‹ Bernadotte, Napoléon et les BourbonsChapitre 6 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

sous LE CONSULAT

Durant les trois jours qui suivirent l'avènement des Consuls, Bernadotte demeura invisible. Suivi de sa femme, travestie en muscadin, il était allé se cacher chez son ami Sarrazin, à la campagne, près de Paris. Il se croyait déjà proscrit pour n'avoir pas été complice. En effet, sur les premières listes de déportation dressées par le nouveau pouvoir, son nom figurait d'abord. Non seulement il n'y fut pas maintenu, mais presque aussitôt l'adversaire honteux de la veille se laissa enrôler parmi les serviteurs du régime consulaire. Une lettre de son beau-frère le rappela à Paris. C'est ici que commence, pour plusieurs années, le rôje médiateur, protecteur, de Joseph à son endroit. Tanfiqt regardé, et avec raison, comme un ennemi déguisé; tantôt traité en allié de la famille Bonaparte, en véritable parent, Bernadotte put impunément ne servir et ne trahir qu'à moitié; grâce au frère aine du chef de l'État, il se sentait assuré, selon l'occasion, de la faveur ou de rindulgence. Importuné autant qu'ébloui par la figure du nouveau maitre, il courbait la tête, sauf à grincer des dents sans être vu.

Au milieu de la joie de son ambition satisfaite, Bona*

parte n'épargna rien pour absorber, selon la formule politique du jour, le trop habile mécontent. Il chercha à renouer les liens affectueux qui avaient paru exister un moment entre eux et lui écrivit comme en l'an V : « Je vous salue et vous aime (1). » Il l'introduisit, à côté de Brune et de Marmont, au Conseil d'État; il lui destinait l'armée d'Italie. Bernadotte préféra le plus important commandement de l'intérieur, celui qui, dans l'Ouest, non loin de Paris, mettait à sa disposition trente à quarante mille hommes. Il prévoyait un débarquement des Anglais en Bretagne, une occasion immédiate de s'illustrer et de conquérir ainsi de haute main la direction de la descente, toujours annoncée, en Angleterre. En attendant, il devait mener à terme, au milieu des pays troublés par la chouannerie, l'œuvre de pacification ébauchée par Hoche, poursuivie par Brune et Hédouville. Bernadotte s'établit à Rennes, où sa femme vint passer auprès de lui plusieurs mois, au printemps de 1800. Tenant sous son autorité des populations lasses de la guerre civile, néanmoins toujours hostiles ou défiantes, il dénonça sans ménagements à Paris les H éternels ennemis de l'ordre social » , insista pour faire substituer la juridiction des conseils de guerre à celle des tribunaux ordinaires, enfin, par ses allusions menaçantes aux princes français dont il redoutait l'arrivée au milieu de leurs partisans, il sembla adhérer quatre ans d'avance au jugement et à l'exécution du duc d'Enghien. Surplace il discourut, selon la tradition et le style révolutionnaires, aux fêtes du 10 août et du r' vendémiaire. Il fit valoir auprès du ministre de la

(1} Correspondance de Napoléon^ 4, 10, 15 juillet 1800.

guerre, non moins pompeusement, les services qu'il avait pu rendre, c'est-à-dire les mesures prises contre les tentatives des Anglais à Quiberon (3 juin), à Belle- Isle et sur Brest, ainsi que ses battues contre les bandes toujours renaissantes. C'était peu en regard des campagnes victorieuses de ses émules sur d'autres théâtres, de Marengo et de Hohenlinden (l).

Plusieurs fois, il se crut près d'être récompensé par des commandements plus favorables à son activité et à ses désirs de gloire. On parla d'abord pour lui d'un corps expéditionnaire en Portugal, qui lui agréait assez peu et qui échut au beau-frère du Premier Consul, Leclerc. Puis il reçut inutilement la promesse d'être appelé sur les côtes de Flandre, au moment de la descente à tenter en Angleterre. Un peu plus tard, il fut question d'une grande expédition aux Antilles, contre Saint-Domingue, et cette fois Bernadotte, campé près des ports de l'Océan, s'imaginait devoir être appelé à la conduire. Leclerc l'emporta encore sur lui; aussi le reçut-il assez mal lors de son passage à Rennes, soutint que la place lui avait été expressément promise et accusa le manque de bonne foi du gouvernement.

Il lui en coûtait ici de renoncer aux bénéfices d'une victoire qui pouvait faire de lui, dans le Nouveau Monde, l'égal d'un souverain. Sauf en cette circonstance, il s'appliqua à rester à peu de distance de Paris, à portée des événements ; car il ne croyait guère, ainsi que beaucoup d'autres, à la stabilité du gouvernement consulaire. Bonaparte, qui l'avait pénétré, cherchait de

(1) Les principales pièces relatives à son commandement ont été publiées par Chassin t les Pacifications de f Ouest, t. III. D'autres figurent dans le livre intitulé : Bourrienne et ses erreurs volontaires, t. I.

son côté à Téloigner sans trop le grandir. Il lui fit offrir inutilement, d'abord l'ambassade de Gonstantinople, puis, sur son désir réitéré de ne plus courir d'aventures diplomatiques, le commandement de la Guadeloupe avec le titre de capitaine général. II lui proposa ensuite une mission analogue et bien plus importante dans ce grand pays de Louisiane qui allait redevenir, disait-on, colonie française. Bernadotte hésita, fit ses conditions; dans ce pays lointain, il entendait régner et transformer son autorité militaire en proconsulat à peu près indépendant. Bref, l'offre fut déclinée.

Un peu plus tard, le Premier Consul, toujours désireux d'éviter son voisinage et de lui rendre moins sensible le poids de sa chaîne, le nomma (21 janvier 1803) ministre de France aux États-Unis. Cette faveur avait un certain à-propos, accordée à l'homme qui proclamait alors l'Amérique l'unique asile réservé à la liberté ; mais la mission était délicate, car elle consistait surtout à calmer les appréhensions excitées chez les Yankees par la renaissance coloniale de la France dans la mer des Antilles et à apaiser, s'il était possible, leurs convoitises. Bernadotte ajourna, sous divers prétextes, le moment de son départ (1). Trois frégates mises successivement à sa disposition ne le trouvèrent jamais prêt. A deux reprises (6 mars et 10 avril), il fut averti officiellement d'avoir à s'éloigner sans délai. Il n'arriva à Rochefort que le 26 mai et parut à son tour las d'attendre le navire qui devait l'emporter. Le Monùeur lui

(1) Il ne fît acte de ministre que pour demander d'adjoindre à sa mission un médecin ramené par lui de Vienne, Franzenberg, que nous retrouverons plus tard mêlé à son histoire : il disait vouloir l'employer à des travaux de statistique et à des études sur la ticvre jaune, (iirc/t. des aff, étrangères, — Gorr. Etats-Unis, vol. 55.)

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