Recueil de lettres, etc., t. I, p
diplomatiques par une action militaire; il fît voter par la Diète une importante loi sur la presse dont nous verrons par la suite les conséquences, mais en expliquant que les pourparlers avec les cours étrangères ne pourraient être fructueux que s'ils n'étaient pas gênés par des discussions oiseuses et des articles malencontreux. Lors donc que Ton entreprend d'étudier le rôle de Charles-Jean comme chef d'Etat, c'est le diplomate que Ton rencontre tout d'abord. Quatre ans durant, de la fin de 1810 au début de 1815, il dirigea constamment des négociations complexes et délicates, mêlant la Suède et se mêlant lui-même — les deux faits, nous le verrons, demeurent distincts — à la grande crise qui secoua alors TEurape, prenant une part active à la coalition qui vainquit Napoléon en Allemagne, consommant l'union entre la Suède et la Norvège, défendant au Congrès de Vienne les résultats obtenus, et entre temps, intervenant d'une manière active dans les compétitions obscures qui précédèrent le retour des Bourbons.
Tout, en 1810, portait le nouveau prince royal à suivre avec grand soin la politique extérieure : Fétat de l'Europe aussi bien que ses aptitudes et ses sentiments personnels. Les succès diplomatiques sont, ainsi que les succès militaires, volontiers rapides et frappants : leurs effets ne se manifestent pas simplement à la longue, comme ceux des réformes administratives, et, forçant l'attention, ils mettent immédiatement le plus habile au premier plan. Puis, encore que l'ancien maréchal ne
fût pas novice en matière d'administration, son passé le préparait cependant à négocier des alliances ou à élaborer des plans de campagne, mieux qu'à présider à Tobscur et patient travail de régénération intérieure d'un pays. La Suède, en outre, lui étant encore à peu près inconnue, il ne pouvait, durant les premiers temps, y effectuer des réformes personnelles et risquait de se voir réduit à suivre les indications de ses conseillers, avouant par là leur compétence supérieure à la sienne : — toutes choses ne convenant guère à son humeur. Mais, s'il ignorait la Suède, il avait par contre, sur l'Europe, des notions assez justes. En même temps qu'elle l'accoutumait aux procédés des chancelleries, sa carrière l'avait mis plus ou moins au fait de la situation et des visées des diverses puissances, du caractère et des ambitions des souverains, lui faisant même nouer avec certains des relations personnelles. Il connaissait surtout très bien, et pour cause, les habitudes de Napoléon et les affaires de France, — connaissance particulièrement avantageuse, car la France devenait pour lui une puissance étrangère et celle précisément qu'il devrait surveiller surtout, puisque c'était elle qui, prédominant en Europe, faisait à son caprice les destinées des Etats secondaires. En ce qui touche la direction des relations extérieures, Charles- Jean se trouvait par conséquent, dès le jour de son arrivée, plus compétent que ses conseillers et mieux préparé qu'un prince purement Scandinave; la diplomatie offrait d'autre part à sa vanité
le vaste théâtre quelle ambitionnait; enfin, eût-il même été plus incapable et moins assoiffé de gloire, la situation de l'Europe à cette époque suffisait pour Tempêcher de se cantonner dans le gouvernement intérieur de sa patrie d'adoption.
Les perpétuels remaniements de territoires qui se produisaient alors, agrandissant quelques Etats, ruinant ou supprimant les autres, obligeaient toutes les puissances à manœuvrer très savamment, surtout quand elles ne possédaient pas de forces suffisantes pour imposer leur droit à l'existence. Tel était le cas de la Suède. En outre, il semblait bien, dans l'automne de 1810, qu'elle dût se trouver bientôt en présence de conjonctures toutes spéciales, exigeant de sa part une grande prudence et beaucoup d'adresse. Une nouvelle crise européenne se préparait; tout le monde commençait à s'en préoccuper, et Charles-Jean, pour sa part, la jugeait inévitable et prochaine. Et la cause déterminante de cette crise apparaissait clairement aussi. L'amitié des deux empereurs subsistait toujours officiellement, l'un et l'autre continuant à la proclamer sans cesse. Mais, en fait, les dissentiments qui se glissaient entre çux n'étaient plus un mystère et l'on prévoyait le moment où la Grande Alliance aboutirait à une guerre. Lors d'un pareil conflit, la Suède, placée entre les deux rivaux, pourrait être d'un utile secours à l'un ou à l'autre, se verrait à même de jouer un rôle auquel ses forces diminuées ne lui permettaient plus d'aspirer dans
des circonstances ordinaires, et arriverait peut-êlre ainsi à se faire payer très chèrement son abstention ou son appui. Il y aurait donc là pour elle une occasion à saisir. Charles-Jean et les Suédois étaient parfaitement d'accord pour ne la point laisser échapper. Les Suédois espéraient retrouver quelque chose de leur gloire passée et réparer leurs pertes récentes; Charles-Jean voyait le moyen, en conduisant les Suédois à la gloire, de s'imposer au premier plan. De pareils desseins offraient bien quelques difficultés préjudicielles, la Suède n'ayant, pour ainsi dire, ni armée ni argent. Mais l'amour-propre des Suédois les empêchait de trop songer à ces vétilles; la vanité de Charles-Jean ne les avouait pas volontiers non plus et son ingéniosité lui faisait d'ailleurs entrevoir les moyens de se passer des ressources qui lui manquaient.
Assoiffé d'indépendance et d'honneurs, Charles-Jean entendait traiter avec tout le monde sur un pied d'égalité parfaite : il déclara plus tard, en termes très vifs, au ministre d'Alexandre, qu'il ne prendrait le joug d'aucune puissance sur terre * ; il avait affirmé dès son arrivée qu'il n'obéirait point servilement à Napoléon : ses premiers actes diplomatiques furent l'application exacte de ces doctrines. Dès le mois de novembre 1810 des pourparlers s'engagèrent avec la Russie et avec l'Angleterre, pourparlers très vagues et tellement secrets [qu'il est