CHAPITRE PREMIER
A l'armée d'iTALIE — le 18 FRUCTIDOR
De 1797 à 1810, pendant la période ascendante de sa carrière, Jean-Baptiste Bernadotte, général de division, devenu ambassadeur et ministre sous le Directoire, maréchal et prince sous TEmpire, trouve devant lui Napoléon, dont la figure impérieuse le domine et Tobsède. Il la suit néanmoins, accepte comme pis aller de son ambition de marcher derrière elle, mais il ne lui a jamais fait cortège sans arrière-pensée, et il se déclare, jusqu'à la guerre inclusivement, Tennemi de son collègue devenu son souverain, du jour où s'est présentée à lui cette bonne fortune inattendue, unique parmi ses émules, qui l'a transformé en prince « légitime " , en personnage européen.
Bonaparte et Bernadotte se rencontrèrent pour la première fois en Italie, au printemps de 1797.
Bonaparte venait d'achever, à Rivoli et devant Mantoue, la défaite des Autrichiens. Il était déjà plus qu'un général victorieux ; il parlait et agissait en maitre toutpuissant, dictait des traités et organisait des États, humiliait la papauté à Tolentino et allait détruire la république de Venise . L'Italie bouleversée et refaite à son gré , il laissait dire à demi-voix qu'il était destiné à gouverner la France. En attendant, au milieu des peuples soumis, au château de Monbello près de Milan, il tenait une véritable cour. Par sa parole brève et vibrante, par son regard perçant et plein de feu, le vainqueur des Impériaux fascinait Italiens et Français dans le tête-à-tête ; commediante et tragedianie à son gré, suivant les circonstances et les interlocuteurs.
Afin d'imposer la paix aux Autrichiens sur le chemin de Vienne, des renforts lui étaient nécessaires. Sur sa demande, au commencement de 1797, deux divisions, l'une de l'armée de Sambre-et-Meuse, l'autre de l'armée du Rhin, traversèrent la France pour le rejoindre. Bernadotte commandait la première, Delmas la seconde.
Sans avoir encore été général en chef, Bernadette approchait du premier rang parmi les hommes de guerre nés de la défense républicaine; mais, dans les origines et les vicissitudes de sa fortune militaire, tout, sauf la rapidité, contrastait avec celle de Bonaparte. Le vainqueur de Rivoli, issu d'une famille corse, c'està-dire française de fraîche date, noble de naissance, était sorti des écoles de la monarchie et avait appartenu,, comme officier, à l'arme savante de l'artillerie; Bernadotte, compatriote de Henri IV, fils d'un procu-
reur de Pau, petit-fils d'un maître tailleur, s'était engagé à dix-sept ans au régiment d'infanterie de Royalla-Marine, commandé par un gentilhomme béarnais, le comte de Lons. Il paraissait destiné, vu sa naissance, à ne pas dépasser le grade de bas-officier, et, sous le surnom de Belle-Jambe, qui semble mettre à son actif plus de bonnes fortunes que d'exploits militaires, il avait consumé neuf ans de sa vie dans d'obscures garnisons, en Corse, en Dauphiné, en Provence.
Il se trouvait à Grenoble en 1788, lors de la fameuse Jouimée des Tuiles, qui préluda à la prise de la Bastille comme la Déclaration de Vizille à celle des Droits de l'Homme. Les traditions contemporaines lui font jouer malgré lui, dans cette affaire, un rôle inattendu et semblant lui présager sa fortune future : « Le peuple (au premier rang les femmes) regardait fort de travers les soldats de Royal-Marine, insolents et provocants autant que le noble corps de la marine elle-même... Celui qui était en tète, un sous-officier béarnais, à grand nez crochu d'épervier, oiseau de proie, oiseau de nuit, œil noir de ténèbres et de ruse, blessa au premier regard leur rude instinct de loyauté. Une des femmes n'y tint pas. Elle traverse la rue, va à lui et, devant sa troupe, lui applique un hardi soufflet. Le coup lui valut le salut de la sorcière : « Tu seras roi ! » Il vit l'éclair de sa fortune et fit commencer le feu... Tuiles, pierres, briques, pleuvent à la fois. Notre Béarnais est blessé, mais reste noté comme homme d'audace peu scrupuleuse, qui n'irait pas de main morte et pourrait monter à tout (l) . »
(1) MiCDELET, Histoire de France^ t. XVII, cliap. xxii. Il déclare écrire d'après le récit d'un témoin oculaire, récit que son imagination a probablement amplifié. — Félix Faure, dans son livre les Assetnblées
Pendant les années suivantes, tandis que Bonaparte, au milieu du bouleversement général, donne d'abord carrière à son patriotisme corse, l'adjudant Bernadotte se pose dans son régiment tantôt en partisan des nouvelles institutions, tantôt en défenseur delà hiérarchie. A Marseille, après avoir péroré sur la place publique contre ses supérieurs, il dispute à la foule mutinée son colonel le marquis de Merle d' Ambert menacé de mort. Le désir de devenir officier le poussait à l'indiscipline ; un autre sentiment, disaient les patriotes, le portait à sauver son chef de la lanterne, car il était trop bien vu de la colonelle pour ne pas être dévoué à tout le ménage. Cette accusation, colportée par toute la France, ne nuisit pas en définitive à sa fortune (l).
Bernadotte dut au régime de l'égalité de devenir en peu de temps sous-lieutenant, lieutenant et capitaine. La guerre survint, qui l'éleva non moins vite aux plus hauts grades. Colonel dès 1792, il fut promu en quelques mois, l'année suivante, général de brigade, puis de division. Il n'accepta pas sans hésitation cet avancement rapide, ayant devant les yeux le sort des chefs d'armée sacrifiés et parfois immolés à l'esprit jacobin. Ce n'était pas chez ce Gascon feinte modestie, mais pru-
tle Vizille et de Romans, composé sur place, se borne à dire : « Un chef cte patrouille^ adjudant de Royal-la-Marine, se sentant trop pressé par la multitude qui le poursuivait avec fureur, en l'assaillant de coups de pierres, craignit pour la sûreté des quatre hommes qu'il commandait et ordonna de faire ffu. »
(1) tf JNous sommes instruits qu*on a fait des tentatives pour le faire rappeler (d'Ambert) par son réj^iment... Mais les soldats n'ont pas même voulu entendre la lettre du ministre, et le tidèle Rernadotte aurait seul opiné pour le rappel de M. d'Ambert, si les soldats ne l'avaient chassé du réffiment avec Boffinot son digne camarade. » Journal du Citoyen (dç Besançon), n« 28, p. 7, Cf. la Gazette de Paris^ 18 juin i790,
dence avisée. Il finit par estimer qu' « en révolution il en était des grades comme de la mort, qu'un militaire ne doit ni désirer ni craindre (1) » • Ses talents n'étaient d'ailleurs pas ceux d'un stratégiste ou même d'un tacticien; il savait mieux entraîner les troupes que les faire manœuvrer. Sous les ordres de Pichegru, de Kléber, de Moreau, il figura avec honneur aux armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin, contribua aux victoires de Fleurus, de Juliers, et à celles des années suivantes, participa enfin à la célèbre retraite de 1796.
Dans l'exercice du commandement républicain, il jouit bientôt d'un prestige aussi enviable que la puissance souveraine. C'est le Dieu des armées, disaient ses soldats en le suivant au feu. Un Dieu transformé en général, répétera sans l'avoir contemplé sur le champ de bataille son père adoptif, le roi Charles XIII. On le voit un jour apaiser par une harangue improvisée une émeute militaire naissante; un autre jour, corroborant la parole par le geste, chasser à coups de plat de sabre les rédacteurs d'une pétition malséante ou transpercer pour l'exemple un pillard pris en flagrant délit. On raconte enfin qu'il a sauvé Marceau menacé de mort par ses soldats révoltés.
De tels actes l'exposaient aux plus graves périls. Il fut dénoncé aux représentants en mission comme ayant attenté à la liberté de ses subordonnés. Heureusement pour lui, ses services devant l'ennemi firent supprimer par le conventionnel Goupilleau, moins fanatique que ses collègues, l'ordre d'arrestation rédigé contre lui.
Ce général, amoureux de son métier, tenait de la
(i) Lettre de Rernadotte à son père. 17 germinal an IV. [Carnet his" torique et littéraire du 15 décembre 1899.)
nature certaines qualités extérieures ou intellectuelles aussi propres à le faire valoir que les mérites essentiels à sa profession. Il en imposait d'abord par sa prestance belle et hardie, par ses yeux étincelants sous une forêt de cheveux noirs, par sa figure, irrégulièrement mais vivement dessinée, où ses flatteurs découvriront des traits du grand Gondé, et ses ennemis une expression d'oiseau de proie. Ceux qui Tabordaient se sentaient attirés par des manières aisées et engageantes en harmonie avec son tempérament méridional, qui avaient contribué, en d'autres temps, à la popularité du Béarnais par excellence, Henri IV. Au milieu des camps, il avait conservé et cultivé son goût naturel pour l'étude. « Vous passez à vous instruire, lui écrit courtoisement Bonaparte en 1798, le temps que la paix vous empêche de passer sur le champ de bataille. » La même année, il laissait le plus sérieusement du monde des Allemands intéressés à le flatter l'appeler a illustre protecteur des sciences et des arts » et lui parler de sa « profonde érudition » , notamment dans l'histoire, la statistique, les sciences politiques et économiques (1) !
Si l'érudition était en lui plus que contestable, la parole était facile, naturellement éloquente et triomphante, émaillée, il est vrai, d'expressions emphatiques et d'allusions pédantesques dans le goût du jour, ou plus fréquemment assaisonnée par les Entendez-vous et les Diou vivant de la conversation populaire béarnaise. Dans ses accès de loquacité tonitruante, il employait
(1) L'Académie de Uesse à fiernadotte, 17 décembre 1708. — Une légende propagée par les Souvenirs apocryphes de la marquise de Créqui le présente comme ayant été Tami et le légataire du poète Gilbert, mort en 1780.
volontiers le terme d' « entrailles » , pour exprimer sa sensibilité, vraie ou affectée, et se vantait de savoir tt électriser » à son gré (ceci est de style jacobin) les hommes et les armées, « Il a parfois, a écrit Benjamin Constant, des mouvements d'une véritable éloquence ; il le sait, il aime ce genre de succès, et, quand il est entré dans le développement de quelque idée générale tenant à ce qu'il a entendu dans les clubs ou à la tribune, il perd de vue tout ce qui l'occupe et n'est plus qu'un orateur passionné. » Avec une pointe de satire, Pozzo di Borgo a plus tard complété ce jugement : «11 mêle aux protestations de franchise et de simplicité une bonne dose de finesse et de jactance... L'amourpropre éclate dans chaque mot, le soleil ne se lève sur un tel point que parce qu'il le lui a conseillé (1)... »>
Nul doute que Bernadotte ne se soit considéré, dans l'expression écrite ou verbale de sa pensée, comme l'égal de Napoléon. La distance est grande pourtant du style précis, nerveux, quasi lapidaire, de l'un aux périodes redondantes et retentissantes à faux de l'autre. Les traits du premier ressemblent à des flèches qui percent, ceux du second, à des fusées qui montent et s'éteignent. Faute de savoir modeler exactement sa phrase sur sa pensée, Bernadotte sacrifie la justesse à l'-effet; il aime mieux étonner son interlocuteur ou son correspondant que le convaincre, et il aboutit quelquefois à le faire sourire. Condamné, dans les situations contradictoires où son ambition l'a successivement placé, à défendre tour à tour les causes les plus oppo-
(i) Récit de Benjamin Corstart, dans les Mémoires étoutre^ombcy liv. XI (Edit. BinÉ). — Lettre de Pozzo di Borgo citée par Gbpfrot. (Revue des Deux Mondes , \^ novembre 1855.)
sées, il les plaidera toutes avec une sincérité relative, une inconséquence étrangère au remords, une abondance d'arguments et d'images inépuisable.
Il est assez remarquable que les éloges formulés spontanément à son adresse portent d'ordinaire sur les dehors de sa personne, et les critiques, sur ses défauts de conduite et de caractère. Un de ses camarades de l'armée du Rhin écrit sur lui à la fin de 1796 : « Très ardent, d'une bravoure connue, ayant le talent d'électriser les officiers et les soldats à ses ordres. Despote dans sa division, on le croit flagorneur vis-à-vis de ceux dont il a besoin ; faux et dangereux ennemi ; pillard comme un autre, ami d'ailleurs de la Révolution... » D'autre part, les « hommes d'autrefois », sensibles aux formes aimables de l'ancien régime, se sont montrés indulgents pour lui et comme malgré eux. « Je n'ai jamais vu personne, écrit un gentilhomme-soldat, avoir si grand air que Bernadotte. « Mme de Genlis trouve à ce parvenu révolutionnaire des « manières de roi » , et un Suédois, à son aspect, croira avoir contemplé, réunis dans la même personne, François P" et Louis XIV. Un ancien émigré, après une heure de conversation avec lui, avoue que, s'il eût été attaché à son service, il lui eut apporté un dévouement sincère. Un autre, qui a connu personnellement Napoléon et Bernadotte, affirme que le premieravait pour lui l'empire du génie, mais que le second était sans égal dans celui de la séduction et de la grâce (I).
Cette comparaison djnt se faire déjà en l'an V,
(1) Note de Caffarelli, brumaire an V. (Archives nationales^ AF HT, 179, dossier 826.) — Gonneville, Souvenirs, — Rociiechouaht et Sore- MAiN, Mémoires,
lorsque les messieurs de l'armée du Rhin rejoignirent sur TAdige les citoyens de l'armée d'Italie. Les « messieurs » , avoue un « citoyen » , se distinguaient par une tenue, une discipline, un respect de la hiérarchie militaire étrangers aux soldats de Bonaparte, dont le talent de vaincre constituait l'unique vertu. Augereau lança un ordre du jour proscrivant les appellations d'ancien régime, ressuscitées par les nouveaux venus. A Udine, on dut faire partir nuitamment la division Masséna pour éviter un conflit à main armée avec la division Bernadotte, Presque en face de l'ennemi, les altercations, les duels se multiplièrent (1) .
Le général en chef ne parut d'abord guère mieux disposé que ses subordonnés envers leurs émules du Rhin. Il commença par blâmer Bernadotte, dans une lettre datée d'Ancône, d'avoir, à son arrivée à Milan, et au mépris de prescriptions formelles, fait loger ses soldats chez l'habitant. Un peu plus tard, il lui adresse ex abrupto ce reproche inattendu : a Partout où votre division a passé, on s'est plaint de la discipline. » Une fois son autorité affirmée, il essaie de l'attirer. à lui, se montre aimable lors de leur première entrevue, se plaît à le définir a un républicain enté sur un chevalier français» , et lui attribue un « cœur de Romain» . Bonaparte se figurait sans doute — et il ne perdra jamais cette illusion — pouvoir gagner ainsi sa confiance, le ranger dans sa clientèle. Il se jugeait assez supérieur à son nouveau lieutenant pour le protéger impunément et le maintenir à jamais au second rang sous son influence. Il tenta, prétend Barras, de l'enchaînera sa
(1) MiOT DE Melito, Mémoires^ I, 182. — Thiébault, MemoireSy II, 102-103.
fortune, en lui faisant accepter cinquante mille livres de gratification sur les cinq millions enlevés dans les mines d'Hydria. Bref, il s'efforça de gagner, en faisant appel à toutes ses passions, à tous ses intérêts, celui qu'il nommera bientôt « un excellent général... un des plus essentiels à la gloire de l'armée d'Italie... un des amis les plus solides de la République » . Bernadotte, jaloux et défiant, ne se prêta qu'à demi à ces avances.
11 se savait plus âgé et plus ancien en grade que le vainqueur d'Arcole : il put croire qu'il en imposait, qu'on lui faisait l'honneur de le craindre.
Cette hostilité sourde qui, des deux parts, animait les généraux et les soldats prit, peu à peu, le caractère d'une légitime émulation. Lors des dernières opérations contre les Autrichiens, au printemps de 1797, Bernadotte figura à l'avant-garde : « Rappelez-vous, dit-il à ses régiments, lors du passage du Tagliamento, que vos camarades de l'armée d'Italie vous regardent. » A l'attaque de Gradisca, qu'il conduisit conjointement avec Sérurier, ce fut, entre les « citoyens » et les « messieurs » , à qui se montrerait avec le plus d'avantage. Bonaparte avait distribué les rôles. Bernadotte devait prendre l'offensive sur le front ennemi, puis Sérurier, survenant, devait, par un mouvement tournant, assurer le succès. Le premier, avec l'espoir d'obtenir à lui seul l'honneur de la journée, précipita son attaque, se fit repousser et perdit du monde, de telle sorte que le second, par son entrée en ligne, eut l'air de réparer sa faute, de le sauver. Ainsi secouru, Bernadotte fit sommation aux assiégés de se rendre et présida à la capitulation. A Sainte-Hélène, sous l'empire de ses ressentiments postérieurs. Napoléon a voulu attribuer à
Sérurîer seul ce succès. Au premier moment, comme Talteste sa lettre au Directoire, il avait plus équitablement indiqué la part d'action de chacun, et Bernadotte, malgré son échec passager, avait obtenu de lui un éloge spécial, ainsi que les officiers et soldats sous ses ordres (1).
Un sentiment tout de surface et de circonstance se joignait alors au désir commun de vaincre pour unir Bonaparte et Bernadotte : celui du dévouement à la Constitution de Tan III et à la souveraineté du peuple représentée par le Directoire. Devant leur fortune à la République, ils entendaient Tun et l'autre et à Fenvi, sous le couvert et aux dépens de ce régime, chercher à s'élever plus haut encore.
Tel était l'état d'esprit général dans l'armée, seul corps vivant au milieu du désarroi et du naufrage des autres classes de la nation. Les plus modestes visaient à faire partie du pouvoir exécutif, les plus scrupuleux, à défendre sous quelque titre nouveau, dictatorial ou consulaire, les institutions existantes. Bonaparte, plus habile que tous et semblant fuir en Egypte la mêlée des partis, allait tourner au plus court, par les avenues sépulcrales des Pharaons, pour arriver à l'empire. Bernadotte, comme les autres généraux du Rhin, Hoche et Moreau, qu'il croyait égaler, trouvait plus utile à sa fortune de protéger que de détruire le régime républicain.
Comme eux, néanmoins, il se fût prêté à une restauration monarchique qui l'eût maintenu au rang où il était monté. Un agent royaliste, Semallé, affirme avoir
(i) Mémoires de Masséka (II, 243-245) et du maréchal ducDERACUSE (I^ 868). — OEuvresde Sainte-Hélène^ Campagnes d'Italie, cliap. xiii, 5. — Corr. de Napoléon, n» 1600 (20 mars 1797).
lî BERNADOTTE
porté à Tétranger, dès 1796, son acte de soumission éventuelle adressé à Louis XVIII (l). Cette précaution ne Tempêcha pas, lors de la fête du 21 janvier 1797, — il passait alors à Toul avec sa division, se rendant en Italie, — de prêter solennellement le serment de haine à la royauté. Après son premier entretien avec Bonaparte, il dit à ses aides de camp : « J'ai vu un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans qui veut avoir l'air d'en avoir cinquante, et cela ne me dit rien de bon pour la République. » De bonne foi, il croit ses services supérieurs à ceux du conquérant de l'Italie. La politique l'attire; sur ce terrain, il va au-devant de l'interlocuteur, de l'auditeur complaisant (et ce sera ainsi toute sa vie) comme il irait au-devant d'un adversaire désarmé d'avance et, l'ayant ébloui, le suppose convaincu. A Udine, recevant à sa table un officier de Masséna, il l'entreprend au dessert sur la situation de la France, lui parle d'un tel accent qu'il le persuade de son désintéressement absolu et s'exalte jusqu'à verser quelques larmes. Il était plus près de sourire, et avec une égale sincérité, lorsqu'en 1826 il disait au représentant du roi Charles X : « Moi aussi, je me suis cru républicain; mais je ne l'étais que tout juste pour exercer le patriciat dans une république, pour surpasser mes concitoyens et les gouverner. »
Être républicain, en l'an V, c'était surtout haïr les royalistes, s'ingénier à les « conspuer » (le mot est de Barras), à les écraser. Les trois hommes qui, à Paris, préparaient contre eux un coup d'État, sollicitaient le concours et, par avance, l'approbation des armées,
(1) Semallé, Souvenirs f p. 83. Cf. p. 96.
Bonaparte et Bemadotte se trouvèrent d'accord pour les aider. La crainte d'un obstacle commun élevé contre leur ambition leur donna un moment l'illusion d'un attachement réciproque. Le premier écrit au second : « Je vous aime autant que je vous estime, » et tâche de lui faire oublier les « tracasseries » , dont il l'entend se plaindre. Bemadotte, chargé d'administrer les pays autour de Goritz et de Trieste, poursuit et traque d'Antraigues, un des principaux agents de l'émigration royaliste ; il le fait saisir dans la suite du ministre russe Mordvinov, s'empare de ses papiers, qu'il envoie à Milan. Les papiers entre ses mains, Bonaparte y trouve ou en fait sortir la conversation qui, imprimée et répandue partout, devait révéler aux Français la conspiration royaliste et la trahison de Pichegru.
Ainsi tous deux avaient contribué à perdre leur camarade devenu le chef politique de la contre-révolution. Sur le degré d'approbation à accorder aux attentats du pouvoir exécutif, ils se divisèrent. Les généraux de l'armée d'Italie manifestaient alors leurs opinions sous forme d'adresses insérées au Moniteur. Bemadotte y put lire la sienne entre celles de Masséna et de Sérurier. Elle avait été rédigée postérieurement aux autres et expédiée directement à Paris, en même temps qu'une copie était remise au général en chef. Elle affecte un accent particuHer, étranger au milieu où son auteur était depuis peu introduit. Sa brièveté et sa simplicité contrastent avec les développements diffus et déclamatoires des autres adresses. Loin de pousser à un coup de force, Bernadette fait au gouvernement l'honneur de le croire résolu moins à surprendre déloyalement ses adversaires qu'à se défçndre contre eux, la main sur la
loi fondamentale : « Vous nous êtes, dit-il aux Directeurs, responsables de l'exécution de la Constitution. Rien de plus. » Échappé de la basoche béarnaise, il avait gardé de son origine un respect intermittent pour la légalité, la/orme, et il affectait de lui être fidèle sous la république, sans se douter qu'il faisait ainsi son apprentissage de roi constitutionnel.
En l'an V comme en l'an II, la doctrine du salut public prédominait, et les soldats se croyaient aptes à tout sauver, les institutions comme les frontières. Bernadette se trouva engagé, en dépit de ses scrupules, dans la machination du coup d'État. Bonaparte avait imaginé de l'envoyer porter au Directoire quelques drapeaux, trophées oubliés des dernières batailles. Peut-être caressait-il l'espoir de le compromettre dans la mêlée qui se préparait et où il venait de jeter Augereau. En tout cas, vu leur jalousie réciproque, il les surveillait l'un par l'autre.
Arrivé à Paris, Bernadotte s'appliqua à ne point choquer les hommes en place, tout en se frayant, dans un avenir plus ou moins rapproché, la voie à leur succession. Il présenta aux Directeurs une députa tion italienne et se plut à les appeler « dépositaires suprêmes des lois et de l'obéissance constitutionnelle des soldats » . On l'entendit en même temps déclamer dans les réunions jacobines et se prononcer contre la permanence des Conseils, puis d'autre part manifester sa défiance contre les représentants civils du pouvoir exécutif. Son respect pour la Constitution se conciliait donc dans sa pensée avec un commentaire dont il se jugeait, à meilleur titre qu'Augereau, l'interprète, et que Bonaparte devait, contre lui, faire accepter aux Français le 18 brumaire.
Le i8 fructidor, il se tint à l'écart, sous prétexte qu'il ne fallait pas ajouter un sabre de plus à cette échauffourée militaire. Les Directeurs feignirent de croire qu'il avait servi leur cause ; ils lui envoyèrent des armes d'honneur, des chevaux, comme à un général victorieux; mais, lorsqu'il s'agit de l'appeler au ministère de la guerre en remplacement de Schérer, ils l'écartèrent, ne le trouvant pas assez patriote, assez dévoué à leurs vues.
Bernadotte convoitait alors une autre récompense, c'est-h-dire une situation où il ne dépendit de personne, celle qui devait le mener au « patriciat » . En attendant, il déclina la mission d'assurer à Marseille, à la tête de la division militaire, l'exécution des nouvelles mesures de rigueur contre les émigrés et les déportés rentrés et, ne faisant que passer par cette ville, il regagna l'Italie. Les négociations du traité de Gampo- Formio s'achevaient. Une conversation eut lieu à Passeriano, entre Bonaparte et lui, sur la paix et ses conséquences probables. Bernadette, à l'en croire, aurait insisté sur la nécessité de la conclure et de la rendre durable, de résister ainsi aux tendances belliqueuses et propagandistes du Directoire, de satisfaire ainsi au vœu de la nation. D'autre part, dans un entretien avec Meerveldt, l'un des plénipotentiaires autrichiens, il aurait cru comprendre que Bonaparte, au cours des conférences, avait trahi des desseins hostiles à la République.
Son sens politique, aiguisé par la jalousie, lui faisait comprendre que l'anarchie légale déchaînée le 1 8 fructidor devait en définitive favoriser l'ambition de son heureux rival. Lorsqu'il l'eut vu, devenu général en chef de l'armée d'Angleterre, faire des préparatifs sur
les côtes de la Manche, il se le figura par avance tournant ses forces contre le Directoire et témoigna son désir de ne plus servir aux côtés d'un homme dangereux. 11 annonça avec éclat qu'il allait demander sa retraite et vivre à la campagne. Que de fois depuis il jouera cette comédie, général, en parlant d'aller vieillir avec trois mille livres de rente dans sa ville natale ; roi, en se souhaitant une oisiveté dorée dans quelque coin oublié de l'Europe ! La mélancolie nait facilement, sous l'impression du dépit, chez ces natures mobiles et exubérantes.
En conséquence, comme si sa carrière eût été déjà close, il écrivit à Bonaparte pour lui recommander éventuellement ses deux aides de camp Gérard et Maison : u Ils pourront, ajoutait-il en forme de défi, comme moi s'incliner devant les talents, mais jamais devant l'audace. Quoique j'aie à me plaindre de vous, je m'en séparerai sans cesser d'avoir pour vos talents la plus grande estime... »
A ce coup de boutoir, Bonaparte répliqua par une caresse : « Personne ne fera plus de cas que moi de la pureté de vos principes, de la loyauté de votre caractère et des talents militaires que vous avez développés durant le temps que nous avons passé ensemble. »> Puis il lui exprimait, sans aucune réticence blessante, ses regrets de ne l'avoir plus sous ses ordres.
Bernadotte était déjà revenu de ses projets de retraite. Barras vit alors entrer dans son cabinet ce « républicain dans les entrailles » et l'entendit confesser sa foi politique d'une voix retentissante, les narines enflammées, les yeux étincelants, sa main agitant son grand sabre : « Si je les avais devant moi, les satellites de la
tyrannie, ce sabre que les Autrichiens connaissent, les aristocrates de mon pays l'auraient connu... J'ai plus de vingt campagnes dans le ventre au service du Directoire... (1). » Comme conclusion à ces attaques contre les ennemis de l'intérieur, Bernadotte sollicita un commandement au loin, aux îles Ioniennes ou à l'ile de France ; il s'offrit même à conduire une expédition contre les Anglais dans l'Hindoustan. Le Directoire le garda à sa portée en lui confiant l'armée d'Italie. A la veille d'envahir les États romains et napolitains, il voulait fournir à Bernadotte l'occasion de conquérir une popularité qui contrariât et amoindrît celle de Bonaparte. Le gouvernement se sentait désormais à la merci des soldats et leurs rivalités devenaient nécessaires à sa durée. A ce moment, Bonaparte était en titre plénipotentiaire de la République au congrès de Rastatt, et, en pensée,: il préparait la conquête de l'Egypte ; ici ou là, il lui importait de n'avoir pas à craindre un homme dont il se défiait. D'Italie, Bernadotte pouvait, durant son absence, le devancer dans ses projets et collaborer à un second 18 fructidor. Retenu par des fonctions diplomatiques dans une capitale étrangère, il devenait au contraire inoffensif et, de plus, à Vienne, si lui-même retournait à Rastatt, il lui servait bon gré mal gré de second, pour la suite des négociations, auprès des ministres autrichiens et de l'Empereur. Bonaparte ne fut donc sans doute étranger ni à la nomination en Italie de son ancien chef d'état-major Berthier, déjà commandant intérimaire, ni à la désignation de Bernadotte pour le poste d'ambassadeur en Autriche (11 janvier 1798).
(1) Barras , Mémoires, III, 147.