Correspondance de Napoléon
verné par un homme qu'il avait tenu sous sa coupe. Les événements ont prouvé son erreur sur ce point : ses sentiments n'en demeuraient pas moins absolument naturels et se mtmifestaient d'autant plus librement qu'il était mécontent du gouvernement suédois. A son point de vue, en effet, la susceptibilité de son ancien lieutenant était une arrogance déplacée et son désir d'indépendance une sorte d'insubordination. Il était positivement irrité par ce qu'il devinait du rapprochement entre la Suède et la Russie ou l'Angleterre; enfin, la conséquence visible de ce rapprochement, ç'est-àdire la contrebande effrénée se faisant chaque jour plus ouvertement par Gothenbourg et la Poméranie, lui semblait, non sans raison, une attaque constante et directe contre le système continental*. Et toutes ces causes de mésintelligence, s'additionnant peu à peu, réagissant •sans cesse les unes sur les autres, s'avivant par leur multiplicité même, ' — toutes ces causes, importantes ou médiocres, rendaient les relations entre les deux Etats de plus en plus difficiles et préparaient les mesures extrêmes. En janvier 1812, Napoléon perdit patience : afin de mettre un terme à la contrebande, sans avertissement d'aucune sorte et comme s'il s'était agi d'une simple opération de police intérieure, les troupes du général Priant occupèrent la Poméranie. Charles-Jean
1. Cf. les lettres de Rosen, alors gouverneur de Gothenbourg, publiées par Ahnfeldt, Ur Svenska hofvets och aristokratiens lif (Tableaux de la vie de la cour et de l'aristocratie suédoises) t. V, p. 221. Voir notamment p. 250.
protesta violemment. L'Empereur riposta en présentant ses revendications sous forme d'ultimatum et peu après son ministre à Stockholm demandait officiellement s'il devait se considérer comme représentant une puissance amie ou ennemie. La rupture cependant n'était pas consommée. Charles-Jean continuait à négocier, et, soit directement par le consul général de Suède à Paris, soit indirectement par l'intermédiaire du gouvernement autrichien, offrait toujours une entente, sur la base de la garantie de la Norvège *. Mais, si je suis persuadé qu'au début, le prince royal eût été parfaitement disposé à s'allier avec la France à condition que celle-ci donnât son approbation au plan norvégien, il me semble évident que ces dernières ouvertures n'eurent d'autre but que d'égarer l'Empereur ou peut-être de ménager à la Suède une ligne de retraite possible. Elles n'étaient assurément ni très sincères ni très sérieuses, car elles furent renouvelées encore après le début de la guerre de Russie, au quartier général déjà transporté à Dresde, et, à ce moment-là, la Suède était engagée avec les adversaires de la France.
Dès les premiers pourparlers avec l'Angleterre et la Russie, en novembre et décembre 1810, Charles- Jean avait fait des allusions non déguisées à la Norvège '. Les réponses n'étant pas décourageantes, les échanges de vue
1. Schinkel, t. VI, notamment p. 142, 146, 191; Touchard-Lafosse, t. II, p. 266.