les circonstances, oublient ou révèlent avec une égale facilité ce qu'ils ont appris. Sous l'Empire, il avait appartenu à l'administration militaire, notamment dans le Hanovre en 1813. Passé après la paix à la soldé des libraires, il

s'était surtout fait connaître par ses Chroniques de rŒilde-bœuf^ mauvaise compilation d'anecdotes scandaleuses sur l'ancien régime. Plus que personne, l'historiographe de Bernadotte eût eu besoin de jouir d'une autorité sérieuse auprès de ses lecteurs. Touchard- Lafosse, déjà suspect par lui-même, ne se préoccupa guère de dissimuler l'origine et le caractère de son œuvre. Il nous assure que son héros a toujours refusé d'écrire ses Mémoires et ne saurait, pas plus que ses^ familiers, fournir des matériaux à ses biographes. Il se contredit ensuite en avouant avoir été pourvu de documents authentiques, de témoignages irréfragables qu'il s'est procurés ^ sur les bords du Rhin »» , d'informations verbales émanant d'un homme admis aux confidences de Bernadotte. Il cite chemin faisant des conversations du roi avec ce dernier personnage. Ses trois volumes, dédiés aux habitants de Pau, résument toutes les apologies antérieures. Les parties brillantes de la vie de VaccusJ sont développées avec complaisance, les^ épisodes délicats omis ou rejetés dans l'ombre. Le choix des pièces ou le caractère des paroles citées suffirait à déceler un livre commandé, aux trois quarts dicté.

Sarrans, Languedocien, ancien secrétaire de Lafayette et rédacteur de journaux d'opinions ultra-libérales, a publié son essai biographique sur Gharles^ean au lendemain de la mort de son héros. Il affecte un ton d'Impartialité sévère et donne dans son exposition la note courante des écrits patriotiques de la Restauration; mais, une fois Tanathème jeté au général de la coalition, il tire parti à son tour des dossiers de Charles- Jean; il cite textuellement ses lettres et celles de l'em-

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pereur Alexandre, sans parler de certains mémoires inédits dont il tait le titre et l'origine. Sur Tautorité d'un manuscrit qu'on lui a fait lire et que le public, dit-il, lira un jour, il affirme que, dès 1806, Murât, Berthier et Soult ont été, avant Bernadotte et plus que lui — car c'était sous le drapeau, en pleine campagne — infidèles à leur maître. Il explique, en ayant l'air de les discuter, les parties controversées de la vie qu'il raconte, en supprime ou peu s'en faut d'autres (comme l'ambassade de Vienne résumée en une courte page) et réussit à laisser le lecteur sur une impression favorable. Ainsi accompagnée de quelques réserves essentielles, rédigée avec aisance et avec feu, cette apologie habile produit l'effet d'une oraison funèbre désintéressée et sincère.

L'œuvre du vicomte de Beaumont-Vassy, les Suédois depuis Charles XII, a un caractère un peu différent des deux précédentes. Le voyageur qui en a réuni surplace les éléments n'a pas écrit sur commande. Tout au plus s'est-il laissé influencer par la considération de ses relations personnelles et des « renseignements particuliers » qu'il s'est fait ou laissé communiquer. Dans son dernier volume, il a réimprimé, après tant d'autres, les pièces justificatives de la politique suédoise de 1810 à 1812 ; il a cité avec une confiance excessive Montgaillard, Touchard-Lafosse et leurs émules; mais surtout il a péché par omission, car, après avoir raconté avec détails l'élection de 1810 et les négociations des années suivantes, il s'est tout à coup dérobé devant le récit de 1813. Il n'ose pas rappeler les journées de Leipzig. Enfin, sur la conduite du prince royal pendant la campagne de 1814, il garde un silence dont il a été

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récompensé par la décoration de l'Étoile polaire, mais qui fait plus d'honneur à ses aptitudes diplomatiques qu'à sa conscience d'historien.

Les Béarnais n'avaient pas attendu ces apologies pour devenir plus qu'indulgents au soldat, leur compatriote, devenu chef de dynastie. Après 1830, ils donnèrent son nom à une rue de Pau, firent paraître sur lui des notices élogieuses (1). De son côté, Charles XIV demandait à son pays natal des semblants de précédents à sa haute fortune ; de même qu'il s'y était cherché des ancêtres huguenots, il rappelait volontiers la fée du val d'Arran, femme du seigneur de Sireix, sa mystérieuse aïeule, prétendait-il, qui avait vu d'avance un monarque parmi ses descendants. 11 se recommandait de diverses manières aux témoins de son enfance et à leurs héritiers. Il envoyait son portrait et une collection de médailles suédoises pour le musée, des vases de porphyre pour la décoration du château; il faisait tenir à la paysanne qui avait été sa sœur de lait des marques réitérées de sa libéralité. Enfin, il projetait de transformer sa maison palernelle en succursale de l'hôtel des Invalides pour les vieux militaires béarnais (2) . On a cité cette lettre de lui au

(i) V. c**Ue de Lapalme clans le Journal de Vhistiuction primaire pour tex Acade'mies du sud de la France (1841), et celle si^^née « Un Béarnais » dans V Album pyrénéen^ 1841. Cf. le chap. xii des Souvenirs du château de Puu^ par Bascle de LagrÈze (conseiller à la cour de Pau, allié de la Famille Bernadotte).

(2) Mémorial des <yréne'es, 16 juin, 11 et 19 juillet 1843. On lit dans les Souvenirs d*un officier polonais (de Brandt), publiés par le baron Ernouf (Paris, 1877) : « (En 1812), à Pau, je me trouvai logé avec ma compagnie tout près de la poste aux chevaux et de la maison où Bernadotte avait reçu le jour... Le maître de poste affiruiait l'avoir beaucoup «onnu dans sa jeunesse et l'avoir vu souvent, dans les 'moments de

tr

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préfet des Bassses-Pyrénées, écrite quelques mois avant sa mort : «« En devenant Suédois, je n'ai pas cessé de reporter souvent mes pensées sur l'intéressante contrée de ma naissance, et je suis toujours heureux d'apprendre que les habitans du Béarn continuent à prospérer sous l'égide et par les soins d'un gouvernement sage et éclairé. »>

A Sainte-Hélène, on avait entendu Napoléon, captif et banni de l'Europe, jugeant ses propres actes et adressant d'autorité ses jugements au monde, comme il eût jadis présenté un décret à l'obéissance de ses peuples. Bernadotte, qui vieillissait sans gloire sous la couronne, repassait aussi volontiers sa vie, et, de même que dans son palais il étalait les armes d'honneur reçues du Directoire, plus que jamais, durant ses derniers jours, il revenait sans embarras, dans ses conversations intimes, sur les époques et les événements de la Révolution auxquels il avait été mêlé; il rappelait ses services réels et ressuscitait jusqu'aux illusions dont il s'était nourri. Aux ministres étrangers qu'il honorait de ses confidences, il lui arrivait d'offrir, avec certaines notes extraites de ses papiers, des preuves à l'appui de ses dires (1).

A son auditoire de courtisans et de diplomates s'en joignait un autre, intermittent et facilement accessible, par le sentiment du respect, à des paroles tombées de

presse, faire rofMce de postillon auxiliaire. Il parait que le futur roi de Suède sonnait du cor dans la perfection et ne dédaignait nullement le» pourboires. Il me semble encore voir... cette gentille maisonnette à deux étages, avei^ trois fenêtres de façade et leurs jalousies vertes, ie tout d*un aspect si placide et si modeste ! » — Cf. Harthéty, la Maison natale de bernadotte. (Pau, 1899.)

(1) BloomHcld, 26 août 1824, 17 septembre 1830.

haut, celui des voyageurs et des étrangers admis à son audience. Aux savants d'origine germanique, il rend pédantisme pour pédantisme. Avec le docteur de Stiirmer, qui rapporte tout à la médecine, il cause non seulement médecine, mais politique, économie politique, théologie. Devant Strombeck, un jurisconsulte polygraphe, il analyse les théories du droit pénal, cite l'affaire de Calas, qualifie par leurs différences le droit romain, le droit allemand, le droit suédois. Il est resté possédé du besoin d'éblouir, de faire valoir ses connaissances universelles, et en même temps, avec un accent dont il n'y a pas lieu de soupçonner la sincérité, ce vieillard désabusé de tant de choses laisse venir sur ses lèvres des considérations de haute morale religieuse. Les problèmes de l'autre vie préoccupent cet esprit jadis dévot aux cartes de Mlle Lenormand et pos&édé par le culte superstitieux de lui-même. « Il faut croire, dit-il à l'un. — L'humilité est ce qu'il y a de grand et de digne d'être loué, dit-il à l'autre. Si Dieu a envoyé son fils sur la terre, s'il nous a élevés sur le trône, c'est pour mettre en œuvre l'amour du prochain... »

En face des Français, le besoin de mettre en paix sa conscience avec eux dominait. S'il écartait les parents importuns qui ne se rappelaient à lui que pour recueillir, à la faveur de leur nom, quelques miettes de sa table, il reconnaissait volontiers ses compatriotes, notamment ceux du Midi, et, plus simple qu'autrefois, partant plus sincère et se sentant plus loin des années tragiques, il multipliait ses confidences. En avril 1835, deux Français lui furent présentés, porteurs d'une lettre du maréchal Maison pleine d'affectueux souvenirs. Devant eux, Bernadotte revécut une heure tout entier.

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Beaucoup d'autres se montrèrent, hommes politiques en disponibilité, littérateurs et savants : le vicomte de Rougé, J.-J. Ampère, le vicomte d'Arlincourt, les membres de la Commission scientifique envoyée au Spitzberg. La plupart sortirent émus de leur têteà-téte avec ce survivant de la grande époque qui, sous sa couronne étrangère, ne demandait qu'à oser se souvenir et aussi à faire oublier. A Ampère il développa sans embarras l'étourdissante antithèse de sa vie : « Moi, républicain, sur le trône ! »> Il gratifia d'une médaille frappée pour la circonstance Xavier Marmier, l'écrivain qui s'appliqua depuis à faire connaître et apprécier chez nous les littératures du Nord : « Ne parlons pas de 1813, lui disait-il, mes entrailles en sont encore émues... J'aurais mille royaumes adonner à la France que je ne m'acquitterais pas envers elle de la reconnaissance que je lui dois... " Marmier se laissa prendre à cette faconde toujours juvénile, et, quelques mois après la mort du roi, il traçait de lui, après tant d'autres, un portrait où il n'avait mis que l'ombre nécessaire pour faire ressortir, dans sa mobilité inquiétante et pourtant attirante, la physionomie du modèle (1).

Sous l'action du temps et de l'âge, Charles XIV se dépouillait peu à peu de sa passion jalouse contre Napoléon. Il le voyait, même autour de lui, devenu son rival en popularité et présent par son portrait dans presque toutes les maisons norvégiennes (2). Il s'expri-

[i) Revue des Deux Mondes du 15 juin 1844.

(2) tt D'une des limites «le la Norvège à l'autre, dans la maison du prêtre comme dans celle du paysan, j'ai trouvé le portrait de Napoléon.» (X. Marmier, Expédition au Spitzbtfrg,) — Dans ce pays, la popularité

mait sur son ancien ennemi, sur le héros célébré par le grand poète suédois Tegner, avec un accent apaisé et respectueux, louait franchement les grandes œuvres du Consulat et ne réprouvait que ce que Thistoire a réprouvé après lui, le dessein chimérique de la monarchie européenne. 11 se revoyait tel qu'il figure dans les tableaux de David, le Sacre et la Disiribuiion des aigles, assistant au triomphe de Thomme qui avait, avant lui et bien plus haut que lui dans le monde, porté deux couronnes. 11 se rappelait et rappelait avec bonne grâce à ses interlocuteurs avoir figuré des premiers parmi les seconds de la terre et attendu en compagnie des souverains dans les antichambres des Tuileries et de Saint- Cloud. C'était redire après Pozzo di Borgo : « Moi comme bien d'autres, nous serons des satellites autour du grand soleil, soit qu'il ait vivifié, soit qu'il ait brûlé le monde (l). »

En 1840, à la nouvelle que l'empereur devait revenir de Sainte-Hélène et passer sous l'arc de triomphe de l'Étoile, escorté de ses derniers vétérans, le vieillard fut comme saisi par la pensée qu'il manquerait au cortège et pleura. Il songeait alors, lui qui allait bientôt descendre dans les caveaux de Riddarholm, que là, même en compagnie de Gustave-Adolphe et de Charles XII, il serait pour la France un captif et un

du f>ran(l empereur sauvait celle du souverain. « Le roi de Suède, écrit un négociant français qui a visité la P^orvège, est personnellement aimé en JNorvcge : mai:» ce n'rst point parce qu'il est Français et qu'il n'est point Suédois, c'est parce qu'il est venu environné du prestige d'une grande gloire militaire, et que cette gloire est la première de toutes aux yeux d'un peuple encore barbare. » (Lettre du 26 octobre 1818, aux Arch, des A//, étrangères^ Suède, Mémoires et documents, t. XXXV L)

(1) Lettre du 15 février 1831, citée par Maggiolo^ Pozzo di Borgo, p. 400.

exilé. Certaine comparaison orgueilleuse de son compatriote et camarade Lannes, au temps de la gloire impériale, revint alors sur ses lèvres : « Dire que j'ai été maréchal de France et que je ne suis plus que roi de Suède ! » Lorsqu'on lui transmit sur son lit d'agonie l'expression des sentiments de Louis-Philippe : « Il y a donc un Français qui s'intéresse à moi, qui comprend que j'ai été vaincu par les événements (l)! " Il eût fallu ajouter : par ses passions, par ce tempérament qui ne lui avait jamais permis de compter avec ses actes ou ses paroles de la veille, avec l'opinion irrésistible et parfois vengeresse des hommes.

Il mourut le 3 mars 1844, âgé de plus de quatrevingts ans, l'avant-dernier des maréchaux de 1804 et le doyen des rois de l'Europe (2). Pendant les six semaines de sa maladie, l'anxiété des Suédois avait été générale et profonde. Le deuil fut unanime. Charles XIV obtint les funérailles d'un bienfaiteur national. Il demeurait devant ses peuples l'auteur de la « paix de trente ans » , paix que sa lignée, héritière de son esprit, aura bientôt rendue séculaire.

(1) De Bacourt, Une Mission en Suède et en Danemark sous Louis- Philippe, (Correspondant du 25 août 1893.)

(2) Camps, le dernier des Français qui Tavaient suivi en Suède en 1810, mourut quelques jours après, le 2l) mars.

Moins de dix ans après, Bernadette et Napoléon étaient réconciliés dans la personne de leurs héritiers. Napoléon III, cousin germain de la reine Joséphine de Suède, avait passé par l'hôtel de la rue d'Anjou avant d'entrer à TÉlysée et aux Tuileries. Oscar I" entretint mieux que des relations de convenance entre ses royaumes et le pays où il était né. Le 27 novembre 1855, il signait avec la France et l'Angleterre un traité, resté sans effet, qui lui garantissait l'intégrité de ses États et lui imposait, dans certaines éventualités, une prise d'armes contre la Russie. Il se trouva autour de lui des patriotes pour désigner dlavance, parmi ses fils, le vice-roi de Finlande.

La reine mère. Désirée Clary, vivait encore, confinée dans un cercle étroit, telle sur ses vieux jours qu'à la cour napoléonienne, vive et plaisante plus que spirituelle, capricieuse d'humeur et s'intéressant plus aux affaires de la toilette qu'à celles de l'État. Restée Parisienne par l'imagination et les goûts, elle put s'entretenir quelque temps encore de son séjour préféré avec la comtesse Marcelle Tascher de la Pagerie, qu'elle avait instituée grande maîtresse de sa maison, et, par Lôwenhielm, recevoir des fragments de chronique mondaine. Elle tint à se persuader jusqu'à la fin qu'elle

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n'habitait le Nord qu'en passant, qu'elle reverrait à son gré sa maison du faubourg Saint-Honoré toujours prête à la recevoir ; et les jours et les années s'écoulèrent pour elle dans un rêve qui flotta sur l'horizon du lendemain sans qu'elle put jamais l'atteindre.

Une fois, — c'était après l'avènement de Napoléon III, — elle s'embarqua pour la France, sur un yacht commandé par son petit-fils, le duc d'Ostrogothie. A peine en mer, elle s'effraya de son retour dans une ville regrettée qui allait être en même temps une entrée dans un monde nouveau. Après quelques heures de traversée, sous prétexte d'indisposition, elle se fit ramener au rivage suédois pour ne plus le quitter. Elle s'éteignit obscurément, presque subitement, le 1 7 décembre 1860.

En revanche, sa belle-fille Joséphine accepta d'être marraine du prince impérial; son petit-fils Charles XV devint l'hôte des Tuileries et l'ami personnel de Napoléon III. De nos jours, son autre petit-fils, le roi Oscar II, s'est montré plusieurs fois dans son pays d'origine. En 1899, à Pau, devant la caserne décorée du nom de son aïeul, les soldats français lui présentaient les armes; en 1900, à Paris, il a été le premier des visiteurs couronnés à l'Exposition universelle et a été reçu, selon son désir, en « petit-fils de France » . Ces faits sont à noter en ce commencement de siècle, où de nouvelles influences envahissent, dit-on, la cour suédoise. L'empereur Guillaume II n'est pas attiré seulement par ses goûts de touriste sur les côtes norvégiennes ; à la faveur des sympathies que la toute-puissance obtient trop souvent des faibles, il ne désespère de constituer un jour dans le nord, ainsi qu'il l'a déjà

fait à Touest, une marche anonyme de son empire. L'Angleterre a aussi trouvé de ce côté des approbateurs pour ses envahissements dans TAfrique australe. Qui sait si un temps ne viendra pas où la tombe de Bernadotte restera sur la Baltique le seul signe appréciable du passage d'une dynastie française dans ces contrées?

Depuis bientôt un siècle, l'élude 1810 demeure, sous la plume des historiens et dans l'opinion populaire, un illustre fondateur et un grand chef de gouvernement, un bienfaiteur de la patrie. Son sang est aujourd'hui mêlé à celui des anciennes races ; son arrière-petitetille, qui jégnera en Danemark, est la tante par alliance de l'empereur actuel de Russie. Sa statue fait pendant sur les places de Stockholm à celles du premier Gustave et de Charles XII, et se dresse aussi à Christiania. A Upsal, où l'on voit son buste non loin de l'obélisque consacré par lui à Gustave-Adolphe, une Société littéraire entretient depuis 1 848 le culte de sa mémoire. De nombreux historiens, Schinkel, Brinkman et Rogberg dans leur volumineuse compilation Minnen iir Sveriges nyare historia (Souvenirs de l'histoire moderne de la Suède), Engestrôm, Trolle-Wachmeister, Geijer, Ahnfelt, etc., dans des études ou des recueils de pièces, ont mis en lumière les meilleures parties de sa vie ; ils ont célébré en lui le monarque bienfaisant, protecteur loyal des libertés publiques, attentif à justifier sa devise : « L'amour de mon peuple est ma récompense. »

Ses apologistes français se sont efforcés d'alléger le dossier de ses faiblesses et de ses fautes ; mais leur inspirateur avait compté sans les diplomates qui depuis 1810 ont vécu auprès de lui, ont noté ses erreurs et ses

contradictions, ont reçu, avec ses abondantes confidences, ses aveux involontaires. Alquier et Rumigny, Gabriac et Montalembert, Stewart etBloomfield, Pozzo <li Borgo et Suchtelen, en interviewant sans relâche le soldat devenu roi, ont lu dans son âme ce qu'il avait oublié d'y voir lui-même et permettent de fixer autant que possible devant une postérité impartiale la caractéristique de son nom. Ajoutons qu'à deux reprises, en France, des historiens sérieux ont parlé de lui avec liberté et autorité : M. Geffroy, il y a bientôt cinquante ans, à l'époque de la guerre de Grimée, dans une série d'études publiées par la Revue des Deux Mondes (1;, et tout récemment M. Christian Schefer, qui a mis en lumière, d'après les sources suédoises, l'œuvre royale de Bernadotte.

A première vue, l'esprit est déconcerté par les contrastes résultant de ces témoignages. Ici un Français s'offre à nous, là un Scandinave; ici un catholique d'origine, ennemi bruyant de la « superstition " et du « fanatisme »> , là un luthérien pratiquant et un chef d'Église; ici un républicain cosmopolite, là un défenseur de l'indépendance des couronnes et de toutes les légitimités traditionnelles. On retrouvera cependant dans ce personnage complexe une certaine unité de physionomie et de caractère, si on le considère, comme nous avons essayé de le montrer, ayant toujours devant les yeux la France, objet d'amour, d'ambition ou de regrets. Autant il s'est intéressé jadis à ses destinées,

(i) M. Geffroy se proposait, dans les dernières années de sa vie, de les revoir et de les publier en volume avec des développements nouveaux. Je dois à une bienveillante communication de Mme (îeffrov d'avoir pu mettre à proHt les matériaux qu'il avait réunis dans cette intention.

•autant il a jalousé et combattu ceux qui lui semblaient y avoir occupé à son détriment la première place. Une fois transporté en Suède, ce qui a été chez lui émulation, puis envie, se transforme en haine active. Après -avoir intrigué ou conspiré contre Napoléon au nom de ridée républicaine, il l'attaque enseignes déployées au nom de la liberté européenne, se targuant de servir ainsi, malgré elle, son ancienne patrie, au fond se flattant d'y mériter la popularité et ses suprêmes récompenses.

Les rancunes de Bernadotte furent satisfaites, mais ses ambitions furent justement déçues par les événements de 1814, et, pendant les trente années qui lui restaient à vivre, il s'ingénia à faire oublier ses origines aux Bourbons, ses compétiteurs heureux. Admiré et aimé par ses sujets reconnaissants, il tint à se réhabiliter devant ses anciens compatriotes; il redevint ainsi, en dépit des exigences de sa situation nouvelle. Français par l'imagination, par l'évocation incessante des aventures triomphantes de sa jeunesse et des impressions de son passé. Aussi présente-t-il à cette nation pour laquelle il a été tour à tour un serviteur, un ennemi, un étranger, certain état d'âme unique parmi ses contemporains.

Il a laissé écrire par un Allemand que « non moins grand, mais plus heureux que le Bourbon, il a plus fait pour la Suède que l'autre ne put faire pour la France (1) » . Si pour ses compatriotes il n'a jamais été -à aucun degré un Henri de Béarn, il fait néanmoins penser à ces cadets baptisés dans la Garonne ou dans

(1) Strombeck, Mémoires sur la vie et le gouvernement du roi de Suède Charles XIV (iS^O), préfare.

l'Adour qui, au seizième et au dix-septième siècle^ avec leurs épées bien affilées et leurs langues bien pendues, ont servi en plus d'une manière la France et fait valoir un des aspects de son génie. A la république des lettres comme à Tarmée royale ils ont fourni des types^ inoubliables, sortis du sol dont nos romanciers et nos poètes ont reconnu les frontières, de Bergerac à Taras^ con. Venu après eux, lorsque l'esprit provincial se perdait au milieu du courant de la vie française, Bernadotte aura été, dans une carrière sans précédents par ses contrastes, le plus hardi, le plus extraordinaire, le plus heureux des cadets de Gascogne.

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