Barras, t. III, p. U
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(le franchise que Ton remarque si souvent chez Berna- (lotte. Craignant sans cesse de se compromettre, il évite de s'aventurer ; recevant un ordre dont les conséquences peuvent être graves, il ne l'exécutera au besoin que très mollement, s'il entrevoit un moyen de tirer ensuite gloire de sa demi-inaction. Parfois aussi, on demeure étonné, connaissant son intelligence, de le voir accomplir des actes dojit les conséquences lointaines peuvent être désastreuses pour lui et les profits simplement médiocres. Mais c'est qu'il enlend son intérêt d'une façon un peu particulière, étant vaniteux au fond et susceptible, bien plutôt qu'ambitieux. Tour h tour administrateur et soldat, il ne s'est jamais dit : « Je serai Turenne » ou : « Je serai Sully ». Il lui est parfaitement indifférent d'être l'un ou l'autre, voire de n'être ni l'un ni l'autre, pourvu que partout il passe le premier et que le monde le comble d'honneurs. La moitié de la définition de Napoléon par Pie VII lui convient à merveille. Rien de tragique dans sa nature exubérante et hyperbolique, mais il est, par contre, comédien dans l'âme. Et je n'entends point par là faire allusion à la facilité avec laquelle il incarne les personnages les plus divers, passant sans transition de la colère à l'attendrissement, de l'éloquence à la familiarité, tour à tour indomptable et abattu, familier et héroïque, généreux et sensible : ces métamorphoses incessantes sont naturelles chez lui et bien plus sincères qu'on ne suppose. Mais il a un besoin impérieux de se faire applaudir :
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il lui faut être constamment en scène, le point de mire de tous, se grisant d'acclamations, mais ne sachant point — ce qui lui est une faiblesse — imiter les acteurs de tout premier ordre qui rentrent un instant dans la coulisse afin de préparer une réapparition triomphale. Au moment où la carrière militaire du futur maréchal commença à devenir brillante, au lendemain de 89, la politique hantait et agitait volontiers les esprits, même de gens rassis et calmes. N'étant point de ceuxlà, Bernadotte eut donc naturellement des passions politiques. Mais chose très digne d'être remarquée, il ne paraît pas avoir professé jamais des opinions véritablement excessives. Et d'abord, il passa les années les plus troublées de la période révolutionnaire à l'armée, où l'atmosphère restait plus saine que dans le voisinage des clubs et de la Convention. Il y avait d'autre part en lui un fonds de bonté que nous verrons reparaître en maintes occasions, bonté très réelle, assez grande pour ressembler souvent à de la faiblesse, et qui, jointe à une certaine générosité naturelle et surtout à ce sangfroid latent dissimulé sous des emportements perpétuels, suffisait à l'empêcher de tomber dans des exagérations sanguinaires. Ses idées se maintinrent donc toujours relativement modérées, d'autant plus modérées peut-être qu'elles ne furent jamais très précises. Il demeura un libéral assez doux, mais sans avoir du libéralisme une idée bien nette. Les mots et les phrases sonores que J'on répétait volontiers alors le fascinèrent sans nul
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doute et sa a haine des tyrans », son « dévouement à la patrie », son « amour pour la liberté », durent être d'autant plus sincères et plus vifs qu'il n'épïouva jamais le besoin d'approfondir en quoi ils consistaient au juste et que son instinct^les lui fît toujours concilier avec ce qu'il supposait son intérêt.
Car ses croyances politiques ne pouvaient natureller ment êlre désintéressées, puisque la politique offrait alors un moyen do parvenir. Il fut ministre, voulut, dit-on, être Directeur*, rêva constamment des charges les plus hautes et des honneurs. les plus grands. Seulement son esprit ne possédait pas les qualités de fermeté et de lucidité indispensables pour dominer les événe-^ ments et les diriger au gré de sa vanité. Il eût été très volontiers chef de TÉtat; mais, s'il avait peut-être l'étoffe d'un dictateur, il n'avait assurément point le génie nécessaire pour instituer la dictature en culbutant le gouvernement établi. Il demeurait donc incapable d'arriver par lui-même aussi loin qu'il souhaitait. Mais de cela, il ne se rendait naturellement pas compte. Ayant, au contraire, l'idée la plus haute de son mérite, il considérait que tout lui était légitimement du et n'admettait pas qu'un autre pût s'élever définitivement au-dessus de lui. Quiconque aspirait à dominer devenait aussitôt, sans qu'il en eût bien conscience, son adversaire personnel, et ses principes politiques ondoyants lui