Ulfsparre, p
court, discute, travaille avec les uns et les autres ou avec son secrétaire particulier. Entre temps il puise dans les dossiers amoncelés sur les chaises et les meubles, lit des rapports ou soupèse les plis cachetés renfermant les pièces envoyées à sa signature. Celles-ci* sont nombreuses, de 12 à 13 000 par an. Et comme avec son écriture majestueuse et lente, écrire « Cârl Johan » est une besogne considérable, il ne se décide qu'à la dernière extrémité à ouvrir les enveloppes unpeu volumineuses qui attendent parfois des cinq ou six semaines*.
Malgré cette nonchalance et ce décousu brouillon, le roi finit toujours par faire tout ce qu'il doit. Il ne néglige systématiquement aucune des affaires qu'il lui appartient de traiter : et c'est là un premier trait méritant d'être relevé. Car il ne s'agit plus de diriger des négociations importantes ou d'ordonner des évolutions d'armées; son rôle est moins mouvementé et moins brillant. Souverain pacifique de deux royaumes paisibles, les petites affaires courantes, naguère négligées ou reléguées à l'arrière-plan, doivent absorber maintenant la majeure partie de ses préoccupations et de son temps. Au lieu de prendre presque constamment des décisions retentissantes d'où dépendra le sort du pays, il lui faut s'acharner sur ces broutilles minutieuses qui forment
le train journalier de l'administration des Etats.
1. Ulfsparre, passim, et notamment, p. 26; Nauckhoff, p. 142.
De par leur nature même, ces petites affaires sembleraient devoir l'intéresser médiocrement; elles ne se rapportent, le plus souvent, ni à la diplomatie ni à la guerre : ce sont presque toujours des questions d'administration pure, de justice ou de finances, toutes matières qui, bien qu'il ne les ignorât pas complètement, lui étaient cependant moins familières. Mais ainsi qu'il arrive souvent, Charles-Jean se croyait volontiers une compétence toute spéciale pour les choses étrangères à son métier. Ingres tirait, dit-on, plus de vanité de sa virtuosité de violoniste que de son talent de peintre; je ne serais pas étonné que Charles-Jean attachât de même moins de prix à ses connaissances stratégiques qu'à ses opinions financières. Il ne manquait aucune occasion de développer longuement celles-ci à tous ceux jugés dignes de les apprécier. Mais les personnes dont l'approbation était ainsi recherchée la marchandaient quelquefois. Un banquier qui avait écouté avec toute la déférence due au souverain, obligé à la fin de répondre, déclara qu'il ressortait clairement de l'exposé de Sa Majesté qu'EUe n'entendait rien à la science financière ^ De pareilles aventures n'entamaient naturellement pas les illusions du roi. D'autre part, aucune affaire si petite fùt-elle, ne devait lui sembler indigne de son attention. Sa bouillonnante activité cérébrale réclamait constamment des aliments et l'importance qu'il attachait à sa