Martens, Nouveau Recueil^ 1. 1, p
trente mille hommes qui se joignirent à des corps prussiens et aux contingents russes stipulés par la convention d'Abo et le prince royal, débarquant à Stralsund le 18 mai, prit le commandement des troupes.
Il y était à peine quand surgit cette éventualité de l'entrée du Danemark dans la coalition que nous avons déjà mentionnée en indiquant les conséquences désas« treuses dont elle menaçait la Suède. Apprenant successivement la présence d'un négociateur russe à Copenhague, les intentions bienveillantes du cabinet anglais pour le gouvernement danois, informé, plus ou moins exactement, des dispositions de celui-ci, Charles- Jean avait les meilleures raisons de se montrer inquiet. Croyant les choses plus avancées qu'elles ne l'étaient, redoutant de se voir complètement joué et déçu, il voulut essayer de parer, au moins en partie, le coup qu'il prévoyait. Si le Danemark devait se joindre à la coalition, mieux valait que ce fût, dans une certaine mesure, par l'intermédiaire de la Suède : celle-ci pourrait régler ainsi les conditions de cette accession et parvenir peutrêtre à sauvegarder quelque peu ses intérêts. Pour cela, il fallait formuler des propositions tout à la fois acceptables pour la Suède, suffisamment avantageuses pour le Danemark et telles que ce dernier, s'il les repoussait, se compromît vis-à-vis des alliés. Des plénipotentiaires suédois se rendirent donc à Copenhague. Ils rappelèrent que la Norvège était formellement promise à la Suède, mais déclarèrent celle-ci disposée à quelques concessions dans le cas où
Sa Majeslé danoise accéderait à la coalition et mettrait un corps à la disposition du prince royal. La Suède se contenterait alors de la possession immédiate de Tévêché de Trondhjem; la cession du reste de la Norvège serait renvoyée à la paix générale et ne s'efFectuerait même que dans le cas où le roi de Danemark obtiendrait des compensations qu'il jugerait lui-même suffisantes. Le gouvernement danois refusa, et, rompant définitivement avec la coalition, s'engagea davantage encore avec la France *. La manœuvre ainsi improvisée par Charles- Jean n^eut en somme aucune influence marquée sur la marche des événements. Elle n'en demeure pas moins intéressante, nous fournissant une preuve de la souplesse de ses talents diplomatiques. Sa prudence n'empêchait pas, le cas échéant, les décisions hardies et promptes. Il demeurait en outre constamment maître de ses conceptions, sachant les modifier à propos et sacrifiant au besoin ce que les circonstances faisaient apparaître comme irréalisable. Lors de l'entrevue d'Abo et au printemps de 1813 il avait modifié sa ligne de conduite tout en maintenant rigoureusement le but qu'il s'était proposé tout d'abord; ce but même, il le modifia brusquement lors de ses ouvertures au Danemark. C'est ainsi qu'il savait tenir compte des obstacles, sans se laisser déconcerter par eux.
Compromises par instants, durant la première moitié
I. Forsell, p. 236. — Traité du 18 juillet 1813; dans Martens, Nouveau Recueil, t. I, p. 589.
de 1813, les affaires de la Suède se rétablirent bientôt. Des incidents un peu fâcheux se produisirent encore, au cours de la campagne d'Allemagne, mais ces nuages, absolument passagers, ne furent jamais très menaçants. Le parti auquel la Suède avait lié sa fortune l'emportait décidément : les alliés vainqueurs maintenaient leurs promesses et seraient sans doute d'autant moins disposés à les oublier que le prince royal avait acquis parmi eux une situation tout à fait hors de rapport avec rimportance de son pays. A cet égard Tamitié d'Alexandre était pour quelque chose, la réputation et les talents militaires de Charles-Jean faisaient le reste. Formé à l'école napoléonienne, il apparaissait presque comme le seul général capable de vaincre Napoléon et devenait ainsi pour les coalisés un auxiliaire dont la bonne volonté devait être soigneusement ménagée. Aussi le flattait-on. Les souverains lui écrivaient des lettres affables, des courriers de marque se succédaient à son quartier général, apportant les insignes des ordres les plus réputés \ puis, quand un retour offensif de Napoléon mettait le désarroi dans les états-majors, on se tournait vers lui pour solliciter ses avis et les écouter avec déférence. Aux conférences de Trachenberg son rôle fut prépondérant, et les historiens s'accordent à penser que c'est lui qui dicta le plan de campagne arrêté à ce moment '.
1. Rochechouart, Souvenirs, p. 2i5; Touchard-Lafosse, t. II, p. 333.