Recueil de lettres, etc., 1. 1, p
empanachées. Son '< âme » notamment joue volontiers des rôles encombrants et bizarres. Il la voit brusquement « s'élever au niveau de sa nouvelle destinée* » et lorsqu'il se trouve en présence d'obligations difficiles, il décide de les remplir, « en^ croyant son cœur », et <c parce qu'il n'exista jamais pour l'âme d'un mortel de plus puissant mobile^ ». Formé d'autre part à l'école de Napoléon, qui fut un maître en ce genre, il excelle dans Tart de la mise en scène, et, dans les circonstances les plus humbles comme dans les plus solennelles, sait combiner toutes choses de manière à frapper les spectateurs. Il possède, du reste, au suprême degré, cette intuition qui, en littérature, fait les auteurs dramatiques -adroits : une situation quelconque étant donnée, il découvre immédiatement, d'instinct, l'attitude et les phrases qui lui assureront tout son relief. Et ainsi, son existence devient un mélodrame perpétuel où il joue simultanément des rôles très divers, contradictoires même au besoin, mais toujours avantageux. Le voici en présence de l'archevêque venu recueillir sa profession de foi. Placé dans une circonstance un peu analogue, Henri IV déclarait : « Paris vaut bien une messe ». Mais le nouveau prince de Suède n'avait rien du cynisme bon enfant de son illustre compatriote. Il s'écria donc : « Monsieur l'Archevêque... Les événements qui se sont
1. Discours à une clépulalion des États du royaume, 31 octobre 1810. Recuçii de htires, etc., t. I, p. 5.
2. Lettre au roi de Suède, du 7 septembre 1810. Coupé de Saint- •DokMit et de Aochefort, t. I, p. 70.
passés pendant les vingt dernières années ayant amené les armées françaises en Allemagne, j'ai eu occasion de connaître les ministres protestants de ce pays et de me convaincre, en conversant avec eux, que la confession d'Augsbourg contient véritablement la parole de Dieu et la doctrine de Jésus-Christ. Toutes les recherches que j'ai faites depuis m'ont affermi dans l'opinion que cette profession est la véritable. C'est donc par persuasion, autant que par le désir d'établir entre le peuple suédois et moi des rapports plus intimes, que je déclare aujourd'hui publiquement professer la confession luthérienne à laquelle j'étais depuis longtemps attaché de cœur*. » Or, il ne faut pas oublier que le maréchal Bernadotte n'avait jamais témoigné la moindre touFv nure d'esprit théologique, ne savait pas Tallemand et, durant ses séjours en Allemagne, était occupé de toute autre chose que de discussions dogmatiques.
Quelques jours après son arrivée, le Conseil se réunit pour une délibération grave. Le baron Alquier, ministre de France, venait d'inviter le gouvernement suédois à tenir ses engagements relatifs au blocus continental et à déclarer la guerre à l'Angleterre. La question était d'importance : ne pas obéir provoquerait chez Napoléon un mécontentement dont les effets pourraient être terribles; se soumettre interromperait tout commerce maritime, partant ruinerait le pays. Situation
1. Touchard-Lafosse, t. II, p. 168. — Coupé de Saint-Donat, 1. 1, p. 473.
particulièrement délicate surtout pour le prince royal; de quelque façon qu'il opinât, il risquait d*ètre blâmé, car il se trouvait placé dans l'alternative, soit de paraître pousser le pays dans une voie d'aventures, soit de paraître obéir servilement aux ordres de son ancien maître. Sa position était même assez dramatique, car il s'agissait, pour lui, Français hier encore, de donner une opinion sur les relations avec la France. Tout raisonnement offrait des dangers. Le prince, le sentant, prononça un discours passionné. Il développa longuement des idées générales, la nécessité pour un État, de ne jamais accepter d'ordres déshonorants, mais eut soin d'ajouter que, nouveau venu dans .le pays et n'en connaissant point encore les ressources, il ne pouvait donner d'opinion motivée ; enfin, s'élevant à la haute éloquence, il supplia le roi de faire abstraction de la situation dans laquelle il se trouvait lui-même : sa fenome et ses enfants étaient encore sous la puissance de Napoléon, mais rien de ce qui le touchait personnellement ne devait entrer en ligne de compte, et c'est pourquoi... il demandait la permission de se retirer pendant la délibération pour rentrer lorsque la décision serait prisée C'était une manière de ne point donner son avis tout à la fois adroite et décorative. Pour peu qu'on y réfléchisse pourtant, le pathétique de la fin parait légè-^ rement absurde. Il arrivait parfois à Napoléon de faire
i. Trolle-Wachtmeister, t. I, p. 264. -- Schinkel, t. VI,. p. 2&.
enfermer à Vincennes des courriers porteurs de nouvelles qui lui déplaisaient % mais il n'est guère probable que la princesse royale de Suède courût risque d'être maltraitée. Tout au plus lui aurait-on enjoint de quitter le territoire de l'Empire, ce qui l'aurait simplement obligée à venir rejoindre son mari.
Lus de sang-froid, la plupart des discours de Charles- Jean appellent les mêmes réserves : l'argumentation est extravagante, le style souvent exagéré jusqu'au ridicule, et si l'on songe enfin qu'ils étaient débités avec un accent gascon terrible^, il semble qu'ils dussent surtout faire sourire. Mais les Suédois avaient beau savoir bien le français, l'accent ne les choquait point et ils étaient moins sensibles que nous ne le sommes aux exagéra^ tions du style. Enfin — et ceci est encore un des traits de sa nature théâtrale — Charles-Jean, précisément parce qu'il se persuadait lui-même, jouait tous les rôles qu'il se distribuait avec une chaleur et une envergure admirables. Sa fougue astucieuse emportait tout, forçant les résistances et ne permettant pas les réflexions. L'archevêque demeura donc probablement persuadé des convictions théologiques du prince et la scène du Conseil fit sur tous les assistants une impression profonde. Le roi, plus attendri encore que de coutume, pleurait tout haut; aucun des conseillers ne garda son sang-froid et tous