Touchard-Lafosse, t. II, p
maintenant d effacer toutes les traces de la Révolution et de détruire Tœuvre de TEmpire : le maintien à la tête d'un royaume d'un ancien maréchal français demeurerait-il dès lors possible?
Légitime, le prince royal l'était en droit autant que qui que ce fût. Pour peu qu'on étudie la constitution suédoise, on remarque que le peuple de Suède a toujours conservé, en principe, le droit de choisir ses maîtres. Beaucoup de souverains suédois, et non des moindres, Gustave-Adolphe tout le premier, avaient été personnellement élus; les nombreuses dynasties qui depuis s'étaient succédé à Stockholm avaient toutes pour origine une élection. La maison de Holstein, dont la révolution de 1809 chassa la branche aînée, descendait d'Adolphe-Frédéric, élu prince royal à la diète de 1743. Gustave IV ayant été déposé et contraint d'abdiquer entre les mains de la Diète, Charles XIII fut élu à son tour, et comme il n'avait pas d'enfants, le maréchal Bernadotte fut choisi pour prince héritier exactement comme l'avait été Adolphe-Frédéric. Sa situation était donc inattaquable au point de vue du droit : mais luimême ne s'en rendait pas compte et, en Europe, beaucoup de gens ne le pensaient point.
Les journaux français n'admettaient pas que, ne voulant plus de Murât, on laissât subsister Bernadotte et, pendant le congrès de Vienne, Louis XVIII, assez porté à juger de même, écrivait dans ce sens à Talleyrand. D'autre part, le roi de Suède détrôné ne se consolait pas
de sa disgrâce. Il admettait bien la validité de son abdication et la légitimité du pouvoir de Charles XIII, mais soutenait, avec sa logique habituelle, que les droits de son fils demeuraient cependant imprescriptibles et les journaux allemands à sa dévotion couvraient Charles- Jean d'injures tandis qu'il envoyait à Vienne un représentant porteur de volumineux mémoires ^ Les membres du congrès toutefois n'étaient pas disposés à accueillir ses prétentions. L'amitié persistante d'Alexandre pesait d'un grand poids en faveur de Bernadette et Talleyrand, l'inventeur même du principe de légitimité, tenait à ménager la Suède, ayant besoin, pour certaines de ses combinaisons, de l'appui de son représentant. Il démontrait donc à Louis XVIII que si le maintien de Bernadette était un mal, c'était peut-être un mal nécessaire, et que d'ailleurs, l'attaquer, serait attaquer le roi qui Favait adopté et que tout le monde tenait pour légitime '. Mais les assurances d'Alexandre et les bonnes dispositions de Talleyrand, pas plus que le sentiment de la situation générale, ne rassuraient l'esprit inquiet de Charles-Jean. Le plénipotentiaire suédois ne se borna donc pas à protester contre les attaques des journalistes français ou allemands. Lorsqu'on parla d'attribuer une principauté à Gustave-Adolphe, il manifesta le désir que
1. Garlson, loc. cit., p. IH et suiv.; Schinkel, t. VIII, p. 377, et t. IX, p. 422; Trolle-Wachtmeister, t. II, p. 19; d'Angebert, Congrès de Vienne, p. 476. Correspondance... de Talleyrand et de Louis XV lU pendant le congrès de Vienne, édit. par Pallain, p. 228.