Trolle-Wachimeister, t. Il, p. 229 et note
<i'une certaine grandeur, était en outre très habile. S' abstenant de répondre directement aux attaques, s'enveloppant d'indifférence systématique et agissant le moins possible, Charles-Jean laissa l'opposition s'user dans des manifestations tumultueuses et montrer une fois de plus que les assemblées nombreuses et passionnées sont à peu près impuissantes à rien créer. Mais, pour éviter de devenir dangereuse à son tour, une telle tactique ne devait pas être poussée à l'extrême. Le roi le comprit; la force d'inertie qu'il opposa à ses adversaires demeura toujours à peu près exactement calculée et, fidèle à la tactique que nous avons observée déjà en plusieurs circonstances, il sut atténuer son opiniâtreté de quelques concessions, ouvertes ou déguisées.
Lorsque les conseillers lui remirent la démission collective dont j'ai parlé, il la refusa, la jugeant avec raison irrégulière par cela même qu'elle était collective; ils revinrent à la charge et parlèrent de démissions individuelles; il protesta encore, estimant le moment mal choisi, car le départ des conseillers, au milieu de la crise, ne cadrait évidemment pas avec ses projets de résistance. Mais — fait très remarquable — il ne les invita pas tous à demeurer à leurs postes; il obligea au contraire l'un d'entre eux à se démettre, celui-là précisément qui aurait tenu à rester et sur lequel il pouvait compter surtout, le comte Rosenblad, secrétaire d'Etat de la justice. Mais Rosenblad était, en
même temps, de par la constitution, membre de la Cour suprême. Or on avait tout lieu de croire q^ue la commission des Etats investie du pouvoir d'exclure certains membres de cette cour voudrait s'en prendre à lui, car, en l'excluant de la Cour, elle Tobligerait par cela même à sortir du Conseil, ce qui atteindrait naturellement le prestige du Conseil tout entier et par contre-coup celui du roi *. Celui-ci désira éviter un tel scandale. Sur ses instances, Rosenblad, invoquant son grand âge, demanda sa retraite, qui lui fut accordée dans les termes les plus flatteurs. Les apparences étaient ainsi parfaitement sauvées; le roi ne semblait céder en rien aux désirs ou aux menaces des Etats, et cependant, si on analyse la manœuvre d'un peu près, on s'aperçoit qu'il s'était, en quelque 5orte, dérobé devant eux.
Autre exemple. Depuis de longues années de grands plans de réformes constitutionnelles étaient, nous l'avons vu déjà, constamment à l'ordre du jour. Les Etats en profitaient pour se livrer périodiquement à des manifestations de principes qui n'aboutissaient toutefois à aucun résultat pratique. Fidèle à cette tradition, la diète de 1840 adopta provisoirement un projet de modification de la représentation nationale et le renvoya, pour examen définitif, à la diète suivante; elle parvint cependant à voter une réforme immédiate et véritable, celle du Conseil. Le principe était d'y faire prédominer
1. Constitution 1809, art. 5 et 103; Hildebrand, p. 649; Alin, p. 38, et Appendice, p. xxxiv.
les chefs des différents départements ministériels ; le but, de substituer à Fantique conseil du roi un organisme se rapprochant davantage des ministères existant d'ordinaire dans les Etats parlementaires. Une telle réforme n'était pas capitale et ne pouvait assurément pas modifier d'une manière très appréciable le gouvernement général du pays. Mais elle n'en constituait pas moins un pas vers la réalisation des programmes de l'opposition et son caractère libéral s'accusait d'autant plus que tous les partis s'unissaient pour le reconnaître, en l'exagérant même au besoin. Néanmoins aussitôt le vote acquis, le roi fit savoir qu'il ne refuserait point sa sanction et la donna en fait deux mois environ plus tard. L'application du système nouveau entraînait le remaniement à peu près complet du personnel du Conseil : Charles-Jean y procéda, sans aucune hâte toutefois et comme à regret; en outre, les hommes qu'il appela ne représentaient pas, tant s'en faut, l'opinion de la majorité. Et en effet, il conservait intacts les principes auxquels il avait obéi jusque-là. Il n'entendait aucunement orienter complètement sa politique dans le sens que désiraient les Etats et encore moins obéir à leurs injonctions. La réforme ne lui plaisait point : il l'accomplit cependant, donnant là encore une satisfaction relative à ses adversaires.
La Diète se sépara le 16 juin 1841. La fin de la session avait été, pour le roi, beaucoup meilleure que le