Touchard-Lafosse, t. III, p
perspicacité, Bernadotte ne prévoyait pas, dès ce moment, la retraite de Russie eJt la campagne de 1813. Mais il ne voulait point se laisser imposer une loi. A tort ou à raison, il éprouvait un sentiment analogue à celui d'un condamné qui voit s'ouvrir devant lui les portes de sa prison. Il était soulagé en songeant qu'il pourrait désormais agir, et surtout parler, ^à sa guise, à l'abri du contrôle plus ou moins discret de la police secrète et des blâmes humiliants; heureux aussi de se voir ainsi brusquement rapproché du rang suprême, objet constant de ses secrètes convoitises, et éperdu enfin, du désir de donner sa mesure, de faire de grandes choses, afin de montrer au monde quelle injustice il y avait à laisser en sous-ordre un homme de son génie. C'est, je crois, pour ces motifs que le maréchal Bernadotte accepta la succession au trône de Suède. Les Suédois l'avaient choisi, espérant trouver en lui le sauveur qui les tirerait de leur abaissement, leur assurerait de nouveau une place honorable entre les nations et leur ferait jouer, si possible, un rôle considérable. Il y avait donc entre les ambitions du peuple et les ambitions du prince une concordance intime : elle apparut clairement aussitôt qu'ils se trouvèrent en présence.
Bernadotte quitta immédiatement Paris, y laissant provisoirement sa femme et son fils, traversa rapide-
ment T Allemagne et le Danemark, et fit, le 19 octobre, à Elseneur, en présence de Tarchevêque d*Upsal, venu à sa rencontre, la profession de foi luthérienne exigée par la constitution suédoise. Le lendemain, il débarquait à Helsingborg, sur l'autre rive du Sund, parcourait ensuite la Suède à petites journées et arrivait le 30 octobre dans les environs de Stockholm, au château de Drottningholm, où se trouvait la cour. Là, une députation de la Diète lui présenta Tacte de son élection et lui fit signer, suivant l'ancien usage, un « acte de garantie », c'est-à-dire une déclaration promettant de respecter les lois fondamentales du pays. Deux jours plus tard, il fut officiellement reçu par Charles XIII, entouré des grands dignitaires et des États du royaume. Il fut en outre adopté par le roi : à la suite de cette adoption il ajouta à ses prénoms le prénom habituel de son nouveau père et ne s'appela plus dès lors que Charles- Jean.
Les impressions de Charles-Jean arrivant en Suède, c'est-à-dire brusquement transporté dans une situation nouvelle et en un pays inconnu, seraient assurément curieuses à bien connaître, encore qu'on puisse douter qu'elles fussent très vives ou singulières. A aucun moment de sa vie, sauf quand son éloquence naturelle l'emportait et seulement pendant le temps où il parlait, Bernadotte ne s'était montré enclin à philosopher. Puis, malgré son étrangeté, sa destinée devait lui sembler trop légitimement due à ses mérites pour être capable
de le surprendre. En tout cas, nous eh sommes, à cet égard, réduit aux conjectures, car je ne sache pas que. des lettres ou des confidences actuellement publiées apportent sur ce point des renseignements précis. Par contre, il est relativement aisé de démêler l'impression que le nouveau prince royal produisit sur ses futurs sujets et notamment sur ceux dont Topinion importait le plus.
Par cela même que les traditions du pays étaient exclusivement et essentiellement monarchiques, le gouvernement, en Suède, se confondait presque avec la cour. Les hauts fonctionnaires formaient l'entourage immédiat et constant du souverain et, en dehors de cet entourage, la vie politique se réduisait à bien peu de chose, dans les longs intervalles séparant les sessions de la Diète. Dès lors, l'influence que le prince royal exercerait immédiatement sur la marche des affaires, l'ascendant plus ou moins considérable qu'il parviendrait à prendre, se trouvaient dépendre, en bonne partie, de l'impression première qu'il ferait sur les courtisans et de la manière dont il serait accueilli d'eux. Or, il ne faudrait aucunement se représenter la cour suédoise, à cette époque, d'après l'ensemble du pays. Celui-ci était diminué, abaissé et appauvri : la cour était brillante et nombreuse, ayant gardé, dans une certaine mesure, les apparences et le ton donnés jadis par le pimpant Gustave III. Partout des gens cha«iu:rés, titulaires de charges aux appella-^ tions pompeuîWji, très cérémonieux, trè§ corrects et -. —
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la chose va de soi — très nobles*. Assurément, quelquesuns seulement des noms que Ton entendait annoncer étaient vraiment illustres, c'est-à-dire connus dans toute l'Europe, mais ceux-là même qui ne rappelaient rien de précis à un étranger représentaient souvent un long passé de gloire locale et de traditions très aristocratiques. Et tous ces gentilshommes de vieille souche, sensibles aux questions de forme et de tenue, imbus d'idées conservatrices, éprouvaient une répulsion instinctive pour tout ce qui rappelait la démocratie. J'ai déjà été amené à indiquer comment ces sentiments se firent jour aussitôt que la candidature du prince de Ponte- Corvo se trouva posée : Charles XIII songeait alors avec effroi au « ridicule » qu'il y aurait à choisir ce « caporal » et demandait avec anxiété s'il y avait rien en 'lui qui « sentît la révolution * ». Le maréchal nommé pour les raisons que l'on sait, les appréhensions ne disparurent point complètement^. Le nouveau prince était un héros, la chose demeurait entendue et tout le monde se réjouissait de voir venir un héros, puisque la Suède avait positivement besoin d'en posséder un, mais, se souvenant de ses origines, chacun craignait que le héros, encore teinté de sans-culbttisme, ne fût inculte et hirsute.
Il parut. Sa taille assez élevée était robuste, élégante
1. Trolle-Wachtmeister, t. II, p. 42. — Cf., à titre d'exemple, Bngestrôm^ t. lU p. 252.