‹ Bernadotte, Napoléon et les BourbonsChapitre 7 sur 38 · UNIVERSITY · texte numérisé non relu

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5î BERNADOTTE

ayant appris sur ces entrefaites que la guerre allait recommencer avec l'Angleterre, il pria le Premier Consul de le rendre à ses fonctions militaires. Joseph, expressément chargé d'intercéder en sa faveur, s'entremit comme toujours et Bernadotte redevint un général en disponibilité, autant dire à la disposition des ennemis du pouvoir (1). Tenace et rancuneux, serviteur plus empressé qu'obéissant, conspirateur à l'occasion quand même, il saura toujours faire aboutir à la faveur l'indulgence sans bornes accordée à ses critiques ou à ses intrigues.

Il est tel portrait de Bernadotte, daté de cette époque et signé de Levachez, fort significatif de ses prétentions. Au lieu du général empanaché, armé, foudroyant du regard d'invisibles tyrans, que nous montrent les estampes de l'an VI, nous avons devant les yeux une figure d'expression douce et presque éteinte, couronnée de longs cheveux pendant sur les tempes, surmontant un corps drapé dans une redingote bourgeoise. Si audessous de ce portrait la vue d'un siège (celui de Gradisca dessiné par Duplessis-Bertaux) rappelle l'origine du personnage, les autres détails éveillent avec intention l'idée de la supériorité du magistrat élu sur le soldat victorieux; on les dirait destinés à montrer d'avance dans le général ainsi transformé le chef civil de la République.

Les yeux fixés sur ce but suprême de son ambition, le conseiller d'État Bernadotte ne manquait pas de pro-

(1) Sa longue lettre à son beau-frère du 27 mai 1803 (publiée dans le catalogue d'autographes de la collection Morison) est caractéristique. On y lit entre autres cette phrase : h J'ai reconnu cette fatalité qui me poursuit depuis longtemps et qui me place toujours, sans qu'il y ait de ma faute, au travers des intentions du Premier Consul. »

tester, au nom de la tradition républicaine, contre les restaurations à Tordre du jour. Lorsque la nouvelle loi sur la conscription fut présentée, il rédigea sur elle un rapport en contradiction avec les opinions du Premier Consul et conclut à restreindre les droits du gouvernement en ce qui concernait les envois de conscrits outremer. Il soutint à ca sujet une discussion assez vive où, par son sang-froid étudié, il parut se donner l'avantage du dernier mot (1). On a signalé aussi son opposition à rinstitution de la Légion d'honneur, opposition toute de forme, puisque son auteur acceptait peu de temps après la croix de grand officier et le commandement de la première cohorte.

Son double rôle dans l'administration civile et militaire ne l'empêchait pas de fréquenter les mécontents de toute origine, réfugiés des assemblées, des clubs et des champs de bataille dans les salons. En même temps qu'il laissait offrir son nom, lors d'une présentation à une place vacante, aux opposants du Sénat (2) , il côtoyait la société d'Auteuil, celle de Cabanis et de Mme de Condorcet, et se rencontrait, dans certaines réunions de la rive droite, avec les royalistes honteux du faubourg Saint-Germain. Une circonstance fortuite le mit en rapports avec Mme Récamier. Le père de cette dame, le Lyonnais Bernard, venait d'être arrêté et incarcéré sous prévention de correspondance politique secrète. Sa fille, afin d'empêcher sa mise en accusation, était allée implorer inutilement, dans leur loge,

(1) Barras, Mémoires, IV, 133. Barras prétend qu'il s'opposa dans le Conseil d'État au Concordat. Il n'y eut pas de discussion officielle dans celte assemblée.

(2) MiOT, Mémoires (décembre 1803), II, lir.

au théâtre, les sœurs du Premier Consul. Bernadotte, témoin de sa déconvenue , lui offrit spontanément son intervention auprès de Bonaparte, et arracha en effet, bientôt après, aux Tuileries, un ordre de mise en liberté. Admis dès lors chez Mme Récamier, il la déclara faite pour « électriser » tout Tunivers; depuis, il se mêla, sans paraître dépaysé, au cortège de ses adorateurs, écrivains ou gentilshommes.

Tout en saluant au passage ceux qui regrettaient le roi et l'ancien régime, il recherchait de préférence les théoriciens libéraux, les constitutionnels de 1791, entre autres Lafayette. A cette époque, et chez Mme Récamier, paraissent avoir commencé ses relations avec Mme de Staël. Ce fils de procureur appréciait, même en temps de révolution, — il Tavait bien montré au 18 fructidor, — l'observation de certaines formes légales ; lorsque autour de lui il entendait sénateurs et généraux discuter, à demi-voix, l'éventualité d'une révolution nouvelle, il demandait aux premiers de couvrir les seconds, d'autoriser ou de consacrer un coup de force éventuel par un simulacre de délibération. Un expédient semblable, en légalisant le pouvoir entre ses mains, l'eût déchargé d'avance de la responsabilité d'actes violents; néanmoins, il entendait suivre et il approuvait tout bas les menées souterraines des adversaires du régime consulaire, en se flattant que les conjurés travaillaient inévitablement pour lui.

On sait que, pendant l'été de 1800 et la campagne de Marengo, les républicains de la veille se mirent secrètement d'accord pour désigner d'avance, en cas d'accident, un successeur à Bonaparte. Ils choisirent le ministre de la guerre Carnot. Bernadotte, placé à la

tête d'une armée, campé à quelques journées de marche de Paris, aurait été le candidat préféré de Fouché, candidat à demi agréé par le Premier Consul, qui lui aurait dit, avant son départ pour l'Italie : « Si je succombe, vous tenez entre vos mains le sort de la République. » De même, le soir du jour où il échappa à l'attentat de la machine infernale, il émit l'opinion que, s'il eût succombé, Bernadotte et non Moreau se fût emparé du pouvoir. « Comme Antoine, il eût présenté au peuple émula robe sanglante de César... (1). » Quelques mois plus tard, lors de l'instruction du complot jacobin d'Arena et de Ceracchi, Bernadotte se trouva encore mis en cause. Invité à expliquer la cause d'un don de 1,200 francs à Ceracchi, il déclara avoir soldé ainsi le prix d'un buste modelé pour son compte par cet artiste. On le crut sur parole : l'accusation de complicité étendue à lui n'en était pas moins vraisemblable, car le tyrannicide ne répugnait pas aux opposants de l'armée. Quelques officiers de l'armée du Rhin, émules des idéologues du Sénat, s'émurent de la conclusion du Concordat comme d'un malheur public; ils mettaient le christianisme, qualifié par eux de superstition, en dehors de la liberté et, fidèles au système jacobin, se croyaient menacés dès qu'ils ne persécutaient plus. La veille du jour où la réconciliation de l'Église et de l'État fut célébrée à Notre-Dame, des conciliabules se tinrent entre plusieurs généraux et officiers supérieurs ; Bernadotte y parut, à côté de Delmas, de Lecourbe, de Donnadieu, de Fournier-Sarlovèze. Quelques exaltés parlaient d'infliger à Bonaparte le sort

(1) Mme DE Staël, Dix Ans d'exil^ 1** partie, chap. v.

de Romulus et de César, sauf à lui décerner ensuite Tapothéose. Bernadette, qui, peu de jours auparavant, avait vanté bien haut le génie du Consul et paru envier le bonheur de ses familiers, protesta contre tout projet d'assassinat; toutefois, il acceptait l'idée d'un enlèvement de vive force. Grâce à lui, peut-être, aucune main ne s'offrit pour manier le poignard de Brutus, aucune décision ferme ne fut prise. Cependant, la police avertie opéra quelques arrestations. Bernadotte, un moment menacé d'un conseil de guerre, dut à l'intervention infatigable de son beau-frère d'être simplement condamné à regagner son quartier général (I). Une nouvelle tentation l'y attendait. Au moment où le gouvernement ordonnait (21 mai 1802) la dissolution de l'armée de l'Ouest, des officiers encouragés peut-être en secret par leur général, et en tout cas certains de n'être pas, s'ils réussissaient, désavoués par lui, son chef d'état-major Simon, le colonel Pinoteau, le -commandant Fourcart, se crurent en mesure de provoquer \xTk pronunciamienio contre le régime consulaire. C'était le temps où le commandant Oudet, caserne à l'île de Ré, y constituait la première de ces « Philadelphies » mal connues et impuissantes, qui devaient néanmoins perpétuer dans l'armée, sous le régime impérial, l'opposition à l'esprit césarien et prétorien. Des proclamations intitulées : Appel aux armées françaises par leurs camarades (sic), et : Adresse des armées aux différens corps et militaires réformés, épars et isolés dans la république^ circulèrent. On y dénonce en termes virulents les avances du gouvernement aux émigrés et aux prêtres,

^i) VIerevil, Mémoii-es, I, 80, 109.

puis la grande trahison du Concordat, dont le principal auteur, « pygmée républicain... s'est prosterné devant l'autel, a baisé la patène. » L'allusion aux généraux beaux-frères, cadets indignes d'une élite où Bernadotte est nommé immédiatement après Moreau, révèle, avec le souvenir du compétiteur malheureux de Leclerc, le véritable inspirateur de ces pièces. Ni l'une ni l'autre ne portaient de signature, comme l'a prétendu Marbot, qui nous montre son propre frère les amenant sans le savoir à Paris, dans les coffres de sa voiture, puis Bernadotte s'esquivant et gagnant la capitale, afin d'y pousser à bout l'entreprise si elle réussissait ou de se dégager par un alibi commode si elle échouait.

Sur la façon dont la conspiration fut découverte et avorta à la dernière heure, Marbot fournit d'autres détails assurément fort piquants, mais dont les documents officiels ne confirment pas l'authenticité. Simon fut arrêté à temps, ainsi que ses principaux complices, et partit pour Paris, discrètement escorté par un officier de gendarmerie; mais, dans ses interrogatoires, il ne compromit pas son chef et prit sur lui la principale responsabilité de l'entreprise. Bernadotte ne se trouva pas nommé, même dans la correspondance confidentielle échangée entre Fouché et le préfet d'Ille-et- Vilaine, Mounier; tant il y avait iniplicitement accord entre les accusateurs et les accusés pour le mettre hors de cause ! Sa femme, les frères du Consul intercédèrent pour lui, après l'avoir éloigné sous prétexte d'une saison aux eaux de Plombières. Des condamnations, des disgrâces frappèrent les coupables avérés ; les suspects entrèrent dans les cadres de l'armée envoyée à Saint-Domingue.

Quant au premier auteur du complot, il fut invité.

comme on Ta vu, à s'éloigner de la France sous des prétextes qui ressemblaient à des foveurs, et encore parvint-il à y rester. Le ressentiment de Bonaparte contre lui, si profond qu'il fût, s*exhala en vaines paroles. C'est alors qu'il s'écria, comme pour se reprocher d'avoir cédé à l'intervention généreuse de Joseph ; « Si cette mauvaise tête méridionale continue à fronder les actes de mon gouvernement, je le ferai fusiller sur la place du Carrousel. — Il a mérité d'être fusillé, répète-t-il à Rapp (1). » A Sémonville, qu'il reçoit dans son cabinet à la Malmaison, assis devant son bureau, il jette spontanément, avec une voix émue et des larmes dans les yeux, ces paroles : « Gomment voulez-vous que je ne regarde pas cet homme comme le dernier des misérables? Lisez. Depuis un mois, nous nous étions rapprochés. Il s'était jeté à mes pieds par l'intermédiaire de Joseph. J'ai payé près de 400,000 francs pour le sauver d'une honteuse affaire de Bourse ; il m'a fait toutes ses confidences : je l'en ai remercié, en lui écrivant que sa demande me prouvait son amitié et la fin de toutes ses intrigues contre moi. Voilà la copie de ma lettre et les preuves de sa conspiration présente en Bretagne... C'est un acteur, en habit de Romain, qui débite au hasard quelques beaux vers de liberté, d'honneur et de gloire, et qui a toutes les inclinations d'un garçon de théâtre; il n'en sortira jamais... (2). »

Bernadotte joua en effet intrépidement la comédie,

(1) Luciea fioRAPARTE et Rapp, Mémoires,

(2) Lettre de Sémonville aa général de Snremaîn, 1816. La date de cette lettre est à noter. C'était le temps oii, autour des fiourbons, on médisait à outrance du prince de Suède. Sémonville, fidèle à son caractère, se fait ici, à l'aide de ses souvenirs et jusque dans une lettre privée, l'écho docile de l'opinion régnante.

pendant la période de crise caractérisée par la conspiration Georges-Pi chegru-Moreau. Il eût voulu pousser en avant, mais seul, ce dernier général contre leur rival commun, afin que l'entreprise parût dégagée de toute arrière-pensée royaliste. Il engagea à ce sujet avec lui de longues conversations, dans la maison et en présence de Mme Récamier ; il alla ensuite le relancer dans son château de Grosbois sans pouvoir vaincre son indécision et son apathie. Ces discussions avaient accru leur froideur réciproque. Mathieu de Montmorency, un royaliste, leur ménagea une nouvelle rencontre chez leur commune amie, pendant un bal, dans un salon écarté. Bernadotte, toujours soucieux de ne rien risquer et, sous cette impression, enclin à ne pas s'exagérer son prestige, adjura Moreau de prendre ouvertement Toffensive contre Thôte des Tuileries, et s'offrit à le seconder ultérieurement; puis, comme Moreau protestait à son tour vouloir suivre, mais non entraîner ses amis : a Ah ! vous n'osez pas prendre en main la cause de la liberté! Et Bonaparte, dites-vous, n'oserait l'attaquer ! Eh bien ! Bonaparte se jouera de la liberté et de vous. Elle périra et vous serez enveloppé dans sa ruine sans avoir combattu (1). » C'était, en face de l'Empire naissant, la reprise toujours sans résultats de leurs entretiens désespérés et de leurs récriminations stériles à la veille du 18 brumaire.

Peu de temps après, Moreau, qui n'avait pas voulu se mettre a la tête des républicains, se rangeait timidement derrière les royalistes. Bernadotte au contraire se dérobait à toute accointance avec Pichegru, alléguant

(1) Chateaubriand, Mémoires.

que Tentreprise s'annonçait mal et que ses auteurs n'offraient aucune garantie au point de vue des libertés constitutionnelles. Frondeur à Tancienne mode contre le Consulat, il se retrouvait à côté des jacobins civils pour le soutenir. Ce fut au tour de Moreau d'essayer de compromettre à sa suite son tentateur de la veille. Mme Bernadotte prévint le Premier Consul, consigna Moreau à la porte de son mari, et cette trahison domestique fit bon gré mal gré de celui qui semblait devoir en pâtir un serviteur fidèle (1). Dix ans plus tard, Bernadotte et Moreau réunis déclaraient publiquement la guerre à Napoléon, mais hors de France, au milieu de troupes étrangères, et devenus, l'un prince suédois, l'autre feld-maréchal russe, ils conservaient la prétention de défendre et de venger, avec l'indépendance de l'Europe, la liberté française.

Au moment où la République faisait officiellement place à l'Empire héréditaire, Moreau arrêté, traduit en justice, condamné à deux ans de prison, vit sa peine commuée arbitrairement par Bonaparte en un exil sans terme aux États-Unis. Bernadotte au contraire, dominé par l'intérêt personnel, affecta de voir dans le nouveau régime la consolidation définitive de l'état de choses créé par la Révolution. Lors de l'arrestation du duc d'Enghien, alors que son beau-frère s'employait à sauver le prince, l'ancien général jacobin approuvait, selon la formule de son parti, l'attentat de Vincennes. On put dire de lui : « Enfin le voilà des nôtres! » Ses amis du temps du Directoire lui donnaient l'exemple. Un ex-conventionnel qui devait représenter auprès de

(1) Journal de Gourgadd (conversation de Napoléon du 9 janvier 1817).

lui l'empereur des Français écrivait, en apprenant la restauration de la monarchie : a L'incertitude de notre destinée a été le tourment de ma pensée depuis que je suis dans les pays étrangers... L'élévation prochaine du Premier Consul à la dignité impériale héréditaire comble tous mes vœux... (1). «

Bernadotte, en proie malgré tout à ses rancunes, n'en disait pas tant. Il refusait son affection au nouvel empereur, mais lui promettait un loyal concours, qu'il savait devoir être généreusement récompensé. En effet. Napoléon inscrivit Bernadotte sur la liste des maréchaux (14 mai 1804), d'abord pour plaire à Joseph, auquel il n'accordait, sur la question de la succession au trône, qu'une satisfaction incomplète; ensuite pour grossir à côté du groupe des amis et des compagnons de fortune, Davout, Lannes, Murât, Bessières, le groupe des ex-révolutionnaires ralliés, Augereau, Masséna, Jourdan. Bernadotte vint au milieu de ses nouveaux collègues complimenter le nouvel empereur et abjurer expressément, à haute voix, sa foi républicaine. Napoléon le remercia du sacrifice fait par lui à l'union de tous les bons Français et, démonstration rare de sa part, lui serra la main (2) .

(1) Lettre d'Alquier à Talleyrand. (Arcli, des aff. étrangères, — Corr, Naples, vol. 129.) « On mène grand bruit aujourd'hui autour des vertus austères de Hoche et de Marceau; s'ils avaient vécu, m'est avis qu'ils eussent été maréchaux et princes de l'empire. Quel était donc le général le plus républicain de la République? N'est-ce point fiernadoite? » (Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires^ I, 241.)

(2j Sarrazin, Mémoires, — Lafayette (Mémoires^ t. V) prétend qu'il escorta sur les places de Paris, pour mieux montrer son zèle, le corps municipal chargé d'y proclamer l'Empire. On ne voit pas à quel titre il eût figuré officiellement dans le cortège. Mme d'Abrantès cite les personnages qui, pour la même cérémonie, accompagnèrent le chancelier du Sénat, et elle ne nomme point parmi eux Bernadotte.

Pensait-il alors à la clémence d'Auguste et au mot adressé à Cinna repentant : Je t*ai comblé de biens, je t'en veux accabler ! Il venait de racheter à Moreau proscrit sa terre de Grosbois et son hôtel de la rue d'Anjou. Berthier demanda et obtint la terre , Bernadotte reçut Thôtel. Encore celui-ci s'étonna-t-il , en visitant sa nouvelle propriété, de n'y plus trouver une partie du mobilier, transportée à la Malmaison et à Fontainebleau dans les appartements de l'impératrice. Il se plaignit par le canal de Fouché de n'avoir point reçu tout entier le don impérial : « Prenez dans la caisse de service ce qui terminera cette affaire, répondit Napoléon. Je veux que Bernadotte soit content. Voilà qu'il recommence à se dire plein d'attachement pour ma personne. Gela pourra l'attacher encore davantage. »

Ainsi pourvu d'un titre d'ancien régime, compris un peu plus tard (1" février 1805) dans la première promotion des grands aigles de la Légion, Bernadotte s'efforça de croire et surtout de faire croire à la sincérité de sa gratitude. Sarrazin Ta entendu dire : « Je serai un ami dévoué entre tous (1). » Malgré ces belles assurances, il n'eii avait pas moins pris ses précautions d'un autre côté. Au printemps de 1804, Lucien Bonaparte, définitivement brouillé avec son frère, quittait Paris pour se retirer en Italie. La nuit qui précéda son départ, un dernier ami vint frapper à sa porte; c'était

(i) Sarrazin ajoute que dans sa harangue de compliments à Napoléon, le 18 mai 1804, Bernadotte sut tenir adroitement le milieu entre les plates adulations de Murât et le ton presque insolent d'Augereau : « Il faut en finir, aurait-il dit à Sarrazin lui-même; le grand événement d'aujourd'hui doit rallier tous les bons Français. » Le 10 juillet 1806, écrivant au conseil général des Basses-Pyrénées, il affirme de nouveau son dévouement absolu à la personne de l'empereur.

Bernadotte. Pendant plusieurs heures, ils échangèrent leurs regrets, leurs récriminations contre la tyrannie triomphante, et se séparèrent avec des promesses réciproques de fidélité à leurs convictions. De même que Lucien se repentait d'avoir coopéré au 18 brumaire, Bernadotte à huis clos s'excusait de n'avoir pas, ce jour-là, résisté autrement qu'en paroles; puis, à la pensée de l'homme qui tenait à sa merci les principes de la Révolution, tout en semblant les personnifier, il se disait avec dépit, mais avec résignation : « Il n'y aura plus de gloire que près de lui, qu'avec lui, que par lui et malheureusement pour lui (1). »

(2) Lucien Bonaparte, Mémoires, II, 443-446.

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