LE PRINCE DE PONTE-CORVO
Une correspondance secrète, datée de mai 1804 et sortie de l'entourage de Talleyrand, qualifie ainsi Bernadotte : « Homme à prendre quatre déterminés et à tout oser sur Bonaparte s'il était nécessaire... C'est une bête féroce, un grenadier capable de tout et en tout genre, et on le tiendra dehors à tout prix... (1). » Telle était l'opinion qui transpirait sur le nouveau maréchal et sur ses sentiments à l'égard de l'empereur au moment de leur réconciliation apparente; la prédiction qui la termine, réalisée pendant les années suivantes, rendit plausible, malgré les témoignages réciproques de déférence ou de bienveillance, l'hypocrisie de leurs relations.
En même temps qu'il devenait un des pairs du Charlemagne moderne, Bernadotte fut appelé à remplacer Mortier dans le commandement de l'armée du Hanovre. En 1805, il passa de là directement en Bavière pour rejoindre la Grande-Armée aux frontières de l'Autriche. Il demeura ensuite en Allemagne sur le territoire d'Anspach, jusqu'aux campagnes de Prusse et de Pologne.
(1) UAmi de PariSf 31 mai 1804, V. sur cette correspondance fnonyme, adressée en Itusiie^ le Comte d*Antraigues, cliap. ti.
Après la paix de Tilsit, on le trouve en Danemark et autour des villes hanséatiques. En 1809, il reparait sur le Danube, et prend part pendant la seconde partie de la campagne aux opérations qui se terminèrent à Wagram. A peine rentré en France, il est envoyé pendant quelques semaines à Tarmée du Nord contre les Anglais descendus en Zélande. Il se laisse enfin attri^ buer le gouvernement des États romains, auquel il ne renonce que pour devenir prince de Suède.
Ainsi, autant il s'était tenu rapproché du siège du pouvoir lorsque ce pouvoir dépendait de l'élection, autant il s'en éloigna, de gré ou de force, lorsqu'il sentit au-dessus de lui un pouvoir héréditaire. Cette situation s'accordait avec ses goûts : vivant hors de France et errant, il se dérobait à la main du maître, évitait de lui porter ombrage, enfin jouait plus facilement, parmi les nations étrangères, au chef d'armée et de gouvernement. Ses lieutenants et ses aides de camp étaient pour la plupart des officiers distingués, dont les mérites rehaussaient les siens et qui lui formaient une petite cour. Trois d'entre eux : Gérard, Maison, Drouet d'Erlon, sont devenus maréchaux de France. Plus encore que l'ascendant sur ses soldats, il prisait celui qui s'impose aux adversaires et aux vaincus. On le verra, au sortir de la mêlée de Halle, flatter les bourgeois de cette ville en exemptant des logements militaires les professeurs de l'université, et, du fond de la Pologne, envoyer à Bourrienne des notes en son honneur à faire passer dans les gazettes de Hambourg.
Il soigne également sa gloire en France. Il subventionne en ] 809 un certain Ghâteauneuf, Plutarque vénal qui a entrepris les Vies des grands capitaines -de
la Révolution, et, s'il le paye assez mal, il lui fournit pardessous main les renseig^nements nécessaires à la composition d'un portrait aussi flatté que la vraisemblance pourra le permettre. Bernadotte figure dans un volume de la collection en regard de Hoche; s'il a eu soin d'y faire omettre ses dernières campagnes sous l'aigle impériale aussi bien que son ambassade de Vienne, il s'y présente en revanche comme l'ami de Hoche, le sauveur de Marceau, l'émule de Moreau, le vainqueur de cet archiduc Charles qui vient de balancer à Essling la fortune de Napoléon, en un mot comme le seul représentant resté debout du génie républicain dans l'armée (1).
Une autre particularité de sa vie militaire à cette époque est à remarquer. Il commande toujours à des soldats en majorité étrangers : en 1805 aux Bavarois, en 1807 aux Polonais, en 1808 à un rassemblement de Hollandais et d'Espagnols, en 1809 aux troupes varsoviennes et saxonnes. Durant les opérations militaires, il discute volontiers les ordres qu'il reçoit, d'autant plus qu'il se croit desservi auprès de l'empereur.par des hommes intéressés à maintenir entre eux la mésintelligence. Berthier, en particulier, passe pour l'avoir fait démériter sur les champs de bataille , en ne lui envoyant que des instructions tardives ou insuffisantes. Aussi, soit que la malveillance l'ait écarté, soit que les circonstances en aient décidé ainsi, Bernadotte ne s'est jamais .trouvé, lors des journées décisives, chargé du mouvement destiné à assurer le succès. L'empereur a partagé
(i) Cet ouvrage fut payé 12,000 francs par le principal intéressé ; la moitié de cette somme restait encore due en 1813. (Lettre de Châteauneilf 4u 25 juin 1813. Àrch. nat., ¥' 3053.^
plus volontiers la gloire avec Soult à Austerlitz, avec Davout et Lannes à léna, avec Ney à Friedland, avec Macdonald à Wagram. AToccasion, il blâme deTabondance du cœur ce lieutenant dont il suspecte la fidélité et le zèle, sauf à récompenser ensuite le beau-frère de son frère comme s'il le jugeait zélé et dévoué entre tous. Jalousie invétérée d'un côté, indulgence contrainte, tant soit peu dédaigneuse, de l'autre, tel est l'état constant des relations.
A son arrivée en Hanovre (juillet 1804), Bernadotte glorifia, dans son premier ordre du jour, la « main conservatrice » étendue sur la France et se rangea sans réserve du côté des « bons citoyens w • Quelques jours après, il annonçait l'arrestation d'un individu soupçonné de préparer un attentat contre la personne de l'empereur. Napoléon ayant paru agréer l'expression réitérée de ses sentiments, pour mieux affirmer son dévouement, il se prêta avec une parfaite docilité, en terre étrangère, aux entreprises extra-légales de la politique impériale. 11 fut chargé de préparer l'enlèvement, sur le sol neutre de Hambourg, de l'agent anglais Rumbolt, et il fournit au général Frère les instructions et les forces qui amenèrent l'exécution de ce coup de main (octobre 1804) . On l'eût fort étonné alors en lui prédisant qu'il dénoncerait un jour avec éclat les entreprises de l'empereur des Français contre l'indépendance des États européens.
Pendant les quinze mois qu'il passa en Hanovre, le maréchal administra le pays occupé avec une modération habile, comme s'il eût, dès lors, nourri l'espérance et fait l'apprentissage de sa souveraineté future. Il s'appliqua à prévenir les ressentiments dont à pâti depuis
chez les Allemands la mémoire de Davout ou de Vandamme. Tour à tour et à propos menaçant et conciliant, il sut au moins partager les opinions sur son compte. Tout en faisant vivre son armée sur le pays, il tempéra ses rigueurs par des remises de taxes et des réductions d'impôts ; il veilla de son mieux à réprimer les attentats de ses subordonnés contre les biens ou les personnes. Un ministre hanovrien, écrivant en Angleterre, loue sa noblesse de caractère, sa générosité, son humanité, si bien établies, que les habitants préfèrent cette occupation étrangère à une occupation prussienne dont ils ont été un moment menacés (1). Plus tard, Bernadotte a été expressément accusé de dilapidations par Napoléon. Il ressort assez clairement de l'ensemble de sa conduite que, selon le jugement d'un espion politique à portée de le bien observer, il sut se montrer à la fois « sévère, pillard et généreux (2) »> . En septembre 1805, le corps d'occupation du Hanovre devint le premier corps de la Grande-Armée et son avant-garde en Allemagne. Tandis que Napoléon transportait les troupes du camp de Boulogne au delà du Rhin, Bernadotte s'avançait avec dix-sept mille hommes du nord au sud, à travers le territoire des Hesses et du margraviat d' Anspach , qu'il violait sans scrupules ; refoulait l'offensive autrichienne en Bavière, ralliait à lui les contingents bavarois et rendait sa capitale à l'Électeur. Le sixième bulletin (18 octobre) loue ses opérations et énumère ses trophées.
(1) Thimme, Die Inneren Zustànde des Kurfursthentums Hannover unter der Franzosisch'Westphalischen Herrschaft^ I, 91. Cf. p. 78,93, 113, 121, 177, et les lettres inaérées dans les Mémoires de Bourrienne à la date de 1805.
(2) D*Antraigues à Cobenzl, 10 juin 1804. (Archives de Vienne.)
Une fois réuni au gros de Tarmée, sous ,1e commandement direct de l'empereur, il mit, parai tril, moins d'empressement à agir. Son esprit frondeur reprenant le dessus, il s'était déjà permis certaines observations qui lui permettaient l'illusion de l'ancienne fraternité d'armes républicaine (1). Napoléon, comme s'il eût reculé devant un blâme direct et formel, écrivait de Schônbrunn, le 15 novembre, à son frère Joseph ; « J'ai été peu content de Bernadotte ; peut-être sa santé en a-t-elle été cause. Son entrée à Munich, à Salzbourg et la gloire que je lui ai donnée par ses belles missions sans qu'il ait tiré un coup de canon, ni fait aucune des corvées de l'armée, ne me mettaient point dans le cas de m'attendre qu'il manquerait d'activité et de zèle. Il m'a fait perdre un jour, et d'un jour dépend le destin du monde... J'espère qu'il réparera cela demain... (2). »
Le maréchal ne répondit sans doute pas à cette espérance, car, le matin d'Austerlitz, tout le monde fut frappé du ton particulièrement sec et impérieux avec lequel Napoléon, le distinguant ainsi de ses collègues, lui donna ses instructions pour la bataille. L'empereur jugea même à propos de haranguer à sa place les soldats du premier corps, à leur passage devant lui pour gagner leur poste de combat. Bernadotte était chargé de soutenir Soult à l'attaque du plateau de Pratzen, clef de la position ennemie. Une seule de ses divisions
(i^ Il était, parmi les commaDdants de corpt, écrit Ségar, ■ le seul qui, par qaelqnes observations, se fat soulagé do chagrin que lui coûtait tooîoars l'obossance. > Histoire et Mémoires, II, 353.)
(2^ Cette lettre, publiée dans les Mémoires du roi Joseph , a été omise dans le recnefl officiel de la correspondan<:e impériale. Elle a été reprodoite dans celui de Lecettre, I, 62»
fut engagée» Ségur, envoyé vers le milieu de la journée pour lui renouveler les ordres de l'empereur et en assurer Texécution, le trouva agité, inquiet, se croyant près d'être débordé et refoulé, faute de secours. Le lendemain on devait dire qu'il s'était arrêté trop tôt dans son offensive et par là avait sauvé l'ennemi d'une destruction complète (1).
Maintenu en Allemagne avec son corps après la paix et établi dans la principauté d'Anspach, Bernadotte s'investit de pleins pouvoirs pour conclure, au sujet de cette principauté, une convention avec le gouvernement prussien. De ce chef il encourut un nouveau blâme (2), et, quand la guerre avec la Prusse devint imminente, il se laissa aller à exposer publiquement des plans de campagne où il se substituait implicitement, dans l'opinion de ceux qui l'écoutaient, au chef de l'armée. Il est vrai qu'il protestait en même temps de son dévouement sans bornes : « Tu connais mon âme, écrit-il le 5 mai 1806 à Lefebvre, son vieux camarade du Rhin ; tu as pu l'apprécier dans les moments où la nature se montre à découvert... Depuis longtemps mes vœux et mes pensées sont pour notre auguste souverain. Tout entier à lui, mon dévouement et mon zèle ne peuvent qu'augmenter (3). »
On ajoutait plus foi, paraît-il, à ses promesses qu'à ses actes, car, après l'élévation de Joseph au trône de Naples (30 mars 1806), il fut compris, en sa qualité d'allié du nouveau roi, dans la première collation des titres et privilèges nobiliaires, conséquence attendue de
(i) SÉGUR, Histoire et Mémoires, II, 465, 488.
(2) Corr. de Napoléon, n» 9995 (20 mars 1806).
(3) Lettre publiée dans V Intermédiaire, 8* année, p. 447.
rétablissement de la monarchie impériale. Ayant créé dix fiefs immédiats de l'empire dans le royaume de Naples, Napoléon destinait le plus important, avec le titre de duc de Tarente, à Bernadotte. En définitive, il l'investit à titre héréditaire, en toute propriété et souveraineté (5 juin 1806), de la principauté de Ponte- Corvo, territoire depuis longtemps disputé, ainsi que celui de Bénévent, entre les souverains des Deux-Siciles et le Saint-Siège. La population ne dépassait pas six mille habitants et les revenus, fort minces, étaient à moitié absorbés par les frais d'administration. Le nouveau prince-duc n'en partageait pas moins uniquement, avec le major général Berthier et le ministre des relations extérieures TallejTrand, le privilège de compter, en dehors des membres de la famille impériale, parmi les « grands vassaux » (1).
La campagne de 1806 mit de plus d'une façon Bernadotte en lumière. A Schleitz, le 9 octobre, il tira contre les Prussiens les premiers coups de canon et recueillit les premiers trophées. Le 13, l'occasion soffirait à lui de rendre de grands ser> îces et de rendre plus rapide, moins coûteuse, la A^ctoire d'Auerstâdt ; il la manqua. Il formait avec Davout la droite de l'armée, en face de Brunswick et de MoUendorf; Napoléon, à leur gauche, faisait face au prince de Hohenlohe. Davout, quelques heures avant la rencontre prévue,
^i) Le jour même où il signait l'acte de collatioo de la pnodpattté de Ponte4Iorro {Arch. des Aff. étrangères ^ Italie, Mém. et doc. , X Vil, 452), Napoléon ccrÎTait an roi Joseph : « Lorsque j'ai dooné le titre de doc et prince a BcmadoCte, c'est en considération de TOtre penonne, car j'ai dans mon aiwf r des généraux qui ont mieux serrî et snr Tattacbement desquels je puis plus compter. Mais j'ai pensé qu'il conrenait que le beau-Irère de la reine de Naples eût un rang distingué chez tous. •
vint trouver son collègue et réclama son concours pour le lendemain ; Bernadotte, s'appuyant sur la lettre des ordres qu'il avait reçus du quartier général, fit une réponse évasive. A en croire Napoléon, il aurait émis la prétention singulière de passer à travers les lignes de Davout et d'aborder le premier Tennemi, sous prétexte que son corps figurait le premier sur les états de l'armée. En tout cas, il resta à portée de l'action, sans y prendre part, pendant que Davout et ses trois divisions disputaient, puis enlevaient à force de ténacité et d'héroïsme le champ de bataille d'Auerstâdtà des forces bien supérieures en nombre. A quatre heures et demie, un aide de camp de Davout, Trobriand, vint solliciter le prince de Ponte-Gorvo de précipiter la victoire en achevant la poursuite de l'ennemi; il le trouva à cheval au milieu de ses soldats au repos et n'obtint de lui que ces mots au milieu de force jurons : « Dites à votre maréchal qu'il peut être tranquille et que je veille... (1). » En donnant, dès le matin, ses ordres de marche, Bernadotte eût rendu moins longue, moins meurtrière l'heureuse défensive de son collègue ; en n'intervenant que fort tard dans la soirée, il changea seulement la direction de la fuite des Prussiens culbutés sur sa gauche à léna. A neuf heures, afin de dégager sa responsabilité, il écrivit au quartier général qu'il se trouvait sur les derrières de Brunswick, qu'il avait ainsi aidé Davout et complété son succès. Le surlendemain, il se hasarda à dire à Berthier, pour toute justification, qu'il avait dû ne pas tenir compte du
(1) Lettre du capitaine de Trobriand, citée par Mme de BlocqueviLLEy le Maréchal Davout, t. III.
message de Trobriand, présenté sous une forme trop vive et peu respectueuse.
On a vu dans cette inunobiUté calculée le résultat de ses sentiments particuliers contre Davout. On a rappelé la dénonciation portée jadis au Premier Consul par Davout contre ses menées politiques; on a parlé de je ne sais quelle altercation antérieure entre eux dans un salon de Paris. Bemadotte aurait donc cédé à la tentation de venger une querelle privée devant l'ennemi. Maintes fois, depuis, on vit se reproduire autour de Napoléon les conflits sur le terrain et les refus de concours. En Espagne et en Portugal, de propos délibéré, Victor manque à Ney, Soult à Masséna, Suchet à Gouvion Saint*Cyr ; Junot ne secourt pas Ney en Russie, Saint-Gyr ne rejoint pas Yandamme en Bohème. A Âuerstadt, Bemadotte leur avait donné Texemple à tous.
Fort du service rendu et de la gloire acquise, Davout accusa vivement devant Tempereur le « misérable Ponte-Gorvo » . Napoléon lui donna raison en qualifiant d'odieuse la conduite de Taccusé, et fit, dit-on, préparer un décret ordonnant la comparution du maréchal devant un conseil de guerre ; puis, au moment de le signer, il 1^ déchira. Il reculait sans doute devant le mauvais effet d'une semblable mesure prise en pleine campagne; sa colère, s'apaisant peu à peu, se traduisit par de simples paroles de blâme, atténuées encore par des paroles d'un caractère tout différent.
Dès le 17 octobre, Bemadotte, impatient de faire oublier sa fâcheuse inaction, avait rencontré et mis en déroute à Halle le corps du prince de Wurtemberg. Encore, en cette affaire, une division d'un autre corps,
celle du général Dupont, contribua-t-elle particulièrement au succès. Bernadette, comme jadis Sérurier à Gradisca, parut seulement pour recueillir les fruits de la victoire. Il passa ensuite l'Elbe, non sans mettre à cette opération quelque lenteur; Berthier, chargé de le blâmer, dut lui accorder, par ordre, les circonstances atténuantes. « Quelque profondément affecté qu'ait été Tempereur, il n'avait pas voulu vous en parler, parce qu'en se rappelant vos anciens services, il craignait de vous affliger et que la considération qu'il avait pour vous l'avait porté à se taire. » Deux jours après, Napoléon, répliquante un essai de justification pour la journée du 14, réitérait ses reproches, mais les enveloppait dans ces deux phrases : « Je n'ai point l'habitude de récriminer sur le passé puisqu'il est sans remède... Les circonstances se sont offertes depuis de donner des preuves de votre zèle ; il s'en offrira d'autres encore où vous pourrez donner des preuves de vos talents et de votre attachement à ma personne (1). »
Bernadette, sur ses vieux jours, n'aimait pas, et pour cause, rappeler cet épisode de sa vie militaire, si Ton en juge par le silence de ses panégyristes. Heureux encore de n'avoir pas, par son immobilité à distani^e égale des champs de bataille d'Auerstâdt et d'Iéna, amené ici ou là un échec ! Un de ses divisionnaires d'alors, Drouet, dut se souvenir, neuf ans après, le 16 juin 1815, des affaires du 14 octobre 1806, lorsque, devenu à son tour commandant de corps, il erra entre Ney et Napoléon et empêcha le succès décisif de l'un ou de l'autre
(1) Corr. de Napoléon^ n»« 11041 et 11060 (21 et 23 octobre 1806).
à Ligny ou aux Quatre-Bras. La seule punition et peutêtre le seul remords de Bernadotte furent d'avoir volontairement abandonné $ par son inaction, sa part de gloire à deux grandes journées.
Le 7 novembre, à Lubeck, il retrouva toute sa brillante ardeur d'autrefois. Il força dans cette place Bliicher, qui s'y était réfugié avec 25,000 hommes. Le premier à l'attaque, il emporta les ouvrages avancés, franchit l'enceinte, livra un combat acharné dans les rues et fit 6,000 prisonniers. Une division de Soult, survenant d'un autre côté, coupa la retraite aux Prussiens et s'empara du reste de leur armée. Notons ici, comme un incident qui jelte un certain jour sur l'avenir, la capture dans la rade de seize cents Suédois, accourus inutilement au secours de Blûcher. Le vainqueur traita bien les officiers, auxquels il rendit leurs chevaux et leurs bagages; désormais, ceux qui prononceront son nom en Suède pourront, en parlant du héros de Lubeck, vanter, en même temps que sa gloire, sa générosité et sa courtoisie.
Le 9 novembre, l'empereur donna enfin à son activité et à ses talents des éloges mérités, et de son côté, le même jour, le prince de Ponte-Corvo protesta de son dévouement à la « personne sacrée »» de son souverain (1). Au fond, il n'était qu'à demi satisfait. Le bulletin officiel lui semblait faire la part trop belle, dans •ajournée de Lubeck, à Soult, qui l'avait tardivement secondé ; à Murât, qui s'était attribué pour l'honneur le commandement général dès le début de l'action. On lui rapporta, d'autre part, certaines paroles échappées
(1) 5t9« bulletin de la Grande-Armée. {Corr. de Napoléon, n» 11233.)
à Napoléon et transformant ses heureuses audaces en témérités blâmables : « Bernadotte ne doute de rien... Quelque jour, le Gascon y sera pris. » 11 se crut de nouveau méconnu, à la veille d'être sacrifié.
Cependant la campag^ne allait se poursuivre en plein hiver contre les Busses. Le 2 janvier 1807, le prince de Ponte-Gorvo joig^nit à son commandement celui du contingent polonais. Le 25, sur la Passarge, à Mohrungen, son corps, qui formait la gauche française, se laissa surprendre par Tennemi. Ses quartiers furent envahis, ses bagages personnels enlevés. Bien qu'inférieur en forces aux assaillants, il sut rallier ses troupes dispersées, prit à son tour l'offensive, et termina l'affaire à son avantage. Plus tard, il ne se souvenait plus que d'une chose : c'était d'avoir, par sa résistance, sauvé l'armée entière et même la personne de l'empereur. Quelques jours après, le vaincu de cette journée, Bennigsen, lui renvoya ses effets personnels, hommage de gratitude, lui faisait-il dire, pour la façon dont il avait traité ses compatriotes du Hanovre ; mais il retint sa vaisselle plate et la distribua aux Cosaques, qui, depuis, en firent ironiquement les honneurs à un officier français envoyé en parlementaire (1).
 Eylau, comme à léna, le maréchal se trouva absent du champ de bataille. Son intervention eût peut-être changé en victoire une journée demeurée indécise. L'officier chargé de lui transmettre les ordres du quartier général ayant été enlevé par l'ennemi, sa responsabilité se trouvait à couvert ; mais il parait certain, d'autre part, qu'il était en contact avec d'Hautpoul, et d'Hautpoul,
(i) Mémoires de Crossard (émigré au service russe), III, 201 et suiv, — Mémoires du général. DE Saint-Ch amans.
averti de la partie qui se jouait le 7 février, y fut présent, au moins pour se faire tuer. Quant à Bernadotte, il encourut de nouveau, à ce sujet, des accusations, dont il ne devait pas d'ailleurs porter la peine. Pendant le reste de la campagne, on ne le retrouve plus en ligne qu'au pont de Spanden, où il dirigea une brillante défense et fut blessé d'une balle à la tête. Sur ce, nouvelle lettre de l'empereur au prince, aimable, caressante même; le souvenir de Désirée y revient à deux reprises et semble jeter entre eux comme un gage d'union indestructible (I).
La paix faite, Bernadotte obtint sa large part de récompenses : un vaste domaine estimé près d'un million en Pologne, 4-00,000 francs, moitié en argent, moitié en titres de rentes; puis, sur les biens du domaine extraordinaire en Hanovre et en Westphalie, un revenu de 224,000 francs (2). Il était vraiment traité en prince, en beau-frère de roi, et, à défaut de la confiance auprès de l'empereur, qu'il ne cherchait pas à acquérir, il gardait, par les témoignages extérieurs de faveur, une sorte de préséance sur presque tous ses compagnons d'armes.
(1) Corr. de Napoléon, n» 12743 (7 juin 1807).
(2) Archives nationales, AF IV, 1797 et 2138.