L'ACCEPTATION
critiqua violemment et ouvertement certaines dispositions prises par l'Empereur; celui-ci, informé de ces propos, en fut naturellement froissé. Le lendemain, un contingent saxon, placé sous les ordres du niaréchal, se débanda. Bernadotte paya de sa personne pour essayer de le ramener, mais fut entraîné lui-même et passa ainsi dans le voisinage de Napoléon qui, encore sous le coup de l'irritation de la veille, l'interpella brutalement. Susceptible comme il l'était, Bernadotte fut piqué au viL Après un accès de désespoir violent et sans doute théâtral où il parla de suicide, sa vanité blessée lui fit perdre toute mesure et il adressa aux troupes saxonnes, c'est-à-dire à celles-là mêmes qui s'étaient enfuies, un ordre du jour empanaché et ridicule, les comblant d'éloges et leur attribuant le gain de la bataille. Napoléon riposta par un blâme foudroyant et par une invitation à quitter l'armée *.
Malgré ces incidents fâcheux, Bernadotte ne demeura pas longtemps sans emploi. Â peine était-il revenu à Paris, que l'on apprenait le débarquement des Anglais dans l'île de Walcheren. En l'absence de l'Empereur, le Conseil des ministres prit aussitôt les mesures nécessaires; cent mille gardes nationaux furent réunis, dirigés vers le Nord, et, sur la proposition de Fouclié, leur commandement confié à Bernadotte. Celui-ci accepta
1. Marbot, t. H, p. 272 et suiv. — Thiers, Histoire du Consulat et de VEmpire, t. X, p. 505. Correspondance de Napoléon^ 15614. — La version favorable à Bernadotte dans Touchard-Lafosse, t. II, pp. 72 à 97.
après quelques hésitations et l'Empereur approuva sa nomination. La mésintelligence qui s'était si violemment manifestée à Wagram semblait donc oubliée de part et , d'autre. Mais le maréchal se montra de nouveau bizarre : après avoir déployé une activité prodigieuse et obtenu des résultats qui semblent sérieux, il fut saisi d'un nouvel accès d'éloquence intempestive, et, toujours incapable de mesurer ses propos, adressa à ses troupes un nouvel ordre du jour malencontreux. La conséquence immédiate fut le retrait de son commandement *.
Sa position, bien entendu, demeurait néanmoins considérable : prince et maréchal, apparenté à la famille impériale et jouissant d'une fort belle fortune, il ne pouvait, en dépit de tout, se confondre dans la foule. Cependant l'Empereur se montrait à son égard de plus en plus défiant, lui reprochant non seulement ses récents et bruyants écarts de langage ou de conduite, mais encore des rapports trop intimes et trop suivis avec tous les mécontents. Il n'entendait pas se priver définitivement de ses services mais aurait voulu l'éloigner, l'envoyer par exemple à Rome, en Espagne, dans un pays d'où l'on ne pût pas corrjespondre facilement avec ceux qu'il appelait les « intrigants de Paris », car, disait-il dans une lettre à Clarke, « c'est un homme auquel je ne puis me fier * ». La situation du maréchal avait donc, surtout
1. Thiers, t. XI,. pp. 238 à 249. Corr. de Napoléon, 15785 et 15787.