Alin, p. 9, et Appendice, p
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vis-à-vis de l'Angleterre; de la situation financière et militaire de la Suède : on a même insinué qu'il voulait se concilier les sympathies des Norvégiens afin de pouvoir régner paisiblement sur eux le jour où une révolution le chasserait de Suède. Et aucune de ces explications — non pas même la dernière — n'apparaît comme absurde, ni même comme improbable. Aucune déciles toutefois na semble suffisante. Mais les actes du prince royal que nous avons rapportés jusqu'ici ayant toujours été déterminés par des causes très diverses et complexes, il en fut vraisemblablement de même cette fois encore et toutes les raisons que je viens d'énumérer purent et durent même avoir une influence sur sa résolution.
L'idée d'une « union » entre les deux parties de la péninsule avait d'ailleurs été déjà. mise en avant. Le fameux mémoire du comte Platcn, remis au prince lors de son élection et qui devint peut-être la cause première de toute la Politique de 1812, en parlait en termes exprès. Il est incontestable également que la môme idée fut émise dans des pourparlers avec le gouvernement britannique et il n'est pas impossible qu'un certain accord se fut établi à ce sujet*, encore que les termes du traité anglo-suédois de 1813 soient formels. On ne saurait nier non plus que la Suède ne possédât en 1814 des ressources très médiocres pour entreprendre une campagne qui ne pourrait plus être faite à l'aide
i. Schinkel, l. VIII, p. 29, note.
de subsides anglais et de coatiogents russes ou prussiens. Et une pareille guerre devait d'autant raoins plaire au prince royal* qu'il n'avait personnellement rien à gagner dans l'aventure : sa gloire n'en sortirait point augmentée et sa popularité risquerait de s'y compromettre. D'autre part, les intentions vraies de ses alliés lui inspiraient des inquiétudes, étant donné surtout que ni l'Angleterre ni la Russie n'avaient plus besoin de lui. Il estimait que les commissaires des puissances, venus pour exhorter les Norvégiens à la soumission, n'agiraient peut-être pas avec la franchise et l'activité désirables^, et que mieux valait, par conséquent, ne pas s'en rapporter à leurs efforts. Enfin, un congrès, général allait se réunir à Vienne pour régler définitivement la situation de l'Europe. S'il trouvait la cause encore pendante, bien des motifs le pousseraient à révoquer; le Danemark, notamment, s*efforcerait de nouer des intrigues et d'arriver à la revision du traité de Kicl. Il fallait donc en finir avec la Norvège le plus rapidement possible et la meilleure manière d'aller vite était de consentir à des sacrifices*. De même qu'au printemps de 1813 le prince royal avait paru disposé à abandonner une partie de la Norvège pour s'assurer la possession du reste, de même en 1814 un obstacle nouveau lui fit abandonner une partie de ses prétentions
i. Schinkel, t. VIII, p. 193.
2. Schinkel, t. VHI, p. 59, 175, 190; 0. Alin, op. cit., p. 43; Enges- Irôm, t. Il, p. 225.
3. Trolle-Wachtmeister, t. 11, p. 12. — Cf. Schinkel, t. VHI, p. 174.
primitives. II ajouta trois mois dans le traité de Kiel, espérant donner par avance satisfaction aux susceptibilités des Norvégiens et éviter ainsi leurs résistances. Celles-ci s'étant produites quand même, il fit un pas de plus et accorda des libertés équivalant à une indépendance presque complète. On doit remarquer enfin, et c'est là un rapprochement qui peut avoir son intérêt, que sa conduite rappelle beaucoup celle qu'avait tenue dans des circonstances analogues son ami Tempereur Alexandre . Celui-ci , désirant acquérir la Finlande en 1809, ne l'avait pas annexée brutalement, mais, ayant convoqué une diète finlandaise, avait fait voter par elle une union personnelle avec la Russie.
Tout porte à croire du reste que Charles-Jean ne se rendit pas un compte très exact des conséquences de sa condescendance. Les principes et le fonctionnement d'une union entre deux États constitutionnels sont choses bien déterminées à l'heure actuelle ; mais au commencement du siècle on ignorait à peu près complètement et le mot et la chose. Au lendemain donc du traité de Kiel posant le principe de l'union, les autorités suédoises considéraient les ressortissants norvégiens comme des « sujets » suédois et le prince parlait toujours de la (« cession » de la Norvège*. En observant l'attitude qu'il aura plus tard vis-à-vis de ses peuples, nous remarquerons des anomalies et des contradictions
1. Voir diverses pièces citées par G. Alin, Appendice, notamment p. 38.
m BERNADOTTE ROI
qui confirment celte hypothèse. Au fond, peu lui importait. Son esprit avait, chose fréquente du reste, les défauts de ses qualités. Prompt à saisir les ensembles, il pénétrait moins aisément les détails; très vif et très mobile, il était, par cela même, assez peu précis; exubérant et imaginatif, il se laissait séduire par les mots et confondait parfois les apparences et la réalité. « Union » ou « réunion », la différence, à ses yeux, était minime. « Il faut, disait-il, que la Norvège soit unie ou réunie à la Suède. Je ne chicane pas sur Talternative. L'essentiel est que la Norvège soit arrachée au Danemark*. » Et, de fait, c'était la cession parle Danemark qui témoignait, aux yeux du monde, des succès de la Suède et de Charles-Jean. Ces succès bien et dûment constatés, le surplus ne tirait guère à conséquence et le prince, ne doutant pas de son adresse, pensait que tout finirait toujours par s'arranger.
En tout cas, et quels que fussent ses mobiles déterminants, Charles-Jean, désirant régler rapidement les affaires norvégiennes, y parvint et évita ainsi les difficultés qu'il redoutait. Si, au congrès de Vienne, l'attitude de la Suède fut parfois, comme nous Talions voir, assez caractéristique, elle n'eut guère toutefois à défendre ses intérêts que dans quelques discussions accessoires, relatives notamment aux règlements de comptes de la coalition. La Norvège ne fut l'objet
i. Trolle-Wachtmeister, t. II, p. 10.
d'aucune stipulation, et ainsi l'œuvre de la Politique de 1812 demeura exactement ce que son auteur Tavait faite K
Charles-Jean avait ainsi, cinq ans durant, poursuivi un grand dessein politique qui venait, selon ses propres expressions, d'aboutir « à un événement extraordinaire pour le Nord », de « donner à la presqu'île Scandinave sa sûreté et son indépendance » et capable d'inspirer à la Suède « les sentiments de la plus vive reconnaissance^ ». Est-ce à dire, cependant, que durant ces cinq ans les destinées de la Scandinavie furent seules présentes à son esprit? Non point. Au milieu des intrigues et des bouleversements qui secouaient l'Europe, il agit pour le plus grand bien de son pays d'adoption, mais ce bien ne demeura pas son unique souci : songeant aux intérêts et à la gloire de la Suède, il n'oublia ni sa gloire ni ses intérêts personnels.
Les uns et les autres, il est vrai, se confondirent souvent. J'ai relevé déjà comment son désir de fixer sur lui l'attention des hommes avait contribué à son intervention dans la grande crise européenne, mais cette inter-
1. Sur le rôle et raltitude de la Suède au congrès de Vienne, voir le travail vraisemblablement définitif de Ernst Carlson, Sverige pâ kongressen i Wien (la Suède au Congrès de Vienne), dans Historisk Tidskrift, 1893, p. 67.
2. Lettres de Charles-Jean au prince Oscar, à Terapereur de Russie, et au roi de Prusse, toutes trois du 13 janvier 1814. Alin, Appendice, p. 34, 33 et 37.
venlîoa — les résultats venaient précisément de le démontrer •— était absolument conforme aux intérêts bien entendus de la Suède. De même, les succès diplomatiques d'Abo, de Stockholm ou de Kiel, les victoires relnportées en Allemagne, ne le réjouissaient pas uniquement à cause des avantages qui en résulteraient pour la Suède, ni même parce que le prestige du pays augmentant celui du souverain se trouverait accru, mais aussi pour des raisons de vanité absolument personnelle, le monde pouvant y voir des preuves évidentes de son habileté et de ses talents.
A cela, rien de surprenant. Les souverains partagent les faiblesses des autres hommes. Ceux mêmes qui travaillent au bien de leurs royaumes ne cessent point de songer à leur propre renommée, et Ton en a vu d'autres, Charles XII par exemple, qui sacrifiaient sans scrupules à cette renommée égoïste les intérêts les plus évidents de leurs Ëtats. Charles-Jean n'agit point ainsi, tout au contraire. Néanmoins, la séparation qui apparaît, à cette époque, entre ses actions comme chef d'Etat et le souci de ses affaires personnelles, ne laisse pas que d'être assez curieuse. Tel de ses sentiments ou de ses actes ne se retrouverait point chez un prince de naissance et de race. Devenu souverain, il ne dépouilla pas immédiatement le soldat de fortune et le dualisme qui se manifeste ainsi en lui trahit le parvenu, mieux encore que sa vanité un peu exagérée ou sa susceptibilité parfois trop ombrageuse.
Et d'abord, il ne sent point sa destinée identifiée avec celle de la Suède. Son élévation n'a point surpris sa fatuité : il ne s*est pas cependant complètement habitué à elle. Sans qu'il l'avoue positivement, sans même qu*il s'en rende un compte bien net, la possibilité d'un revirement du sort hante constamment son esprit. Durant la campagne d'Allemagne, son obstination à demeurer dans le Nord, à maintenir toujours faciles les communications avec la Suède, sont assurément dictées par les considérations de politique générale que j'indiquais tout à l'heure. « Perdre mon armée et me barrer le retour en Suède, ce serait perdre l'avenir de ce pays », disait-il à Moreau. Mais il ajoutait : « Je ne suis pas tenté de finir ma carrière dans les marais de Pologne, ou comme Charles XII à Bender*. » L'éventualité d'une défaite le fait trembler pour lui-même autant que pour le pays et on sent passer dans ses, discours un reQet de ses appréhensions pour sa situation personnelle. Les bouleversements continus, les apparitions et disparitions de trônes, qui devenaient une habitude pour l'Europe, justifiaient du reste de pareilles appréhensions. Napoléon ayant voulu intervenir un peu partout pour imposer des princes, les puissances adverses pourraient bien songer à renverser un prince d'origine française. Et de telles craintes durent s'accentuer encore quand le retour des Bourbons inaugura l'ère de lalégitimité. On s'efforçait