‹ Bernadotte, roiChapitre 109 sur 111 · Ulfsparre, p · texte numérisé non relu

Ulfsparre, p

l'homme 291

raies, c'est aux politiciens français qu'il emprunte la doctrine des frontières naturelles, doctrine du reste contestable et vague. Mais ce dernier trait ne peut guère l'effaroucher, car aux prises avec des abstractions, ses raisonnements flottent incertains et lâches. Par contre, il est, sous des apparences très décousues, net et précis dès qu'il s'agit de réalité contingente et immédiate. Concevoir un dessein d'ensemble fondé sur de purs raisonnements n'est pas du tout son fait, mais une situation étant donnée, il saura la bien voir et la bien comprendre pour en déduire ensuite un plan de conduite très judicieux : — tournure d'esprit qui convient admirablement aux chefs d'État, tandis que la philosophie ou la philanthropie spéculatives font souvent leur malheur et celui de leur pays.

Charles-Jean ne saurait du reste poursuivre des chimères car il conserye toujours, dans ses actes sinon dans ses discours, un sentiment très juste du possible. II. possède — chose encore très précieuse pour un roi — un admirable tact politique. C'est ce tact qui, somme toute, fit surtout sa force pendant ses trente années de règne. Ses idées ou ses préférences ne l'aveuglèrent ou ne le dominèrent jamais complètement, ne l'empêchèrent jamais de sentir le moment précis où l'obstination risquait de devenir dangereuse; en 1812 à Abo, en 1814 en Norvège, comme en Suède, lors de la diète de 1840, son entêtement ou son amour-propre purent pousser les choses jusqu'à la dernière limite, mais

arrivé à ce point, et tout en continuant ses grands gestes et ses grands éclats de voix, sa prudence le fil reculer. En somme, si Ton essaie de résumer les traits essentiels de sa nature intellectuelle, elle ne semble pas plus que sa nature morale, de qualité particulièrement rare; mais Tune et l'autre sont bien en harmonie et si l'on ne découvre point chez Charles-Jean la belle puissance créatrice qui fait seule les génies de premier ordre, on le* voit posséder par contre et à un degré tout à fait exceptionnel, certaines qualités, secondaires peut-être, mais néanmoins très précieuses et celles-là précisément qui pouvaient le servir le mieux. Nombre de ces qualités, sa faculté de s'approprier les idées d'autrui, son habileté d'exécution, son tact, sa prudence, sa fertilité de ressources et ses adresses de détail sont justement celles convenant bien aux sousordres : incapable par lui-même de conceptions grandioses et servant sous Napoléon qui les enfantait sans effort, il aurait dû, semble-t-il, accomplir alors des choses merveilleuses. Mais son égoïste vanité intervint. L'empêchant de faire jamais abstraction de lui-même, elle lui démontrait que tous les honneurs lui étaient dus. Son manque de vigueur morale, sa prudence trop grande, son indolence, même son respect de la légalité et des serments prêtés Tempêchaient de conquérir brutalement le rang suprême qu'il souhaitait de pouvoir simplement accepter. Persistant néanmoins à s'en croire digne, il continuait à le convoiter sourdement et.

Page 1