‹ Bernadotte, Napoléon et les BourbonsChapitre 4 sur 38 · L^AMBASSADE DE VIENNE DÉSIRÉE CLARY · texte numérisé non relu

L^AMBASSADE DE VIENNE DÉSIRÉE CLARY

. Le corps diplomatique français, à cette époque, formait la plus étrange bigarrure. Il venait d'être reformé au hasard, avec des hommes auxquels manquait, soit le tact, soit l'expérience. Depuis la suppression légale des grands seigneurs parlant au nom du roi, les missionnaires des Droits de l'Homme auprès des cours étrangères se partageaient en trois groupes : les cidevant conventionnels, antérieurement avocats ou prêtres, qui se croyaient aptes à tout pour avoir gouverné et légiféré pendant trois ans, comme Sieyès, Alquier et les plénipotentiaires du congrès de Rastatt; puis les gens de lettres méconnus, qui s'estimaient des personnages depuis qu'ils rédigeaient des dépêches et débitaient des harangues aux souverains, comme Ginguené, Grouvelle ou Garât; et enfin les généraux, tels que Pérignon, Aubert-Dubayet, Lacombe-Saint-Michel, Bernadotte. Ceux-ci faisaient de leur mission une faction ou une reconnaissance; ils ne pensaient qu'à garder ou à agiter le drapeau au milieu des républiques-sœurs ou en face des vieilles monarchies.

L'attitude des ministres étrangers n'était pas faite pour rendre la leur plus conciliante et plus facile. Au

milieu des cours d'ancien régime, tout envoyé de la France faisait figure d'importun et de trouble-fète ; traité de haut, il s'appliquait à rendre la pareille. On riait à l'écart du « citoyen » , on s'écartait plus ou moins ouvertement de sa personne, et lui, se réfugiant dans son orgueil démocratique ou dans ses souvenirs de l'antiquité, se comparait mentalement aux proconsuls romains devant un Antiochus ou un Massinissa et prenait ses leçons d'étiquette dans Tite-Live. Un thème unique suffisait aux développements de sa correspondance ; c'était le lieu commun par excellence des écrivains et des orateurs révolutionnaires : la haine des rois.

Par ses qualités extérieures et par sa faconde, Bernadotte paraissait propre, entre tous les hommes de cette époque, à faire fructifier, au gré du Directoire, la a paix française » au loin. Lorsqu'il reçut sa nomination à Vienne, il était en route pour Milan; aussitôt arrivé à sa destination, il se déclara peu satisfait de cette nouvelle. Il se voyait brusquement jeté dans la carrière diplomatique et, pour ses débuts, mis en face de la plus hautaine des cours et de la plus rouée des chancelleries. Quelques jours auparavant, il avait envoyé à Bonaparte des renseignements utiles sur les îles Ioniennes ; une réponse amicale (6 janvier) qui lui parvint presque en même temps que sa nomination semblait rendre improbable toute intervention malveillante de son ancien chef dans la surprise qu'il venait d'éprouver. Il se figura néanmoins que Bonaparte avait voulu lui substituer, sur le théâtre de sa gloire, un général plus docile à ses vues et plus respectueux de son souvenir. Peut-être aussi son imagination lui sug-

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géra-t-elle l'idée qu'en Tenvoyant à Vienne, oh l^eipôsait spontanément, perfidement, à un guet-apens semblable à celui où venait de succomber le général Duphot à Rome. Berthier s'efforça de lui prouver l'utilité de sa présence à Vienne, de lui montrer la gloire réservée à une heureuse interprétation du traité de Campo-Formio. Bernadotte accepta sans empressement les conseils de son successeur désigné. Leur mésintelligence, qui datait de l'année précédente, s'accrut de ce fait, et le prince de Neuchàtel l'accusera nettement plus tard, dans la rédaction ambiguë des ordres transmis, au nom de l'empereur, au prince de Ponte-Gorvo. Enfin, à moitié vexé de l'intrigue qui changeait momentanément sa carrière, à moitié flatté d'arborer les couleurs de la liberté au seuil d'une des citadelles de l'ancien régime, Bernadotte partit.

Il arriva à Vienne, sans avoir daigné présenter de passeports à la frontière, le 8 février 1798. Sa seule présence dans cette capitale constituait un défi ; car la cour d'Autriche n'avait ^été consultée ni sur l'opportunité de sa nomination, ni sur le choix de sa personne. Le nouvel ambassadeur amenait avec lui quatre aides de camp, deux secrétaires civils, dont l'un, Gaudin, se fit promptement remarquer par ses démonstrations antimonarchiques et antireligieuses; plus un groupe de Polonais, agents de propagande destinés aux provinces orientales de l'empire. Il établit sa maison avec un luxe qui laissait supposer de sa part l'espoir d'un séjour prolongé et, le 2 mars, présenta à l'Empereur ses lettres de créance. Trois fois encore il devait se trouver en face de ce prince et dans des circonstances très différentes, qui caractérisent par leur rapproche-

BERNADOTTE ET NAPOLEON il

ment son aventureuse destinée : le 4 décembre 1805, au bivouac d'Austerlitz, assistant^ à quelques pas derrière Napoléon, à l'entrevue des deux empereurs; le 19 octobre 1813, sur la grande place de Leipzig, où il se présentait à François II en sauveur de la coalition; le 15 avril 1814, aux portes de Paris conquis etoccupé, où il venait, au milieu de l'état-major des vainqueurs, le saluer et l'introduire.

Ses instructions lui prescrivaient de rendre le cabinet de Vienne indifférent ou résigné aux entreprises françaises contre la Suisse et le Saint-Siège, de ruiner l'influence autrichienne dans l'Empire et de favoriser à plus ou moins longue échéance la restauration de la Pologne ; de pénétrer les desseins des cours impériales sur la Turquie, afin d'assurer à distance les résultats de l'expédition d'Egypte ; enfin de préparer, par-dessous main, la chute du ministre dirigeant Thugut : tâche complexe qui exigeait du liant, du tact, une marche étudiée et mesurée, toutes choses qui, à ce moment de sa vie, étaient au-dessus de ses forces. Son ardente nature, surexcitée par l'exaltation révolutionnaire, l'empêcha, pendant la courte durée de sa mission, de peser ses paroles comme de réfléchir à ses actes. Ses lettres, officielles ou privées, sont de pur style jacobin : « C'est ici, écrit-il à un ami, où l'on sent tout l'avantage d'être républicain : les distinctions de rang sont si dégradantes, qu'en vérité je suis à concevoir comment il peut exister des princes et des cordons... » Et à un ministre cisalpin : « J'ai pesé dans la balance de l'expérience et au milieu des orages révolutionnaires les intentions des monarques envers les républiques... L'on ne saurait traiter avec assez de dignité et d'indifférence ceux

n BERNADOTTE

qui cherchent à dégrader l'espèce humaine... (1). " Durant les premiers jours, il s'efforça pourtant de mettre quelque retenue dans son langage et dans ses procédés. Présenté à l'impératrice, il se crut généreux en lui tenant un langage « analogue à son sexe » , ainsi qu'aux archiduchesses. Au cercle de la cour, il se vit l'objet de prévenances intéressées et son sans-gène reparut. On l'entendit, au cours d'un entretien officiel, qualifier l'empereur Paul de tyran du Nord, de tigre à face humaine. Puis, sans plus se soucier de mettre d'accord ses sentiments démocratiques et ses prétentions d'ancien régime, il réclama pour la République ces égards minutieux si hautement réclamés par Louis XIV pour ses envoyés; il se montra, en un mot, tel que le représente certain portrait de Duplessis- Bertaux, dans une attitude de défi, le chapeau à panache enfoncé sur la tête, et la main sur le sabre à demi tiré du fourreau.

Dès sa première conversation diplomatique, il s'était plaint de voir, dans les almanachs autrichiens, à l'article a France w , les Bourbons désignés sous les titres qu'ils portaient avant 1789; il réclama ensuite contre le port, par les émigrés résidant à Vienne, des anciens ordres de chevalerie français, demanda réparation pour des insultes dirigées à Venise contre les couleurs et les images républicaines. Enfin sa maison devint une sorte de club où des Allemands partisans de la Révolution, et parmi eux deux musiciens célèbres, Beethoven et

(1) Lettre datée de Vienne, 16 ventôse an VI. (Àrch. des Aff, etraiifjfèreSf Corr. d'Autriche, vol. 368.) — Il est telle de ses proclamations de l'an VII, lancée en temps de paix, qui eût suffi, selon Talleyrand, à déchaîner la guerre. (Bailleu, hreussen und Frankreichy 1, 298.)

Hummel, venaient fraterniser avec les jacobins polonais ou français de Tambassade. Beethoven, selon son principal biographe, aurait dû à Bernadotte son idée de dédier à Bonaparte sa Symphonie héroïque. Ce morceau, d'une date postérieure, était en effet primitivement un hommage au principal héros de la République ; mais, vu Tantipathie constante entre les deux généraux, il est improbable qu'en aucun temps Bernadotte ait spontanément contribué à servir une renommée qui lui était importune.

Diplomate malgré lui, l'ancien soldat du Rhin se montrait au bout de six semaines las de son rôle. Le 12 avril, il écrivit au ministre des. relations extérieures pour lui demander un successeur^ puis, préjugeant l'effet de sa requête, il épuisa ses lettres de crédit chez les banquiers viennois, résilia sou abonnement à l'Opéra, bref prépara son départ, comme s'il eût prévu l'esclandre qui allait mettre fin à sa mission.

Pendant les jours qui précédèrent cet événement, certains journaux français ou allemands avaient raconté que Bernadotte soutenait médiocrement à Vienne la dignité de la République ; ils lui avaient notamment reproché de ne pas laisser ses officiers arborer hors de son hôtel la cocarde nationale. Il suffisait de lui signaler ceè bruits pour le pousser à quelque démonstration de nature à terminer avec éclat son ambassade. Il avait commandé dès son arrivée une figure emblématique de la République destinée à orner la façade de son hôtel. En attendant^ il imagina de placer à son balcon, le 13 avril, vers cinq heures du soir, un étendard tricolore dont la longue draperie pendait presque jusqu'au sol et arrêtait les passants.

Que signifiait une manifestation de ce genre, étrangère jusque-là aux usages diplomatiques*^ Était-ce une injure gratuite au gouvernement autrichien, un signal de guerre, un appel à la révolte semblable à celui qui venait de servir de prétexte à l'invasion des États romains? Des attroupements se formèrent; la foule murmura, puis en vint aux huées et aux injures. Les membres de Tambassade parurent aux fenêtres et répondirent par des paroles et des gestes de défi. Bernadotte descendit lui-même dans la rue, en grande tenue, le sabre au côté, adjurant avec menaces les gens de police de disperser les rassemblements et criant en français : « Qu'ose donc cette canaille? Je lui conseille de s'éloigner de la maison, autrement j'en tuerai au moins dix. " Les pierres se joignant aux clameurs, il rentra et rédigea ab irato pour Thugut une note qui fut transmise par un aide de camp. La nuit tombait; quelques individus plus hardis que les autres escaladèrent le balcon, déchirèrent et brûlèrent le drapeau, dont les débris furent portés au corps de garde voisin. Comme la police était trop peu nombreuse et la force armée absente, la populace enfonça les portes de l'hôtel. Malgré plusieurs coups de feu tirés de l'intérieur et qui n'atteignirent personne, elle se répandit dans les cuisines et les écuries, qu'elle saccagea, et pénétra jusqu'au pied du grand escalier, où Bernadotte et sa suite, sabre et pistolet en main, barraient le passage. Un détachement de cavalerie qui survint (il était dix heures du soir) empêcha des désordres plus graves, dégagea les abords de l'hôtel et rétslblitla tranquillité sans effusion de sang.

Cependant, au milieu du tumulte, l'ambassadeur avait trouvé moyen d'envoyer une seconde, puis une

troisième note à Thugut; il y réclamait, sous peine de rupture, une satisfaction immédiate, éclatante. Le diplomate autrichien désigné pour l'ambassade de Paris, Degelmann, vint inutilement exprimer les regrets de FEmpereur et promettre, avec une enquête, la punition des coupables. Le 14 au matin, Bernadotte écrivit directement à François II pour annoncer son départ. Il eût voulu que T Autriche, en faisant replacer solennellement le drapeau abattu par Témeute populaire, accordât une première réparation, et il se heurta à un refus. Dans une dernière entrevue le même jour, avec les ministres autrichiens, non content de décliner toute assistance et toute part à l'enquête, il accusa Thugut d'avoir voulu, de concert avec d'autres ambassadeurs étrangers, le faire assassiner et se déclara décidé à partir le lendemain pour Rastatt, où il devait attendre les instructions du Directoire. Le 15 à midi, protégé par une double haie de soldats et au milieu d'une foule immense et silencieuse, il se mit en route. A Rastatt, il reçut l'hospitalité au château en face du jeune Metternich, alors attaché à la députation autrichienne au congrès. « Je lui trouve, écrit celui-ci, un air honteux et il y a de quoi ; le Directoire a l'air de ne pas approuver les déinarches insolentes qu'il s'est permises (l). w

(1) M. Frédéric Massox^ dans son livre Deux Diplomates de la Revolutiorij a pleinement élucidé, d'après les sources, l'histoire de l'ambassade de Bernadotte à Vienne. J*ai utilisé, outre son récit, un (>crit d'inspiration autrichienne, qui figure parmi les manuscrits français de la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, intitulé Précis exact et historique du tumulte populaire occasionne' par l'ambassade française à Vienne en y arborant un drapeau tricolore^ le 13 avril 1798. Par un témoin oculaire.

Telle fut en effet à Paris la première impression. Bonaparte, alors au milieu des derniers préparatifs de son expédition d'Egypte, s'offrit à partir pour Rastatt et à réparer ce qu'il croyait être uniquement une faute de l'ambassadeur. Après lui avoir remis de pleins pouvoirs à cet effet, le Directoire s'effraya de revoir à l'œuvre le négociateur de Léoben et lui intima (3 mai) l'ordre de précipiter son départ pour l'Orient. Il envoya François de Neufchâteau conférer à Selz avec Gobenzl et régler à l'amiable l'affaire du 13 avril. Tout en réclamant satisfaction au sujet du drapeau, le Directoire infligea dès lors un blâme indirect à son représentant en lui retirant ses fonctions diplomatiques. Nommé au commandement de la division militaire de Strasbourg, Bernadotte comprit le sens de cette mesure et de Rastatt accourut directement à Paris. Là on lui offrit la légation de France près de la République batave ; ce n'était plus un poste de combat comme à Vienne, mais un poste de surveillance, une délégation du gouvernement français auprès d'un gouvernement formé à son image. Bernadotte se déroba encore ; il fit comprendre avec son emphase ordinaire ce qu*^il pensait de lui et les récompenses qu'il attendait : « Vous avez justement senti, écrivait-il à la fin de sa lettre de refus (29 mai), que la réputation d'un homme qui avait contribué à placer sur son piédestal la statue de la Liberté était une propriété nationale (1). "

Gomme ses collègues et émules de gloire, il regar-

(i) Lettre citée dans les Mémoires tirés des papiers d^un homme d'Etat, t. V. Toute la fin de ce volume, tant par le caractère de la narration que par les pièces qui y sont insérées, semble avoir été rédigée sur des notes fournies par Bernadotte.

dait moins alors vers la frontière que vers le siège des pouvoirs publics, où une révolution nouvelle semblait prochaine, inévitable. Devant Tédifice branlant et ruiné du Directoire, l'idée d'un consulat hantait beaucoup d'esprits, les uns y souhaitant la continuation de la prépondérance pour les civils, fondateurs de la République ; les autres faisant passer cette prépondérance aux militaires, désormais seuls soutiens possibles d'un régime durable, quel qu'il dût être. «Il nous faut une tête et une épée, » disait Sieyès. Croyant porter en lui la vérité politique dans sa plénitude, il allait, pour en faire descendre le bienfait sur son pays, solliciter Joubert, qui périt avant l'heure, et ensuite Bonaparte, qui le servit, puis l'écarta et fut à lui seul la tête et l'épée. Or, pendant que Bonaparte était encore en Egypte, son frère aîné, Joseph, député aux Cinq-Cents et aspirant aussi, sous le couvert de la gloire fraternelle, au « patriciat » , cherchait de son côté un général qu'il pût associer à ses vues. Il trouva Bernadotte, son ex-collègue d'ambassade, sorti de Vienne comme lui de Rome, à la suite d'un tumulte populaire. Ne pouvaientils faire aboutir de concert une combinaison leur livrant à part égale l'autorité civile et l'autorité militaire ?

Une alliance de famille les rapprocha, qui, si elle ne devait pas mener Bernadotte au consulat, devait, par des voies très inattendues, accroître et soutenir sans interruption sa fortune pendant les dix années suivantes.

Dès 1794f, Joseph Bonaparte, alors commissaire de la marine à Marseille, s'était fiancé à Désirée Clary, fille d'un négociant de cette ville. Le hasard avait lié la connaissance entre eux dans Tantichambre du repré-

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sentant Albitte, où Désirée était venue intercéder en faveur d'un de ses frères. Introduit chez les Clary, Joseph trouva à son gré cette petite brune de dix-sept ans et lui proposa de l'épouser dès qu'elle aurait atteint sa majorité légale. Bien qu'elle dût attendre encore quatre ans, elle consentit et avec joie. Sur ces entrefaites, le frère cadet du fiancé, le héros de Toulon, vint à Marseille et fut accueilli à son tour chez les Clary. « Il n'y avait pas longtemps que nous le connaissions, racontait plus tard la reine de Suède, lorsqu'il nous dit : « Dans un bon ménage, il faut que l'un des w deux époux cède à l'autre. Toi, Joseph, tu es d'un « caractère indécis et il en est de même de Désirée ; « tandis que Julie (sœur aînée de Désirée) et moi « savons ce que nous voulons. Tu feras donc mieux a d'épouser Julie. Quant à Désirée, ajouta-tr-il, en me ^( prenant sur ses genoux, elle sera ma femme, n

Ainsi les deux dernières filles du négociant Clary paraissaient devoir partager la fortune des deux aines de la famille Bonaparte. L'une et l'autre se prêtèrent de bonne grâce aux projets du jeune général. Julie, laide, sans grâce, mais non sans sérieuses qualités et sans esprit, était déjà silencieusement éprise de Joseph et avait vu avec peine les engagements contractés par lui envers sa sœur. Quant à Désirée, naturellement frivole d'esprit et capricieuse d'humeur, elle changea, sans contrainte extérieure, d'affections et d'espérances. Son éducation, fort incomplète, vu la difficulté des temps, n'avait point réglé ses instincts naturels et, comme tant d'autres, elle laissait ses sentiments correspondre, dans ces années troublées, à la mobilité des institutions et des idées.

èërnadoTtè èï napoléon id

Le mariage de Joseph et de Julie fut célébré (1" août 1794) ; celui de Napoléon et de Désirée devait l'être dans les premiers mois de Tannée suivante. Durant l'hiver, Bonaparte, devenu suspect au gouvernement, un moment arrêté, puis rayé de la liste des généraux, prit le parti de se rendre à Paris, afin d'y dissiper les soupçons et d'y rétablir ses affaires. Pendant son absence, une correspondance s'établit entre lui et Désirée. On a quelques fragments des lettres de la jeune fille : a Mon existence est à toi... Nos cœurs sont trop bien unis pour qu'ils puissent jamais se séparer... (1). »

Cependant, au milieu des salons où il nouait des relations utiles à sa fortune, Bonaparte se détachait peu à peu de Désirée. Une créole de sang noble, l'élégante et déjà mure Joséphine de Tascher, veuve du général de Beauharnais, fascinait le vainqueur du 13 vendémiaire, et contribuait à le faire rentrer en faveur auprès du gouvernement. Bonaparte, écrivant à son aine, finit par exprimer le désir de rendre sa parole à Mlle Clary; puis, cette dénonciation faite, il épousa, sans plus attendre, Mme de Beauharnais. Il n'y aurait donc pas lieu de croire authentiques, en cette circonstance, un refus qui serait venu d'ailleurs et le mot attribué à Clary père : a II y a bien assez d'un Bonaparte dans ma famille. » Désirée, justement blessée de cet abandon, adressa à l'infidèle une touchante lettre d'adieux. Elle lui souhaitait généreusement le bon-

(i) Ces lettres ont été communiquées au baron suédois Hocuscbild, qui en a publié des extraits dans sa notice Désirée, reine de Suède et de Norvège, (Paris et Stockholm, 1888.) CF. une autre biographie de inême inspiration, l^ Femme de Bernadotte, signée L. C. (Paris, 1893.)

heur loin d'elle et lui demandait seulement la continuité d'un affectueux souvenir.

N'ayant pas encore vingt ans, elle n'était elle-même ni d'âge ni d'humeur à ne pas vouloir être consolée. De nouveaux prétendants se déclarèrent. On a cité, outre un négociant suédois nommé Arvedson, les généraux Duphot et Junot. Dans l'été de 1798, Bernadotte, revenant de Vienne et de Rastatt, fut présenté aux Clary par Joseph Bonaparte. Dix ans auparavant, il était venu frapper par hasard à leur porte; c'était alors un beau fourrier rentrant de Corse et porteur d'un billet de logement; on lui avait refusé, je ne sais pour quelle cause, même l'hospitalité d'une nuit. Il reparaissait avec un nom célèbre et un prestige qui le désignaient, entre plusieurs, pour occuper un rang dans l'État, a Je le connaissais à peine, racontait sur ses vieux jours Désirée. Mais c'était autre chose que ceux que j'avais refusés; et j'ai consenti à l'épouser lorsqu'on m'a dit qu'il était homme à tenir tête à Napoléon ! »

Le mariage, qui parait avoir été exclusivement civil, fut célébré près de Paris, à Sceaux, où Bernadotte avait une petite maison, le 17 août 1798. Joseph et Lucien Bonaparte y assistaient avec leurs femmes et semblaient accuser ainsi, au nom de leur famille, la conduite de Napoléon envers Désirée. Quant au général, il avait approuvé cette union du ton d'un homme qui n'a rien à se faire pardonner : « Je souhaite bonheur à Désirée si elle épouse Bernadotte ; elle le mérite. »

Des deux parts, une telle alliance pouvait paraître utile, au point de vue des intérêts et des ressentiments

communs. La femme se donnait pour protecteur, pour vengeur éventuel, un homme qui n'aimait guère Bonaparte, et, tout en ne pardonnant qu'à moitié à l'infidèle, elle devait toujours laisser venir à elle, pour servir sa fortune présente, les tendres souvenirs du passé. De son côté, le mari, s'il prenait à son compte le dépit, l'invincible rancune de la fiancée délaissée, se préparait à bénéficier, en toute occasion, de ses liens avec une famille puissante, près de devenir souveraine.

Au printemps de 1799, tandis que le conquérant de rÉgypte, en proie aux Turcs, aux Anglais, à la peste, se consumait devant Saint-Jean-d'Acre, Bernadotte semblait se rapprocher plus vite que lui du but commun de leurs ambitions. Aux élections de l'an VII, il fut ou put se croire élu député au Conseil des Cinq- Cents. Dans les Basses-Pyrénées, une infime minorité (17 électeurs sur plus de 300) opéra ce qu'on appelait alors la scission, sôus prétexte que des nobles et des parents d'émigrés avaient été indûment admis au vote, et elle opposa trois élus aux élus de 1' « Assembléemère V . Bernadotte passa le premier sur sa liste, à l'unanimité des dix-sept scissionnaires, tant à cause de ses tendances jacobines bien connues que de l'autorité attribuée à son nom pour faire triompher cette liste devant le Corps législatif; mais, comme il représentait un parti d'opposition et un nombre infime de votants, son élection et celle de ses amis demeurèrent non avenues (1). Cette année-là, ce ne fut pas comme député, mais comme ministre, que Bernadotte prit une part

(1) Procès- verbaux des élections de l'an VII, Basses-Pyrénées. (Archives nationales f AF III, 255.)

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active, pendant deux mois, à la vie politique. La déportation de Pichegru, la mort de Hoche, la disgrâce de Moreau, Tabsence de Bonaparte, lui laissaient le champ libre ; aussi fit-il presque, en face de la seconde coalition, figure de généralissime.

Après avoir paru un instant à Tarmée de Mayence (octobre 1798), il s'était vu offrir, lors de l'ouverture de la campagne de Tan VU, le commandement de Tarmée d'Italie. La pensée d'avoir à répéter, sur le même théâtre, devant des ennemis nouveaux, les Russes, les exploits de Bonaparte Teffr^ya peut-être malgré lui. N'ayant pu obtenir les forces dont son prédécesseur, ce a bourreau d'hommes « , avait pu disposer, il préféra se laisser mettre à la tète de l'armée dite d'obser\ation sur le Rhin (5 février 1799], puis d'une partie de Tarmée du Danube sous Jourdan '28 mars- 14 avril). La campagne ayant mal débuté, il accourut à Paris, accusa le Directoire de ses échecs et fut destitué de ce fiait. Il déclina alors tout emploi, convaincu qu'on aurait sous peu besoin de lui. Eln effet, on lui offrit bientôt le commandement de la place de Paris. L'accepter, c'était sexposer à entrer en conflit avec les patriotes, dont on pressentait les entreprises contre le pouvoir exécutif; il refusa. Mais lorsque les Jacobins eurent accompli le coup d Etat du 30 prairial et introduit Roger-Ducos et Moulin dans le Directoire, ils voulurent avoir aussi des ministres à eux. Sur la proposition formelle de Gohier, appuyée par Joseph et Lucien Bonaparte, Bernadotte reçut le portefeuille de la guerre (2 juillet).

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