M BERNADOTTE ROI
une allocution à Tarchevêque d'Ùpsal. En débarquant à Helsingborg, il harangue la députation venue pour le recevoir. Arrivé à Drottnîngholm, il fait un discours à la députation de la Diète. Le jour de son entrée à Stockholm, il s'adresse successivement au Grand-Gouverneur, aux magistrats et aux Anciens de la ville. Quarante-huit heures après il harangue simultanément le roi et la Diète et la semaine n*était pas écoulée qu'il haranguait de nouveau ces mêmes députés sur le point de se séparer. Et ce ne sont là, bien entendu, que les discours vraiment officiels : pour que la nomenclature fût complète, il conviendrait d'y ajouter nombre de soidisant conversations dont il honora diverses personnes, car, avec lui, tout entretien tourne au monologue et tout monologue prend nécessairement une allure oratoire.
Publics ou privés, tous ces discours sont en français. Le prince ne sachant que sa langue maternelle, le fait est naturel et ne présentait pas d'inconvénient bien grave dans la Suède d'alors. Ce n'est pas que les Suédois fussent indifférents à ce détail; ils avaient un sentiment très vif de leur nationalité et Ton se souvient que Fournier avait dû promettre que Bernadotte apprendrait leur langue. Mais, d'autre part, le français, très apprécié au xvin** siècle dans les hautes classes do l'Europe entière, avait, au temps de Gustave III, régné presque en maître à la cour de Stockholm. La situation n'était plus la même vers 1810; néanmoins tout le
LES dé:buts du prince royal 58
monde, dans Tentourage de Charles XIII, continuait à le parler, à Fécrire et surtout à le comprendre sans la moindre difficulté. Si donc les gens du vulgaire devaient se borner souvent à admirer la belle prestance et l'assurance loquace de leur nouveau prince, grands dignitaires et hauts fonctionnaires, sauf quelques très rares exceptions, ne perdaient aucune de ses paroles. Ils les jugeaient pleines d'une noble assurance, également éloignées de Toutrecuidance ou d'une modestie déplacée. Ils y retrouvaient, en un mot, la dignité et la majesté qui frappaient dans l'aspect de celui qui les prononçait et dès lors appliquèrent immédiatement à Charles-Jean le mot du Roi Lear de Shakespeare : Every inch a king. Tout en lui semblait d'un roi.
Un pareil jugement n'avait du reste rien d'invraisemblable : à part quelques détails sur lesquels j'aurai à revenir, l'ancien sergent au Royal Marine le méritait certainement. Les soldats de la République qui attei^» gnirent sous l'Empire au faîte des honneurs et des dignités, mirent des années pour en arriver là. Ils franchirent les divers échelons sociaux très rapidement sans doute, mais presque un par un. Certains, particulièrement mal doués, gardèrent toujours des traces évidentes de leur rusticité primitive, mais la plupart s'affinèrent, et cela d'autant plus vite que l'homme s'habitue facilement à la fortune. Parcourant l'Europe à la tête de la Grande Armée et introduits dans les vieilles cours, ils en prirent sans efforts les usages et les habitudes exté-
rieures, surtout quand ils avaient la souplesse rusée d'un Bernadotte. A cela, je le répète, rien de surprenant; mais les membres d*une vieille aristocratie conservatrice ne pouvaient admettre la chose qu'après l'avoir bien et dûment constatée.
Lors donc que Charles-Jean arriva en Suède, la stupéfaction fut profonde à la cour en découvrant qu'il n'était pas barbare et, du coup, l'enthousiasme fut d'autant plus grand que les craintes avaient été plus vives. Charles XIII, plus ému que jamais, tomba eti pleurant dans les bras de son nouveau fils. La reine douairière s'écria : « C'est un prince tout à fait aimable » et ajouta, pour donner plus de prix à l'éloge : « Cette appréciation ne doit pas être sans quelque valeur, formulée par la veuve de Gustave III * ». Les courtisans renchérirent naturellement; des légitimistes jusque-là intransigeants se déclarèrent brusquement séduits '. Bref, sauf quelques rares exceptions qui ne pouvaient tirer à conséquence, le grand monde, c'est-à-dire, au point de vue politique, la Suède à peu près entière, fut immédiatement, en moins de trois ou quatre jours, complètement acquise au nouveau venu, subjuguée par son affabilité majestueuse, par son élégance correcte et raffinée.
Charles- Jean ne resta pas sur ce premier succès. Il avait de droit entrée au Conseil. La première séance où il vint, s'ouvrit monotone et terne, comme d'habitude.