‹ Bernadotte, roiChapitre 44 sur 111 · Toucliard-Lafosse, t. II, p · texte numérisé non relu

Toucliard-Lafosse, t. II, p

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ment précise pour qu'il n'entreprenne rien d'inutile et ne gaspille point ses efforts. Or ces traits distinguent toutes les négociations bien menées, en tous temps et en tous pays. A ne voir donc que le fond des choses, le prince royal de Suède est un joueur aussi correct et classique que n'importe quel diplomate vieilli dans les chancelleries. Enfin, et c'est là la caractéristique véritable de sa diplomatie, l'exubérance ou la fantaisie des démonstrations auxquelles il se livre finissent par se concilier admirablement avec cette rigueur méthodique et prudente, la masquant simplement en certains cas, allant d'autres fois jusqu'à la servir.

Le besoin qui le dévorait de manifester sans cesse, sa manie notamment d'écrire à tout propos, auraient dû lui créer des embarras : un tel jeu risque volontiers de devenir dangereux car il y a toujours imprudence, de la part d'un chef d'Etat, à se découvrir complètement en se privant de la ressource suprême de désavouer ses agents. Mais Charles-Jean échappait à ce danger, grâce à ses exagérations mêmes. Pleines d'abandon apparent, ses lettres demeurent volontiers d'une signification un peu incertaine et sont souvent passionnées et hyperboliques au point de perdre toute précision. Serrées de près, elles ne livrent que peu de chose : rien, en tout cas, dont un adversaire pût tirer parti. De même les discours : dès que le prince s'emporte outre mesure, il devient incohérent et vague. Par contre, aussitôt que ses paroles se précisent et alors même qu'il semble

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obéir à un sentiment irréfléchi, on peut être certain qu'il dit seulement ce qu'il y a lieu de dire. Non qu'il feigne jamais d'être passionné : il Test réellement toujours autant qu'il le paraît, seulement, personne n'ayant jamais comme lui concilié les contraires, le fond de sa nature est tout à la fois tumultueux et avisé : un instinct toujours en éveil, même lorsqu'il perd son sang-froid, l'empêche de prononcer des paroles irréparables et lui dicte celles qui peuvent le mieux servir les vues de sa raison. De cela, Tentrevue d'Abo fournit des exemples frappants.

Il y fut, j'en suis convaincu, parfaitement sincère : il éprouvait tous les sentiments dont il témoignait à l'égard du tzar et s'y laissait aller tout naturellement; il n'avait certainement pas appris par cœur, d'avance, les déclarations sensationnelles que je rapportais tout à l'heure. Seulement, en dépit des apparences, ces déclarations ne sacrifient rien d'essentiel et ne le mettent aucunement à la merci de son allié; bien mieux, elles lui donnent barre sur lui et rentrent ainsi dans l'ensemble d'un plan politique parfaitement raisonné et prudent. Charles- Jean n'est pas venu à Abo simplement pour hâter la conclusion d'un nouveau traité et en discuter les clauses : un plénipotentiaire aurait sufG pour pareille besogne. Il veut renforcer l'alliance politique d'une amitié personnelle et conquérir le tzar lui-même, de manière à le trouver constamment bien disposé dans toutes les éventualités qui pourront surgir et que les

traités ne sauraient prévoir. Or quel moyen plus sûr que de tabler sur les senliments chevaleresques d'Alexandre? Au lieu de témoigner la moindre méfiance, mieux vaut affecter une confiance illimitée; ne rien exiger sera peut-être la meilleure manière de tout obtenir. Ainsi en agit le prince de Suède :. il renonce aux gages promis, refuse les trente-cinq mille hommes. Et Alexandre, naturellement touché de procédés pareils, s'écrie « qu'il ne les oubliera jamais » ; à la seconde fois il déclare à son nouvel ami, sans doute avec une émotion profonde : « C'est beau ce que vous faites là* ». Enfin, dans la suite, il manifestera, à maintes reprises et de façon positive, son attachement pour le prince royal, prouvant par là même que celui-ci avait vu juste et joué avec adresse. Et cette adresse avait été d'autant plus grande qu'il n'avait, somme toute, rien sacrifié, — rien, au moins qui eût une valeur sérieuse. Que signifiait, en effet, la prise en gage d'Œsel et de Riga? Comment la Suède pourrait-elle les conserver le jour où la Russie voudrait les lui reprendre par la force? Et de même pour les trente-cinq mille hommes. Des raisons auxquelles nous allons revenir les rendaient à ce moment à peu près inutiles à la Suède. Le discours fut prodigieusement chevaleresque, le sentiment qui l'inspira infiniment moins, sans compter que ce coup de théâtre savant masquait une évolution de la diplomatie

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