Alterbom, Oraison funèbre de Charles-Jean
le baron Charles-Otto Môrner, — un cousin de ce colonel que je citais tout à Theure. Môrner était très convaincu de la nécessité de choisir pour prince héritier un maréchal français : soit donc qu'il obéit simplement à ses opinions personnelles, soit qu'il agît, comme on l'a prétendu, d'après les inspirations d'un comité politique d'Upsal, aussitôt arrivé à Paris, il se mit à l'œuvre. Aidé et conseillé par un de ses amis français, un modeste employé nommé La Pie, il chercha un maréchal à qui offrir la couronne de Suède. Après avoir lu et relu la liste des maréchaux, les deux amis; d'élimination en élimination, conclurent que Bernadette, prince de Ponte-Corvo, pouvait seul convenir : il n'était muni ni d'un trône ni d'une fonction particulièrement importante; allié par son mariage à la famille impériale, il passait cependant pour n'être point un serviteur trop docilement aveugle de l'Empereur; on s'accordait enfin à voir en lui un homme de mérites très divers, s'étant montré tour à tour général heureux et administrateur habile. Son choix arrêté, Môrner alla trouver un de ses compatriotes jouissant d'une haute situation, le comte Wrede, qui avait été envoyé à Paris pour complimenter l'Empereur à l'occasion de son mariage, et le convertit si bien à ses idées que Wrede consentit à faire des ouvertures au maréchal. Adroit et prudent comme nous le verrons toujours, celui-ci ne se compromit pas par une acceptation hâtive et brutale, mais se garda cependant de refuser. Il reçut Môrner lui-même à plusieurs reprises et, dans leur der-
CH. 8CHEPIR.
nier entretien, déclara que Napoléon n'aurait rien à rencontre de son élection et que lui-même serait disposé à accepter, ayant soin toutefois de ne fournir de ses bonnes dispositions aucune preuve matérielle ni aucun gage certain. Môrner, néanmoins, repartit plein d'enthousiasme. A peine de retour à Stockholm, au milieu de juillet, il se précipita chez le baron d'Engestrôm et déclara, à brûle-pourpoint, « qu'il avait décidé le prince de Ponte-Corvo à accepter la couronne de Suède ». Le malheureux ministre demeura abasourdi; puis son esprit timide et méticuleux reprenant le dessus, il formula des objections de détail : « Comment avez-vous pu faire une pareille démarche sans y être autorisé?
— Notre unique chance de salut est le prince de Ponte- Corvo, se borna à répondre Môrner, toujours illuminé.
— Êtes-vous certain, au moins, qu'il acceptera? — Oh oui, voici une lettre. — Qu'il vous a écrite? — Non, que je lui ai écrite, moi*. »
Ces déclarations ne laissaient pas que d'être assez incohérentes et la stupéfaction du bon M. d'Engestrôm se justifiait pleinement. Une candidature imaginée par un jeune écervelé sans autorité et sans mandat, acceptée par un homme qui ne donnait aucune preuve de sa bonne volonté, tout cela manquait positivement de sérieux et l'on conçoit aisément que des hommes d'État se montrassent peu disposés à y attacher de l'impor-
1. Vandal, loc. cit.; Schinkel, t. V, notamment pp. 190, 194; Engestrôm, t. U, p. 161.
tance. Mais, — et c'est là un fait bien caractéristique^ — cette candidature se trouvait répondre si bien aux aspirations secrètes de la majorité des Suédois qu'elle eut rapidement des partisans nombreux, dans toutes les classes de la société, et non point seulement, comme on l'a prétendu, dans le bas peuple et le monde des caba^ rets *. Si les commerçants se montraient un peu réfractaires, craignant qu'un prince français n'exécutât trop rigoureusement les prescriptions du blocus continental, beaucoup d'officiers s'enthousiasmaient; enfin un homme considérable à tous égards, un membre du Conseil, le comte Platen, était définitivement acquis à la cause quelques jours après le retour de Morner *. Pris dans son ensemble, le gouvernement, cependant, résistait absolument. La plupart des conseillers, aristocrates imbus dé traditions très monarchiques, se souciaient peu d'un prince d'origine aussi plébéienne et le roi partageait leurs répugnances ^. Du reste, en présence de cet incident déconcertant, le doux Charles XIII demeurait éperdu. II ne savait que penser et s'appliquait surtout, mais en vain, à démêler les intentions véritables de l'empereur des Français. La réponse de Napoléon à la lettre qu'il lui avait écrite, bien que conçue en termes assez vagues, paraissait approuver cependant le choix du prince d'Augustenborg et voici que surgissait un
1. Mémoires inédits de Suremain, suivis par A. Vandal, t. H, p. 464.
2. Schinkel, t. V, p. 260. — De Geer, loc. cit., t. U, p. 222.
3. Engestrôm, t. H, p. 173. — Mémoires de Suremain, cités par Vandal, t. U, p. 467. Voir plus loin, p. 50.
maréchal de France qui, par cela même qu'il était autorisé à se présenter, devait être un candidat agréable à TEmpereur.
Incapable d'y rien comprendre, Charles XIII s'en tint à sa résolution première et, la diète d'élection s'étant réunie, proposa le duc d'Augustenborg. La « commission secrète », chargée d'examiner la motion royale, conclut à l'unanimité moins une voix en faveur de l'acceptation. Ce n'est pas toutefois que le duc fût devenu plus populaire. L'enthousiasme à son égard n'avait pas augmenté, loin de là; on haussait les épaules en parlant de lui; mais, sous Tempire de ce loyalisme et de cet esprit de soumission que j'ai déjà eu occasion de mentionner, tout le monde, ou à peu près, était parfaitement décidé à suivre l'indication du roi. Le duc d'Augustenborg aurait donc été certainement nommé, si un nouvel incident ne s'était produit.
Jusqu'alors les seuls renseignements sur le prince de Ponte-Corvo et sur ses intentions étaient ceux fournis par Môrner et colportés par ses amis : personne ne se trouvait officiellement chargé de soutenir la candidature, personne n'avait mandat de parler au nom du candidat. Mais voici que, le H août, on vit arriver à Ôrebro un personnage vraiment singulier. Le sieur Fournier, ancien négociant et vice-consul de France à Gothenbourg, malgré son passé un peu incertain et sa moralité peut-être douteuse, se présenta comme une sorte d'ambassadeur. Arrivé tout droit chez le baron d'Engestrôm,
il exhiba un passeport diplomatique et se posa en envoyé officieux du gouvernement français, chargé de soutenir la candidature du maréchal. Assez mal disposé, comme nous l'avons vu, pour Bernadotte, Engestrôm s'empressa de faire des objections : Fournier les réfuta avec une assurance admirable. « Le maréchal, disait le ministre,. ne sait pas le suédois. Qu'à cela ne tienne, répliquait son interlocuteur, il l'apprendra tout de suite.
— Il amènera sans doute avec lui un grand nombre de Français qui occuperont tous les emplois. — Nullement.
— Il suivra aveuglément la politique napoléonienne, se montrera très hostile à l'Angleterre, ce qui aura des conséquences fâcheuses. — Bien au contraire, s'écriait Fournier, il s'appliquera en toute occasion à favoriser le commerce. » Voyant ainsi ses réserves réduites à néant par des affirmations tranchantes, le ministre commença à se sentir ébranlé. Fournier était, sans nul doute possible, un envoyé de Bernadotte; peut-être était-il aussi, comme il le laissait entendre, un émissaire . secret du gouvernement impérial. La chose se pouvait admettre : il y avait donc lieu de réfléchir et M. d'Engestrom promit d'en référer au roi *.
En attendant, Fournier ne demeura pas inactif. Il s'aboucha avec les partisans de la candidature du maréchal et se mit en devoir de surexciter l'opinion publique. Il avait remis à Engestrôm un papier non signé, énu-