LE MINISTÈRE DE LA GUERRE LE I 8 BRUMAIRE
Investi d'un grand pouvoir en même temps que rappelé à des fonctions actives, Bernadotte eût préféré, affirmait-il, le titre de simple citoyen dans une chaumière ; mais il croyait de bon goût, prétend ironiquement Barras, de ne jamais se souvenir du désir manifesté par lui d'une chose quelconque. Si scrupuleux, politiquement parlant, qu'il eut paru à l'époque du 18 fructidor, depuis il répugnait moins à ces mesures violentes qui désormais semblaient faire partie du jeu naturel des institutions. Le militaire reprenait en lui le dessus sur le fils de procureur ; il parlait de couper les oreilles aux avocats et déclarait qu'un caporal et quatre hommes suffiraient à les faire déguerpir. De ces forfanteries à une entreprise sérieuse de « régénération » il y avait loin. Bernadotte cachait sous ses hardiesses d'attitude et de parole beaucoup d'indécision, presque de timidité, dans ses résolutions. Même parmi ses camarades, on ne le jugeait, pour prendre en main les affaires publiques, ni assez capable, ni assez sage (1).
(1) Mabbot, Mémoires^ T, 20,
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Cne fois ministre, il se montra patriote à la mode de Tan 11 et s'entoura d'une coterie dont les principaux meneurs étaient, parmi les civils, le politicienlittérateur Rousselin Saint-Albin et Tex-conventionnel Choudieu; parmi les militaires, son ancien chef d'étatmajor en Italie, Sarrazin, personnage destiné aux pires déchéances et aux pires misères (1). Installé au pouvoir, il se mit à redouter une révolution intérieure pouvant profiter à d'autres qu'à lui et dont ses coUègues Moreau et Joubert étaient annoncés comme les instruments ; aussi parlait-il avec le même accent que les clubistes du Manèg^e de son amour pour la Constitution de l'an 111 ; mais ses amis venaient-ils lui annoncer qu'elle était en danger, qu'il fallait la sauver par un coup de force comme au 18 fructidor, il élevait des doutes, formulait ses réserves, se dérobait, bref faisait avorter l'entreprise.
Devenu le chef temporaire des armées françaises, il n'avait pas à payer de sa personne. La chronique contemporaine ne le montre tirant l'épée que pour menacer le ministre des finances, Robert Lindet, qui se défend en ouvrant silencieusement devant lui les caisses de l'État et en les lui montrant complètement vides. En revanche, il multiplia les proclamations et les harangues (2). Pour les soldats, il oppose le patriotisme au loyalisme, le défenseur de la liberté au serviteur de la
(1) Les Mémoires du général Sarrazin, imprimés sous la rubrique de Bruxelles, 1848, sont peu dignes de foi, tu le caractère et la vie méprisables de leur auteur ; néanmoins ils contiennent sur Bemadotte, que Sarrazin a connu et suivi de près pendant dix ans, de 1794 à 1804, des détails curieux et qui paraissent authentiques.
(2) On en trouve de curieux spécimens au Moniteur, dans les Mémoires 4e GoqiER (I, 88-89) et de Barras (IV, 1-10^.
monarchie. Il rappelle comme un exemple à suivre la discipline « austère et nerveuse » de Tarmée de Sambreet-Meuse. Un jour, revenant de haranguer des conscrits, il ne manque pas de faire remarquer au public, dans le Moniteur, qu'il leur a parlé avec cet « accent paternel qui émeut jusqu'aux entrailles » . Partisan de la concentration à défaut de l'union, il sollicite les administrateurs de combattre exclusivement les royalistes à l'intérieur, en appliquant rigoureusement la loi des otages, en prenant des mesures implacables contre les espions , les embaucheurs et les brigands de la chouannerie. Il est alors dépeint par un de ses futurs sujets, ministre de Suède à Paris, « sinon comme anarchiste, au moins comme enthousiaste d'une liberté illimitée... (1). »
Le salut public lui servait d'excuse. De la mer du Nord à la Méditerranée, les frontières étaient menacées ; la guerre civile renaissait dans l'Ouest et dans le Midi. Une insurrection royaliste avait dominé quelques jours entre Foix et Toulouse ; Bernadotte fit sienne la victoire remportée sur elle, u C'est à lui, écrit un de ses subordonnés, à qui nous devons les prompts secours envoyés en Hollande et , pour mieux dire , tous les triomphes de la République sur ses ennemis (2). » A-t-il vraiment préparé celui de Zurich? Masséna, de loin, ne se prêtait pas à ses combinaisons stratégiques ; il craignait, a-t-on dit, que le ministre ne voulût conduire lui-même sur le Rhin des opérations
(i) Correspondance diplomatique du baron Brinkman (publiée par LÉouzos Le Duc à la suite de celle du baron de Staël), p. 328.
(2) Boudet à Vandamme, 30 octobre i799. (DuGASSE, le General Van- 4amme, II, 46.")
décisives, et il ralentissait si bien les siennes en Suisse que les Directeurs alarmés prirent un arrêté le remplaçant par Moreau. Toutefois, sur la demande de Bernadotte, cette mesure resta encore suspendue pendant quelques jours. L'officier chargé de porter l'arrêté à l'armée d'Helvétie partit sous un prétexte quelconque, avec l'autorisation de ne pas remettre aussitôt son messag^e. Lorsqu'il arriva à sa destination, l'offensive était enfin engagée contre les Russes et la victoire de Zurich attendue; Masséna vainqueur resta en place. Depuis Dubois-Crancé, devenu ministre de la guerre, attribua publiquement à son prédécesseur une grande part dans ce succès inespéré, sauveur, qui terminait honorablement la campagne.
Bernadotte avait en effet quitté malgré lui le pouvoir le 14 septembre, après deux mois et dix jours de règne, victime d'une des nombreuses intrigues ourdies autour de lui. C'était alors, en prévision de la fin du régime, une conspiration universelle. Les deux principaux Directeurs donnaient l'exemple : Sieyès cherchait un général qui l'aidât à emprisonner la France dans le mécanisme constitutionnel de son invention; Barras laissait venir à lui les agents secrets des Bourbons. Bernadotte fit comme tout le monde et parla bien haut du salut de la République, alors qu'il prenait ses précautions pour ne pas quitter la scène lors de la restauration possible de la monarchie. L'année précédente, il avait obéi à un sentiment généreux en essayant de nouveau, et cette fois inutilement, d'arracher à la mort son ancien colonel Merle d'Ambert (I). 11 pensait da-
^i) Le marquis d'Ambert fut arrêté à la fin de 1798 comme émif^é rentré, fiemadotte, n'ayant pu obtenir qu'on le libérât sans bruit, gagna
vantage aux hasards de la politique et aux retours de la fortune lorsqu'il laissait circuler sous le couvert de papiers sortis de son ministère Tagent royaliste Semallé ou le soustrayait par un ordre immédiat de mise en liberté aux conséquences d'une arrestation. Sa prudence avisée le guidait encore, le jour où le député Ghiappe vint lui apprendre, d'ailleurs sur de faux rapports, la présence clandestine du duc d'Enghien à Paris. Il se déroba aux ouvertures que ce hardi voyage lui faisait pressentir, sans toutefois les repousser : « Que le duc s'éloigne, s'empresse-t-il de répondre à Ghiappe, car je promets qu'il ne sera pas recherché avant trois jours. » Get appel ainsi fait à la reconnaissance éventuelle des Bourbons, le ministre de la guerre se laisse initier au complot machiné en vue de faire proclamer reine par les membres survivants de la Constituante la fille de Louis XVI. G'est ensuite Sieyès qui émet devant lui ridée de rappeler Bonaparte d'Egypte ; et cette fois le Gascon clairvoyant de s'écrier : « N'est-ce pas lui offrir la dictature ? » Puis Jourdan vient le sonder sur la possibilité d'une entreprise contre Sieyès et Barras (1) . Lui-même se brouille avec ce dernier ; il se défie avec raison de son beau-frère et ne suppose plus l'établissement d'un consulat à deux utile, depuis qu'il se croit assez populaire pour voir venir à lui, avec la gratitude publique, la puissance souveraine.
les {gendarmes qui devaient le conduire au conseil de guerre. Abandonné par eux au milieu de la foule, d'Arnbert ne profita pas de Toccasion ; i! comptait à tort, pour son acquittement, sur un sauf-conduit insuffij^ant dont il était porteur. Il se laissa reprendre et, condamné à mort^ fut fusillé à la plaine de Grenelle. (Le Vicomte de Vormeuil, p. 154-155. — Cf. Victor Pierre, le 18 Fructidor, Documents inédits , p. 216-Î32.) (1) Barras, Mémoires, III, 416, 494.
Au milieu de ce conflit d'ambitions, Bemadotte, plus remuant que perspicace, en arriva à se faire accuser par Sieyès de jouer au Catilina et d être à lui seul tout le gouTcmement. On colportait certaines paroles méprisantes et menaçantes sorties de sa bouche contre le Directoire. Fouché, ministre de la police, au moment de feire fermer le club des Jacobins, pressentit Topposition de son collègue de la guerre et la prévint par quelques paroles d'une brutalité cynique : « Imbécile ! où vas-tu et que veux-tu faire? En 93, à la bonne heure, il y avait tout à gagner à défaire et refaire... Puisque nous voilà arrivés et que nous n'avons plus qu^à perdre, pourquoi continuer?... Souviens-toi bien que, dès demain, quand j'aurai affaire à ton club, si je te trouve à sa tète, la tienne tombera de tes épaules... (1}. »
Bemadotte laissa faire. Barras ne lui en insinua pas moins quelque temps après qu'en quittant le ministère pour un commandement actif il contribuerait à l'union des patriotes et par conséquent au salut de la France. Bemadotte donna dans le piège et, tout en faisant sonner bien haut ses actes, les résultats obtenus ou espérés de son administration, il parut « attendri jusqu'aux larmes » , demanda une plume pour minuter sa démission. Sans plus attendre. Barras retourna auprès de ses collègues. La séance du jour venait de finir; les deux amis du ministre, Gohier et Moulin, étaient partis. Barras fit part aux deux autres Directeurs des intentions de Bemadotte : a Je n'y croirai que la preuve en main, s'écria Sievès. Si nous attendons la démission, nous serons trompés; supposons-la reçue et prenons
^i^* SÉcrm, Histoire et mémoires, III, 407.
un arrêté en conséquence. » Séance tenante, il rédige et fait approuver par ses deux collègues un arrêté acceptant la démission du général, puis il l'envoie avec une lettre où il insère cette ironique consolation : « Le Directoire vous recevra avec plaisir pendant le séjour que vous ferez à Paris, pour conférer sur tous les objets relatifs au commandement qu'il vous destine. »
Cependant Bernadotte était rentré au ministère pour y transcrire officiellement l'acte de sa démission. Quelle ne fut pas sa surprise en apprenant que son successeur, sur la foi de Sieyès, s'y était déjà présenté! Sa tête se monta et sa résolution de retraite volontaire était oubliée lorsque Lefebvre, commandant de la place de Paris, vint lui apporter l'arrêté directorial : « Est-il possible, lui cria-t-il, que toi, mon brave frère d'armes ; que Macdonald, que Beurnonville, vous vous chargiez des commissions de ces c... plutôt que de leur couper les oreilles? v Puis il remit le brouillon de sa démission à son secrétaire Saint-Albin, en l'autorisant à modifier le texte à son gré ; et Saint-Albin d'écrire aussitôt : « Je reçois, citoyen président, votre arrêté et la lettre obligeante qui l'accompagne. Vous acceptez la démission que je n'ai pas donnée. » En apposant sa signature à cet audacieux accusé de réception, l'ex-ministre ne se tenait pas de joie : « Vous êtes plus que ma tête, répétait-il à l'ingénieux secrétaire; vous êtes mon âme, vous êtes mes entrailles... « Au premier moment il ne put, paraît-il, avouer son départ à ses subordonnés et signa la correspondance du jour comme s'il eût été encore en place (1). Il avait demandé par dépit le trai-
(1) Mine DK Chàsteray, il/emoïVe.c, 1,408.
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tement de réforme; le Directoire, ne voulant pas demeurer en reste avec lui, s'empressa de le lui accorder.
Sa chute fut accueillie par les jacobins comme un malheur public et le présage d'un coup d'État. Au conseil des Ginq-Gents, plusieurs députés, Jourdan entre autres, y dénoncèrent une victoire de la réaction et du royalisme unis à l'étranger. Gohier et Moulin firent au démissionnaire malgré lui une visite solennelle de condoléance. Plusieurs employés du ministère déclarèrent abandonner leurs fonctions par des lettres impertinentes qui demeurèrent impunies. Rendue à la retraite et à l'indépendance, la victime de Sieyès reprit ses allures et ses manifestations jacobines. A l'en croire, tout était perdu; les patriotes allaient être égorgés et d'Orléans proclamé roi. Pour lui, sa carrière était close; il n'avait plus qu'à passer en Amérique. En fait il ne quitta point Paris et y attendit les événements.
Le surlendemain de son entrée au ministère (4 juillet), un fils lui était né. On a dit que Bonaparte accepta d'être parrain de l'enfant et que, hanté par ses souvenirs d'Ossian, il donna à son filleul le nom d'Oscar. A cette époque, les devoirs du parrainage impliquaient seulement une comparution devant l'officier de l'état civil, démarche qui suivait, aux termes de la loi, immédiatement la naissance. Gomment Bonaparte, éloigné, bloqué en Egypte, eût-il pu remplir ou même déléguer ces devoirs? N'ayant pas sous les yeux l'acte de naissance, mais sachant que les noms de ?'rançois-Joseph- Oscar y furent inscrits, nous préférons croire que le premier parrain civil du jeune Bernadotte fut le beaufrère et l'allié politique de son père. 11 lui donna avec
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son nom celui d'Oscar, c'est-à-dire celui du héros de la nouvelle intitulée Moïna, qu'il venait de publier. Quant au nom de François, il aurait été fourni par le second témoin, probablement un Glary. Depuis, il est vrai, Napoléon a constamment parlé d'Oscar comme de son filleul. En revenant d'Egypte, sur la demande de la mère et pour attirer le père dans ses intérêts, à l'occasion peut-être d'un baptême célébré à huis clos, il se serait substitué à son aîné, comme parrain du futur roi de Suède (I).
Sieyès avait vaincu une première fois dans la personne de Bernadotte la république jacobine ; c'était de concert avec Bonaparte qu'il devait achever sa victoire, sauf à y être enseveli. 11 ne s'écoula pas un mois entre la retraite du bruyant ministre de la guerre et le retour du vainqueur d'Aboukir en France.
En apprenant que son ancien chef avait débarqué à Fréjus, Bernadotte insinua, dit-on, qu'on pourrait le traduire comme déserteur devant un conseil de guerre ; mais le Directoire recula devant une telle résolution et bientôt Bonaparte put préparer à Paris, avec la complicité passive ou empressée de ses compagnons d'armes et des principaux hommes en place, le renversement de la Constitution de l'an 111. Seule, l'opposition jalouse de quelques généraux était à craindre. Il s'appliqua à la prévenir, avant de mettre sous son nom la fiction républicaine dont il continuait prudemment à tenir compte. Auprès de Bernadotte il se procura deux
' (i) « Quand je le nommai, je radotais d'Ostian. » (^Mémorial de Sainte-Hélène, 7 août 1816). Cf. Meneval, I, 218 : a On attendit pour le baptême le retour d'Egypte du général Bonaparte, qui fut son parrain. »
affidés : son frère Joseph, mari de Julie Glary, et sa promise d'antan, Désirée.
L'aîné des Bonaparte, depuis que son beau-frère n'était plus ministre, suivait avec résignation, mais sans arrière-pensée, la fortune de son cadet V « Égyptien w . De son côté Bernadotte, pour mieux garder sa liberté d'allures, avait quitté l'hôtel de la rue Marbeuf où il habitait avec Joseph. En même temps qu'il achetait, en partie avec la dot de Désirée, la terre de la Grange-la-Prévôté, il s'installait rue Cisalpine près de la barrière de Monceau. Là, Mme Bernadotte commença à jouer, entre son mari et son volage fiancé, un double rôle, équivoque et conciliateur.
On a pu se demander si un sentiment de jalousie et de vengeance contre Mme Bonaparte n'influait pas alors sur sa conduite. Bonaparte était rentré à Paris averti des infidélités publiques de sa femme et décidé à divorcer avec elle. Mme Bernadotte, ressaisie par de tendres souvenirs, entrevit-elle la perspective d'un autre divorce lui permettant de réparer le passé et de s'unir au conquérant de l'Egypte, au maître du lendemain? A cette époque de relâchement moral, un tel projet n'était pas impossible et certains indices transmis par la tradition l'appuient; mais, s'il a existé, la réconciliation de Bonaparte avec Joséphine y mit promptement fin. Dé* sirée se contenta donc de servir dans son ménage les desseins politiques de son infidèle. Bernadotte, témoin de ses manèges, l'appelait en souriant sa petite espionne et la laissait faire.
Il lui importait en effet de ne se compromettre irrémédiablement vis-à-vis de personne dans la révolution qui se préparait, de ne paraître ni se refuser aux uns,
ni abandonner les autres. Bonaparte n'avait pas trouvé Bernadotte parmi les généraux empressés à lui offrir leurs félicitations et à recevoir son mot d'ordre. Sans redouter un compétiteur sérieux dans cet ambitieux déçu, il le sentait un obstacle gênant pour ses projets. Joséphine prit conseil de Désirée, et toutes deux s'unirent à Mme Leclerc pour les rapprocher. Après avoir offert son hôtel aux conciliabules, d'ailleurs inutiles, du parti jacobin, Bernadotte se décida à faire une première visite, puis une seconde, à son ancien général. Leurs entretiens, commencés sur TÉgypte, se continuèrent sur la France. Gomme Bonaparte insistait sur la nécessité d'un changement de gouvernement, son inter- 1 ocuteur, au coxitraire, fit valoir les événements récents qui, selon lui, rendaient ce changement impossible. Le calcul de l'ex-ministre était simple. Parmi les militaires en vue, Moreau n'accusait ni ambition politique ni décision de caractère. Jourdan n'avait pour lui que le souvenir de Fleurus, déjà lointain et altéré par celui d'échecs ultérieurs. Augereau ne se recommandait que par la journée du 18 fructidor, où d'ailleurs il avait agi en subordonné passif et brutal d'une autorité déconsidérée. Bernadotte par contre venait de diriger l'œuvre du salut public, de préparer de loin les dernières victoires. Son imagination enflant outre mesure ses services, il se déclarait à mots couverts l'égal du vainqueur de l'Italie. Bonaparte se contint à grand'peine devant l'étalage de cette vanité. Quant à Bernadotte^ dès le premier entretien, il estima la Constitution en péril; par SaintrAlbin, il avertit Barras. Cette précaution prise, il reparut inopinément chez Bonaparte, accompagné de ce même Saint- Albin, auquel il laissa
d'abord tout le poids de la conversation sur les affaires du jour; puis, il intervint pour défendre le club du Manège : tt Vos frères en sont les principaux fondateurs. Ce n'est pas à lui, c'est aux instructions de je ne sais qui qu'il faut attribuer l'effervescence dont vous vous plaignez. Quelle sécurité vous manque ?» La discussion pouvait aisément dégénérer en altercation ; mais ni l'un ni l'autre des deux interlocuteurs n'avait intérêt à une rupture, et Bonaparte professait alors cette opinion qu'il fallait non seulement aller au-devant de ses ennemis, mais leur faire bonne mine. En conséquence, les jours suivants, sachant qu'il devait rencontrer Bernadotte à dîner chez Joseph, à Mortefontaine, il s'invita à déjeuner chez lui, le matin du même jour; là, Joséphine et Désirée se rencontrèrent et s'accueillirent avec une amabilité de convention. Puis les deux ménages partirent ensemble pour Mortefontaine et, dans la soirée, Bernadotte reçut, sans paraître les repousser de prime abord, les avances des maîtres et des courtisans du lendemain.
Cette première position prise, peu d'heures après, il rencontrait Moreau et lui dénonçait avec chaleur l'usurpation préparée. Les deux généraux se serraient la main et se juraient mutuellement de résister à l'usurpateur : pauvre serment presque aussi vite oublié de part et d'autre ! Au même moment, peut-être à leur instigation, le président du département de la Seine proposait inutilement au Directoire l'arrestation de Bonaparte et la nomination de Bernadotte comme commandant militaire de Paris (I).
(1) Biographie Michaud, art. LACUEVAnDiÈRE.
La comédie continua ainsi jusqu'à la fin. Le 15 brumaire, un banquet par souscription réunissait dans le temple de la Victoire (l'église Saint-Sulpice) , en l'honneur des généraux Moreau et Bonaparte, les militaires présents à Paris. Bernadotte s'abstint d'y paraître et même d'y souscrire, en donnant à son abstention des motifs blessants pour un des héros de la fête. Néanmoins, le lendemain, les deux rivaux se retrouvaient à table, rue Cisalpine; après le repas, au fond du jardin, ils conféraient en tête à tête. Bonaparte laissa supposer à celui qu'il définissait 1' m homme-obstacle v qu'il le prendrait pour collègue dans son triumvirat futur, avec Sieyès, destiné à représenter l'élément civil et les intérêts de la bourgeoisie. Cette fois encore Bernadotte ne s'abandonna pas sans retour; il se disait qu'au dernier moment, les partisans de la Constitution feraient appel à son épée. Gomme il croyait tenir dans sa main une partie des troupes et même le vieux quartier général des émeutes, le faubourg Antoine, il pouvait, au milieu de la crise, sauver la patrie, c'est-à-dire un établissement politique dont il deviendrait le protecteur et presque la raison d'être. Ainsi, de part et d'autre, il jugeait sa faveur utile et sa situation personnelle à Tabri des événements.
Le matin de la lutte venue (18 brumaire), entraîné par Joseph, il reparut à l'hôtel de la rue de la Victoire, point de départ de l'expédition contre les Conseils transférés à Saint-Cloud. Il était en costume civil, une canne à épée à la main. 11 traversa la cour, pleine de chevaux sellés et d'officiers en tenue de campagne. On l'introduisit près de Bonaparte : « Comment ! vous n'êtes pas en uniforme? — Je ne suis pas de service.
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— Vous le serez dans un instant. — Je ne le crois pas. » Bonaparte Temmène alors dans la chambre voisine, lui notifie les pouvoirs qu'il tient des Anciens, et, sur un nouveau refus de Bernadotte de le suivre : « Vous croyez pouvoir compter sur Moreau, Macdonald, Beurnonville et quelques autres? Ils viendront à moi plus tôt que vous ne pensez, car ils m'attendent déjà dans mon antichambre.., » A cette nomenclature, il ajoute celle des nombreux députés prêts à déserter l'édifice légal; puis, sentant qu'il se heurte à une opposition inébranlable : « Vous allez demeurer ici jusqu'à ce que je reçoive le décret des Anciens. » A l'idée de se voir prisonnier, Bernadotte éclate, brandit sa canne à épée, proteste avoir fait aussi ses preuves au service de la République, et parle de son honneur militaire en péril. Bonaparte, alors, se radoucissant et presque souriant : « Tout ce que je vous demande, c'est que vous me donniez votre parole de ne rien entreprendre contre moi. — Oui, comme citoyen; je n'irai point dans les casernes et dans les rues faire appel à l'armée et au peuple ; mais si les Conseils ou le Directoire me donnent Tordre de les défendre... — Oh! pour cela, je suis bien tranquille; vos amis craignent plus votre ambition que la mienne. Pour moi, je veux me retirer à la Malmaison, une fois la République sauvée. » Bernadotte, sans plus insister, rompit l'entretien et disparut suivi de son beau-frère, auquel il laissa ces mots pour adieux : « Je vais ailleurs, où peut-être je suis destiné à vous sauver, car vous ne réussirez pas; au pis aller, je trouverai toujours en vous un frère et îimi. »
Où alla-t-il durant cette journée du 18? 11 repoussa,
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de loin, une dernière tentative faite sur lui par son ami Sarrazin, au nom du nouveau Gromwell; de loin également, il fit solliciter Moreau de reprendre sa place parmi les défenseurs de la légalité, et agita avec Augereau, Jourdan et quelques députés les moyens de se faire mettre le lendemain, par décret, à la tête des troupes. La nuit suivante, un conciliabule, formé d'une dizaine de députés aux Cinq-Cents, se tint chez Tun d'eux, le Corse Saliceti. Il fut décidé qu'à la prochaine séance, les Cinq-Cents, sous prétexte d'imiler les Anciens, seraient invités à se choisir dans l'armée un gardien ; que Bernadotte serait présenté et, au cas d'élection, mandé sans retard. Quelques heures après, Bonaparte, instruit de ce projet par Saliceti lui-même, l'apprécia en termes tels, qu'aucun des conjurés n'osa paraître à Saint-Cloud le lendemain (1). Aussi, le 19 brumaire, Bernadotte en revenait à souhaiter, au pis aller, d'être investi du pouvoir, concurremment avec Bonaparte. Son nom fut certainement encore prononcé, comme un appel à la résistance, au milieu du tumulte c li signala l'agonie des Cinq-Cents; mais celui qui le portait était resté à Paris, peu soucieux de se compron ettre davantage au service d'une cause désespérée, et, les tambours et les baïonnettes de Murât aidant, Bonaparte, après plusieurs heures d'angoisses, devint, entre Sicyès et Roger-Ducos, maître du gouvernement de la France.
(1) Sbgur, Histoire (le Napoléon et de la Grande- Armée en 1812, 1, 4. Tout ce cliapîti'e d'histoire rétrospective est consacre à fiernadotte.