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Pingaud, loc, cil

général habile lui aussi, était demeuré, malgré les honneurs dont on le comblait, un comparse assez peu considéré. Mais, dès qu'il convoitait le trône de France, Charles-Jean renonçait, au moins moral^ement, à ses droits sur celui de Suède et, du coup, se retrouvait simple aventurier, homme de talent, sans doute, mais sans aïeux, sans trésor et sans armée, bref sans moyens d'action. Personne, dès lors, n'avait plus intérêt à le ménager. Ebloui par ses succès dont il ne reportait aucune gloire sur la Suède, il ne l'avait pas compris. Mais ses manœuvres, devenues ainsi égoïstes et personnelles, prenaient du même coup un caractère assez louche. Les monarques, ses alliés, intervenant dans les affaires intérieures de la France, le faisaient toujours en souverains et restaient libres d'ignorer ou de dominer les machinations qui se tramaient autour d'eux. Lui au contraire, en y trempant, était conduit à des combinaisons et à des promiscuités, bizarres chez un prince du moment où la raison d'État ne les justifiait plus. Son ambition personnelle lui faisait compromettre cette dignité souveraine qu'Alexandre ou Frédéric-Guillaume pouvaient toujours sauvegarder. Leurs manœuvres, en un mot, restaient des négociations; les siennes devenaient des intrigues. Seulement, Charles-Jean se compromettant de la sorte, ne compromettait point son pays ; il maintenait fort sagement la Suède à l'écart des machinations obscures où lui-même se jetait tête baissée et ainsi celte séparation que nous remarquions tout à

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rheure entre l'homme et le souverain, se trouva, en cette circonstance, sauvegarder la dignité du pays, et ménager ses intérêts.

Aussi quand le prince revint en Suède, au mois de juin 1814, fut-il accueilli en triomphateur. Les succès obtenus, les victoires enfin ramenées aux armées suédoises avaient fait oublier ou taire toutes les récriminations et toutes les méfiances suscitées à Torigine par la Politique de 1812. Entre le peuple et le prince, l'accord est maintenant complet et de toutes parts s'élève un concert d'enthousiasme et de louanges. Parlant de lui dans son journal intime, la reine, femme de Charles XIII, l'appelle tout uniment « le héros suédois ». Les poètes le célèbrent, et non point simplement de vulgaires poètes de cour, panégyristes officiels et attitrés, mais des hommes tels que Tegnér, alors professeur à Lund, et Geijer, qui enseigne déjà à Upsal. Ce dernier chante le « héro^ capable de conquérir les cœurs comme les pays,... tè prince de la paix,!., l'ami de la liberté », et ne souhaite au prince Oscar que de ressembler à son père. Et tout cet enthousiasme est senti : le jour où Geijer veut lire publiquement ses vers, il fond en larmes et doit passer le manuscrit à un ami. Enfin la première diète qui se réunit après le retour de Charles-Jean tient à s'associer officiellement à cette apothéose : le 13 mars 1815 une graùde députation des États vient remercier solennellement le prince royal de l'œuvre accomplie *.

1. Sverige och Norge i8i4, SkildHngar af fl. M. drottning Hedvig

Et comme cette œuvre est vraiment considérable, ces adulations ne paraissent point choquantes. Charles- Jean, convoitant le trône de France, s'est montré intrigant médiocre, mais, de 1810 à 1815, il a été un chef d'Etat supérieur. Sa vision, trouble parfois quand il s'agit de ses affaires de vaniié personnelle, fut toujours claire quand il s'agit des intérêts du pays. A chaque moment, la situation vraie de la Suède lui apparut bien nette et il en tira toujours tout le parti imaginable. Manœuvrant avec une maestria prodigieuse, évitant les embûches, passant et repassant au milieu des complications d'une des époques les plus troublées de l'histoire moderne, il parvint à faire jouer à son royaume épuisé un rôle absolument disproportionné à son importance réelle. Parlant précisément des événements que nous venons de rapporter, il disait plus tard : « La politique n'est que bavardage quand on n'est pas le plus fort. A la seconde place, c'est l'art de plier sans se compromettre*. » Il se calomniait lui-inême et, chose rare, niait ses propres mérites. Placé en Europe au second rang, si ce n'est au troisième, il avait su faire triompher ses vues. N'ayant que peu de troupes et point d'argent, il dépensa les millions anglais et fit tuer les soldats

Elisabeth CharloUa (la Suède et la Norvège en 1814, tableaux dus à S. M. la reine Hedvige Elisabeth-Charlotte), édit. par C. C. Bonde. Tegnér, Nore-, Geijer, Den 3, Juni i844 (le 3 juin 1814).— Cf., du même, Gôtiska fôrbundets stift och verksamhet (fondation et action de T Association gothique). — Schinkel, t. IX, p. 101 et suiv.

1. Geijer, fragment de journal intercalé dans sa correspondance, mars 1835.

russes pour reconquérir à la Suède une place honorable dans le monde, bouleverser le nord de l'Europe, et, en s'assurant à lui-même une seconde couronne, atteindre à des résultats que des hommes tels que Charles-Gustave avaient poursuivis en vain. Son œuvre n'était point parfaite, les difficultés qu'il rencontrera par la suite en Norvège le prouveront surabondamment : elle n'en était pas moins considérable et si des Français, songeant à la manière dont elle fut accomplie, peuvent estimer qu'elle froisse leurs sentiments les plus respectables; les Suédois, eux, ne devaient avoir pour elle que de la reconnaissance et de l'admiration.

Dans l'accomplissement de cette œuvre, ses défauts ne lui avaient pas nui, et parfois même l'avaient servi. Dans les passes dangereuses, sa vanité, sa susceptibilité et son imagination fumeuse cédèrent devant la raison, elles contribuèrent d'autre part à lui donner une confiance et une audace qu'un homme plus modeste et plus rassis n'aurait sans doute jamais eues. Parfois aussi, ses travers déroutèrent ses adversaires en leur masquant certaines de ses qualités. Napoléon parla un jour du « décousu » qu'il y avait dans la tête du prince de Suède et qui rendait impossible toute entente avec lui *. La précision avec laquelle fut réalisée la politique de 1812 montre que la remarque n'était juste qu'en apparence. La ténacité et l'esprit de suite de Charles-Jean

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