‹ Bernadotte, roiChapitre 72 sur 111 · L*AVÈNEMENT · texte numérisé non relu

L*AVÈNEMENT

placer son oncle Charles XIII, ne fut pas immédiatement acceptée par tout le monde. Un petit groupe de légitimistes avait persisté à soutenir les droits de la branche aînée et à regretter en même temps, plus ou moins, l'absolutisme disparu avec elle. Mais le nombre de ces intransigeants diminua rapidement, d'autant plus que le prince dont ils défendaient les droits abandonnait lui-même la partie. A l'occasion de son avènement, Charles-Jean reçut une lettre de félicitations de Gustave IV lui-même. Dans le même temps, un des fidèles de ce prince, le comte Bonde, qui avait affecté de se tenir jusque-là tout à fait à l'écart de la cour, demanda à occuper dans les cérémonies inaugurant ]e nouveau règne la place qui lui revenait de droit et à porter, le jour du sacre, la traîne du manteau royal * : démarche d'autant plus significative que les Bonde appartenaient à la plus haute aristocratie du royaume. Il semblait donc bien qu'en 1818 le parti légitimiste n'existât plus guère et comme aucun autre parti d'opposition véritable n'était encore constitué, Charles-Jean avait toutes les raisons du monde de se sentir heureux et rassuré.

Son caractère toutefois ne le lui permettait point. Il conservait toujours au fond de l'âme un vieux levain d'anxiété soupçonneuse, constamment prêt à remonter en lui pour corrompre son repos et rendre son bonheur amer. Les souverains de naissance et de race sont géné-

i.'Schinkel, t. X, p. 10.

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ralement persuadés que la couronne ne saurait leur échapper et on les voit marcher en aveugles au-devant des catastrophes et des dépositions. Lui, au contraire, ne parvenait pas à croire complètement à la réalité de son pouvoir. Pendant les derniers jours de la vie de Charles XIII, ses préoccupations, son agitation fébrile, ses anxiétés très visibles, n*avaient évidemment pas pour cause unique Tétat du malade, mais provenaient aussi, en bonne partie, des craintes qu'il concevait pour lui-même. Et en effet, aussitôt reconnu roi, il se calma soudain : mais ce ne fut là qu'une détente passagère. Il n'était rassuré ni définitivement ni complètement. De fait, l'hypothèse d'un changement de fortune, qui l'avait constamment préoccupé au cours de la campagne de 1813 le hantait toujours confusément, et, pour justiKer à ses propres yeux ses appréhensions sans cesse renaissantes, il se forgera au besoin des chimères sinistres, en exagérant à plaisir ou en interprétant faussement les incidents les plus minimes.

Charles-Jean est désormais confiné en Suède et en Norvège. La reine, qui hésitait beaucoup à venir le rejoindre, va s'y décider cependant; son fils unique, l'héritier de ses trônes, vit auprès de lui : bientôt il le mariera et verra alors sa famille s'accroître rapidement par la naissance de ses petits-fils. Sa fortune politique, d'autre part, est, nous l'avons vu, complètement identifiée à celle de ses États. Tout ce qui, en dehors de sa renommée, le peut intéresser au monde va donc se

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trouver compris dorénavant dans les frontières de ses royaumes. Cependant, malgré des liens aussi nombreux et divers, Charles-Jean serait fondé à se sentir isolé et dépaysé. La reine Désirée demeurera toujours une pure Française, mais le prince royal a déjà été élevé comme un Suédois; les princes, ses enfants, ceux que le roi appellera familièrement « les cinq petits * » naîtront en Suède et seront, à tous les points de vue, entièrement et uniquement Suédois. Les ofSciers d'ordonnance, amenés en 1810, sont repartis depuis longtemps; il ne reste guère que Tami personnel, le doux et fidèle de Camps. La cour est suédoise, naturellement. Tout est désormais suédois ou norvégien dans l'entourage du souverain : lui seul n'est ni Tun ni l'autre.

Un fait matériel et frappant le vient rappeler constamment : Charles-Jean ignore et ignorera jusqu'à la fin de sa vie les langues que parlent ses sujets. Pour le norvégien le doute n'est pas possible, car il semble n'avoir même jamais songé à l'apprendre. Par contre, il avait, à son arrivée dans le Nord, décidé de savoir le suédois et fait choix d'un maître, Wallmark, littérateur officieux et médiocre qui touchait de ce fait un traitement de quatre mille écus*. Mais quarante-sept ans sont toujours un âge plutôt avancé pour entreprendre l'étude d'une langue et le prince royal ne paraît avoir eu aucune disposition spéciale pour un tel travail^

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