Saint-Chamans, p. 260 ; Schinkel, t. VU, p. T
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il lui faut agir, ses désirs et ses rêveries cèdent toujours le pas à ses desseins précis.
Une fois le traité de Kiel signé, dès la fin de janvier 1814, le prince quitta le territoire danois avec son armée et se dirigea vers la France. Il ne voulut point cependant prendre part à Tinvasion. Son quartier général, installé à Cologne le soir du 10 février, y demeura un mois, pour se transporter ensuite durant six semaines à Liège. Mais, si ses troupes ne jouèrent ainsi aucun rôle dans la campagne de 1814, lui-même ne demeura pas spectateur impassible des événements. On le trouve à Nancy, au mois de mars, puis de nouveau en Belgique, enfin à Paris, où il assiste à Tentrée des souverains alliés. Et au cours de ses allées et venues, comme dans les moments d'inaction apparente, il s^agite sans cesse, conversant et manifestant, recevant et expédiant des émissaires, bref provoquant ou compliquant les innombrables manœuvres qui se nouaient et s'enchevêtraient alors.
Vaincu et sentant son trône menacé, Napoléon cherchait à provoquer, parmi les alliés, des mésintelligences et des défections ; tous ceux qui pouvaient gagner à un changement de régime s'efforçaient de le hâter, ou, tout au moins, d'assurer d'avance leurs proRts; le bruit courait que des maréchaux n'attendaient que la chute du maître pour partager l'empire et jouer aux successeurs d'Alexandre; les partisans de l'ancienne monarchie multipliaient les démarches, tandis que les princes
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eux-mêmes se rapprochaient — et tous voulant se ménager la neutralité ou l'appui des chefs de la coalition, c'était autour de chacun de ceux-ci un perpétuel entre-croisement de menées, obscures ou avouées. Mais le prince de Suède, sollicité lui aussi, ne pouvait accueillir ni les ouvertures de l'Empereur ni celles des Bourbons, ni même considérer les unes ou les autres avec indifférence, car, pour son compte personnel, il aspirait maintenant résolument au gouvernement de la France. Son grand dessein de politique suédoise réalisé, les combinaisons nettes et fermes destinées à procurer la Norvège n'étant plus là pour faire contre-poids, le rêve de folie ambitieuse put se préciser et s'emparer de son esprit tout entier. C'est lui maintenant qui détermine tous ses actes et dirige tous ses efforts. Seulement, s'il est presque toujours possible de comprendre et de suivre des négociations officielles, même quand Charles- Jean y prend part, démêler les manœuvres secrètes où il trempe devient une tâche vraiment surhumaine : c'est donc tout au plus si Ton peut indiquer avec quelque sûreté les grandes lignes de sa conduite et les mobiles qui le firent agir *.
Il avait, parait-il, pensé un instant, au début de 18i4, à grandir son rôle et celui de la Suède, en constituant en Europe un tiers parti qui se serait interposé entre
1. Voir, notamment, Sarrans, Histoire de Bemadotte, t. II, chap. v; L. Pingaud, Bemadoite et les Bourbons (Revue de Patois, 15 juin 1897); Schinkel, t. VIII, chap. x.
les alliés et TEmpereur *. Au moment où nous sommes parvenus, un pareil projet était certainement abandonné; peut-être le prince songeait-il cependant toujours à une médiation, non plus entre Napoléon et la coalition mais entre la coalition et la France. Napoléon, devenu insupportable à l'Europe et à ses peuples, devrait être remplacé par un prince agréable à l'Europe et au peuple de France. Ce dernier, laissé libre de son choix, irait naturellement à un héros connu par ses exploits et dont le libéralisme éclairé pourrait lui faire oublier le despotisme subi : acclamé par ses concitoyens, ce héros se tournerait vers les coalisés, parmi lesquels il compterait des amitiés précieuses, et, grâce à elles, grâce surtout au prestige de son talent, arrêterait rinvasion, imposerait une paix qui rétablirait l'équilibre du monde et lui assurerait, à lui-même, dans les fastes de rhistoire, une place hors de pair. Je ne dis pas que Charles-Jean se soit fait, de sang-froid, un raisonnement aussi précis : je crois cependant que tous les termes flottèrent successivement dans son cerveau, car on en retrouve des traces dans maints témoignages et documents authentiques. Seulement, en se berçant de telles espérances, le prince royal oubliait que n'ayant jamais été populaire en France, il n'avait aucune raison de l'être devenu, et que malgré l'amitié d'Alexandre, les alliés — et Alexandre lui-même — n'avaient aucun
d. E. G. Geijer. Extrait de son journal, mars 1835, intercalé dans sa correspondance.
motif de lui conquérir un trône où les écarts de son humeur fantasque risqueraient de devenir gênants.
La candidature de Tancien maréchal ne fut donc même pas sérieusement débattue. S'il en éprouva du dépit, il ne le manifesta point. Lorsque Charles XIII, ému par des bruits qui couraient, lui écrivit en demandant s'il songeait vraiment à quitter son pays d'adoption, il nia purement et simplement, déclarant qu'une pareille pensée ne lui était jamais venue*. La réponse était cynique, mais le prince aurait compromis sa situation en avouant aux Suédois qu'il eût été prêt à les abandonner. Dissimulant son ressentiment, il ne témoigna aucune aigreur à son rival plus heureux. Il tint à lui rendre visite et crut même devoir donner au descendant de Henri IV quelques conseils sur la manière de gouverner les Français. L'entrevue, pleine d'ironie, fut curieuse assurément et Louis XVIII dut en sourire à part lui * : mais Charles-Jean ne s'en aperçut pas : malgré son intelligence et sa finesse, certaines nuances lui échappaient dès que sa vanité était en jeu.
Dans toute cette affaire, du reste, le prince de Suède avait fait preuve d'un manque de tact politique assez inattendu chez lui et même, chose plus singulière, d'une véritable inintelligence des situations. L'importance qu'il avait su prendre dans la coalition tirait uniquement son origine de sa situation de chef d'État. Aforeau,
\. Schinkel, t. VIII, p. 95.