‹ Bernadotte, roiChapitre 48 sur 111 · Id., iOid · texte numérisé non relu

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En même temps donc que les obstacles surgissants pro-^ voquaient chez lui des accès de colère et des effervescences de pensée, ils déterminaient dans sa ligne de conduite des modifications rationnelles et graduées. A Abo même, il avait retardé la conquête de la Norvège; cette première atteinte au plan primitif fut suivie de beaucoup d'autres. Au fur et à mesure que la situation générale se modifiait de la manière que je résumais tout à l'heure, on le voyait reculer peu à peu, et faire concession sur concession. L'Angleterre ne voulant décî* dément pas modérer ses exigences, il fallut bien la satisfaire : le ministre de France à Stockholm reçut brusquement ses passeports *. Ce ne fut toutefois que le 20 décembre 1812. Moscou avait brûlé, la Grande Armée était en retraite, la Russie semblait définitivement victorieuse, si bien qu'il n'y avait plus grand intérêt pour la Suède à se ménager la possibilité d'un raccommodement avec Napoléon. Mais cette rupture de pure forme ne pouvait être considérée comme une concession suffisante, précisément parce qu'elle n'entraînait aucun risque. Désireuse de conserver les bonnes grâces de ses alliés^ la Suède leur devait donc des gages plus positifs, et ceuxci se résumaient tout naturellement dans les exigences constamment maintenues par l'Angleterre. Mais, consentir à rendre des services effectifs à la coalition avant de se faire payer par elle, c'était abandonner tout un

i. Touchard-Lafosse, t. II, p. 317; Forsell, p. 195.

plan de conduite longuement mûri, renoncer à une altitude aussi ingénieuse que prudente. D'autre part, faire débarquer des troupes suédoises en Allemagne, c'était pour le prince royal — - contraint par sa réputation même à commander les troupes en personne — ► se décider à porter lui-même et directement les armes contre son ancienne patrie. Il avait déjà, assurément, favorisé la Russie aux dépens de la France, mais par une abstention plus que par des actes positifs, et s'il éprouvait le besoin de justifier cette conduite, il pouvait, sans arguties par trop grandes, conclure qu'il était demeuré neutre. Maintenant, au contraire, il se trouvait mis en demeure de prendre aux opérations militaires de la coalition une part active et importante.. Ancien maréchal d'Empire, voudrait-il faire face, sur des champs de bataille, à l'Empereur et à ses compagnons d'armes d'hier? Ancien soldat français, se déciderait-il à faire tirer sur des troupes françaises? Les circonstances ne le mettaient donc plus simplement aux prises avec des difficultés politiques ; celles-ci se trouvaient renforcées par un obstacle moral, et la situation, qui serait demeurée toute simple pour un prince né Suédois, devenait délicate et étrange pour lui qui était né Français,

La conduite que Charles-Jean tint en celte circonstance lui a valu des reproches flétrissants. Sont-ils mérités? A celte question souvent discutée, et qui sans doute le sera souvent encore, je n'entends chercher ici aucune réponse. En présence de problèmes de ce genre, une

grande prudence sï'impose, car les éléments d'appréciation sont vraiment trop incertains, et les principaux intéressés eux-mêmes ne paraissent pas avoir toujours des idées bien neltes. Nous connaissons de Napoléon même deux opinions difficiles à concilier. Un jour, il flétrissait la conduite de son ancien lieutenant en lançant l'apostrophe fameuse : « Pour prendre femme, on ne renonce point à sa mère. » Une autre fois, il déclarait : « Je ne puis dire qu'il m'ait trahi K » Les sentiments de Bernadotte ne semblent pas beaucoup plus clairs. Il importe cependant, sinon de les juger, au moins d'essayer de les démêler, puisque nous «ommes en présence d'un incident que Ton tient volontiers pour capital dans son histoire et qui demeure, en tout cas ^ particulièrement propre à faire connaître certains aspects de son caractère.

Constatons, tout d'abord, un fait assez imprévu. Le prince royal se trouvait dans des conditions vraiment exceptionnelles et capables d'impressionner des imaginations même médiocrement vives. Or lui qui avait si développé le sens des situations dramatiques, parut remarquer à peine celle-ci. Quelque parti qu'il prît, il le pouvait appuyer de considérations éloquentes, et l'on était en droit d'attendre de lui des discours visant au sublime. Quelle occasion unique, en efîet, pour faire preuve d'un héroïsme renouvelé de l'antique! Les

J. Mémorial de Sainte-Hélène, O'Meara. Napoléon en exil, L II, p. 401*

déchirements de sa conscience,... la fatalité le plaçant dans une alternative inconnue aux autres mortels,... son âme hésitant entre sa nouvelle et son ancienne patrie,... rimmensité du sacrifice qu'il faisait en préférant la première à la seconde... autant de thèmes propices aux développements sonores. Mais Charles-Jean ne dit rien de tout cela. Il écrivit à Napoléon une grande lettre rendue publique ' : elle est pleine de considérations politiques; mais sur lui-même, deux ou trois phrases seulement, maigres, incolores et vides. Et cette réserve, contrastant étrangement avec sa grandiloquence habituelle, permet déjà de penser que sa conscience ne fut aucunement déchirée, qu'il remarqua à peine la singularité de sa situation et ne se douta même point do rindignation que soulèverait sa prise d'armes contre la France.

Sa conduite, à vrai dire, pouvait lui sembler toute naturelle, dans une hypothèse : si, complètement identifié avec son pays d'adoption, il était déjà vraiment et uniquement Suédois. Suédois il croyait Fêtre : l'ayant beaucoup répété, il n'en pouvait douter, au moins dans le cours ordinaire de la vie. Mais les liens de sentiment qui l'unissaient à la Suède n'étaient pas encore bien solides, puisque nous le verrons songer sans scrupules à quitter sa patrie officielle, le jour où il croira découvrir dans cet abandon la possibilité d'un avantage per-

1. 23 mars 1813. Recueil de lettres, etc.; Touchard-Lafosse, t. Il, p. 326, note.

sonnel. Faut-il le supposer alors aveuglé par une passion violente, par cette haine féroce contre Napoléon, où l'on a voulu chercher parfois toute l'explication de sa conduite? J'ai déjà fait des réserves au sujet de la férocité de cette haine et j'aurai encore occasion de montrer qu'elle n'obscurcit jamais la netteté de sa vision. Il est évident, cependant, qu'il nourrissait contre son ancien maître une rancune assez acre; partant, l'idée de le combattre ne dçvait pas lui déplaire, et, se flattant de l'espoir de le vaincre, il pouvait même se réjouir à l'idée de lui démontrer ainsi sa supériorité. De pareils sentiments, bien qu'inavoués peut-être, ont dû avoir une réelle influence sur la conduite du prince royal. Mais, je ne suis pas convaincu que, combattant Napoléon, il pensât combattre la France.

Beaucoup de personnes, précisément à cette époque, séparaient soigneusement la France de l'Empereur et prétendaient que lajueilleure manière de servir le pays élait de s'attaquer au souverain. Le duc de Richelieu, par exemple, passa toujours pour excellent Français : alors cependant, il ne se consolait point d'être retenu dans son gouvernement d'Odessa et sollicitait du tzar un commandement qui lui permit de combattre personnellement les armées françaises *. Bien d'autres pensaient de même et les états-majors de la coalition, celui du prince de Suède, notamment, comptaient bon nombre

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