Trolle-Wachtmeister, t. I, p
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soumises aux délibérations et aux votes des différents ordres. En même temps qu'il convoquait les Etats, le gouvernement du roi se préoccupa donc de la proposition à leur faire. La question fut examinée dans une longue séance du Conseil tenue le 1*"^ juin. Le roi y manifesta l'intention de proposer le propre frère du prince défunt : Frédéric-Christian, duc d'Augustenborg. Cette combinaison présentait divers avantages. On pouvait espérer que l'affection témoignée par le peuple à Charles-Auguste se reporterait aisément sur son frère. Celui-ci était, d'autre part, un prince Scandinave, familier, par conséquent, avec la langue, les usages et les traditions du pays qu'il serait appelé à gouverner. Enfin, il y avait lieu de croire un pareil choix agréable à Napoléon, qu'il y avait tout intérêt à ménager : les sympathies de l'Empereur pour le Danemark étant connues, un prince danois serait sans nul doute bien vu de lui. Charles XIII annonçait du reste l'intention de lui écrire pour s'en éclaircir complètement. Les conseillers ne firent aucune objection. Plusieurs abondèrent formellement dans le sens du roi et tous finirent par approuver respectueusement les propositions de Sa Majesté*.
Le duc d'Augustenborg était donc candidat officiel. Sa candidature, toutefois, soulevait un enthousiasme mé-
1. L. de Geer, B. B, von Platen (notice lue à l'Académie suédoise), dans l'édition des Œuvres choisies (Stockholm, Norstedt), t. U, p. 221. — Voir au sujet de la diète d'Orebpo et de la candidature de Bernadotte, Albert Yandal, Napoléon et Alexandre /", t. II, chap. xii.
diocre, même parmi les membres du Conseil : M. d'Engestrôm confessait avoir « des renseignements précis sur son incapacité » et ne pas combattre son élection, uniquement par respect pour les intentions du roi *. En dehors des sphères gouvernementales, les opinions s'exprimaient plus librement encore. « Le duc d'Augustenborg est un pauvre sire, déclarait, quelques semaines plus tard, le colonel Môrner, nous avons besoin d'un homme, nous avons besoin d'un soldat^. » Bien des gens partageaient cette opinion, surtout dans l'armée. Rêvant de revanche, de gloire militaire et de reprendre la Finlande, il était tout naturel que l'on souhaitât un prince énergique et aguerri, un soldat ayant fait ses preuves; — arrivé à ce point, rien de surprenant non plus à ce que l'on songeât à un de ces généraux Jfrançai s dont la carrière semblait désormais aboutir normalement à un trône.
La France impériale venait, il est vrai, de causer à la Suède des dommages considérables. Sans parler des défaites infligées dans l'Allemagne du nord, ni de l'accession forcée au blocus continental, Alexandre, on le sait, n'avait entrepris la conquête de la Finlande qu'avec l'assentiment formel — ou peut-être même qu'à l'instigation — de Napoléon. Celui-ci semblait même animé
1. L. von Ëngestrôm, Minnen och Anteckningar {^ow\emT^ et noies), édit. par E. Tegner, t. U, p. 163.
2. Schinkel, Minnen ur Sveriges nyare historia (Mémoires relatifs à l'histoire contemporaine de la Suède), édit. par Bergmann, etc., t. V, p. 261.
de dispositions si peu bienveillantes qu'il avait plus ou moins parlé, à Erfurt, d*un partage éventuel du royaume tout entier. Néanmoins, chose singulière, Napoléon ni la France n'étaient impopulaires en Suède; bien au contraire. La haine et la rancune allaient à la Russie et au gouvernement extravagant de Gustave IV : c'étaient eux et eux seuls que l'on rendait responsables de toutes les infortunes. La masse de la nation ne se rendait naturellement pas compte du rôle et des inten^ tions véritables de l'empereur des Français, de même que les conséquences fatales et terribles de l'accession au blocus continental ne pouvaient apparaître qu'à des économistes ou à des commerçants très éclairés. D'autres faits et d'autres influences, par contre, étaient capables d'agir sur le peuple entier. Le romantisme, dont je parlais tout à l'heure, par cela même qu'il ramenait sans cesse les esprits vers les temps glorieux du passé, les ramenait aussi vers la France dont l'appui avait aidé la Suède à jouer jadis son rôle brillant. Il exaltait la gloire militaire et les exploits aventureux; mais, où trouver des aventures plus étonnantes et plus merveilleuses que l'épopée des armées de Napoléon? On admirait sans réserve l'Empereur et ses lieutenants; or l'admiration, on le sait, ne va jamais sans une certaine sympathie. Lors donc que les membres du gouvernement songeaient à choisir un prince héritier qui put leur concilier les bonnes grâces de Napoléon, ils n'allaient aucunement à rencontre du sentiment populaire. Celui-ci ne voulait
pas simplement vivre en bonne intelligence avec la France, par calcul politique, parce que son inimitié avait eu des conséquences funestes; il désirait aller plus loin, relever la Suède grâce à l'appui du héros incomparable qui subjuguait l'Europe et pour cela se confier à un de ses compagnons d'armes, formé à son école et associé à sa gloire. En apprenant la mort du prince Charleis- Auguste, le comte Fersen, grand maréchal du royaume, s'écria : « La Suède est perdue si nous ne choisissons pas un des maréchaux de France *. »
De pareilles idées se retrouvaient exprimées de bien des côtés et dans les termes les plus divers. Il se trouvait, à coup sûr, des gens pour ne les point partager, notamment dans une partie du monde de la cour, très hostile à tout ce qui rappelait la Révolution : elles formaient cependant le fond de l'opinion publique, bien qu'on ne les formulât pas d'une façon absolument nette et complète. Personne, en effet, n'avait encore trouvé un moyen de les réaliser : aucun projet véritable n'était formé, aucun nom mis en avant. Demeurant ainsi plus ou moins confuses, toutes ces aspirations risquaient de n'aboutir à rien, quand, brusquement, un incident imprévu et bizarre vint les préciser et leur faire prendre corps.
La lettre du roi de Suède à Napoléon avait été portée à Paris par un jeune lieutenant au régiment d'Upland,