LE GOUVERNEMENT INTERIEUR
I. F^es principes du roi. — II. L'opposition parlementaire. — HL L'opposition nationale. — IV. La Diète de 1840 et le jubilé du règne.
L'avènement de Charles-Jean ayant coïncidé, à peu près, avec le moment où il cessa de se mêler aux grandes affaires de l'Europe, son règne proprement dit ne fut pas fréquemment marqué d'événements bien saillants. Aux traités, aux batailles, aux revirements de fortune évidents et brusques, succèdent maintenant la monotone expédition des affaires courantes, la promulgation de lois souvent très spéciales et abstruses, le retour périodique des sessions parlementaires avec leur inévitable cortège d'intrigues et de discours, de discussions languissantes et de violences passagères. Les vingt-six années qui s'écoulèrent ainsi ne furent pas
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stériles, car elles virent, dans les deux pays, des progrès manifestes et une évolution considérable. Mais cette évolution, constamment lente et presque régulière^ ne résulta point d'un petit nombre de faits très précis. Parmi les mesures et les incidents qui la provoquèrent et en marquèrent la marche, très peu ont, pris en euxmêmes, une importance capitale et aucun ne marque une division bien nette. Si l'on ne se propose donc pas de faire une histoire véritable de l'administration de Charles-Jean, inutile d'entreprendre un récit complet qui obligerait à rapporter des détails minutieux et généralement sans intérêt pour des lecteurs français. Et l'on peut également considérer le règne entier comme une période unique, pour essayer de dégager de son ensemble l'action et l'œuvre personnelles de l'ancien maréchal.
Pour montrer les principes généraux de sa politiqueet apprécier son rôle comme souverain, point n'est besoin de tenir un compte égal des deux royaumes. Charles-Jean en effet demeura toujours roi de Suède plus que de Norvège. Résidant constamment à Stockholm, il se bornait à faire à Christiania les séjours indispensables : le fait est caractéristique, et bien d'autres indices encore tendent à prouver que les deux pays ne tenaient pas une place égale dans ses préoccupations. Il avait été durant plusieurs années prince royal de Suède seulement et les affirmations des textes constitutionnels ne Fempèchaient pas de considérer toujours
LES PRINCIPES DU ROI i9S
un peu la Norvège qu'il avait conquise comme une simple dépendance. Ce serait donc fausser indirectement Timage que je Voudrais donner de lui que de chercher des exemples indistinctement dans ses rapports avec ses deux royaumes. Il se trouve, d'ailleurs, que les événements de Norvège sont, sinon moins importants ou moins curieux, en tout cas moins caractéristiques pour l'étude de la personnalité du roi. Il suffira donc d'y relever quelques incidents essentiels, réservant de chercher surtout en Suède les manifestations des doctrines et des procédés politiques.
Dans les États constitutionnels, la détermination de l'œuvre personnelle du souverain est parfois malaisée. Mais pour le cas présent et en se tenant aux traits » généraux, comme je voudrais le faire, la chose est moins difficile qu'on ne pourrait croire, et cela à cause d'une des tendances mêmes du gouvernement, tendance essentielle et caractéristique qu'il convient de marquer tout d'abofd.
En parcourant la liste des hommes qui furent membres des Conseils entre 1818 et 1844, on en trouve plus d'un doué d'un mérite sortant de l'ordinaire. Certains, il est vrai, n'étaient pas, malgré leurs talents, des administrateurs émérites; tel, par exemple, l'amiral Cederstrôm que le roi prisait tout particulièrement : homme énergique, célèbre à juste titre pour de beaux faits d'armes, il se trouvait un peu dépaysé à la table
du Conseil, ne se souciant que médiocrement des travaux abstraits et professant une indifférence souvent fâcheuse à Tégard des principes'' essentiels de Tadministration. Mais à côté de lui siégeaient des hommes tels que Lôwenhjelm et Vetterstedt; Vetterstedt, d'abord chancelier, puis ministre des affaires étrangères après la retraite du comte d'Engestrôm, esprit réfléchi, élégant et avisé; Lôwenhjelm qui avait donné sa mesure, alors qu'ambassadeur à Saint-Pétersbourg, il avait su mener à bonne fin les négociations délicates qui assurèrent à la Suède les sympathies d'Alexandre et permirent la réalisation de la politique de 1812. D'autres étaient des spécialistes éminents, parmi eux Klintberg, secrétaire d'Etat pour les finances, nommé ensuite président de la Cour des comptes et remplacé alors au Conseil par Skogman, dont la compétence était également indiscutable, et qui a laissé un ouvrage technique que Ton consulte encore; Virsén, enfin, surnommé par le roi « la machine à vapeur », à cause sans doute de sa formidable puissance de travail, était également versé dans les branches les plus diverses de l'administration et apportait partout une sûreté de vue et une netteté de conception qui faisaient de lui un homme d'Etat dans toute la force du terme. En Norvège aussi, rien ne serait plus aisé que de relever nombre de noms marquants, et c'est simplement pour ne pas allonger outre mesure cette liste d'exemples que je me bornerai à rappeler la présence au ministère des finances
de Vedel-Jarlsberg, un homme qui avait exercé une influence considérable sur Tl^istoire de son pays en contribuant à préparer l'union des deux royaumes.
De tels hommes exercèrent sans aucun doute, sur la marche des affaires, une action constante. Préciser son étendue est toutefois impossible, eùt-on même le loisir et la patience de dépouiller aux archives de Stockholm les nombreux volumes renfermant les protocoles des Conseils, car il faudrait tenir compte aussi du travail fait en particulier avec le roi. Et Taction des conseillers s*exerça, sans doute aussi, surtout à propos des questions un peu spéciales où leur compétence technique et leur connaissance du pays les rendaient supérieurs à leur maître. Seulement, et c'est là le point important, on est en droit d'affirmer que cette action demeura toujours moindre qu'elle aurait normalement dû et pu être. Nous avons vu let^oi réunir scrupuleusement ses collaborateurs, écouter leurs rapports, discuter avec eux et prendre régulièrement leurs avis, ainsi que les constitutions Fy obligent. Mais il ne tient pas toujours de ces avis le compte qui serait nécessaire. Il ne remarque, dans les dispositions légales relatives aux Conseils, que l'obligation de les convoquer et le texte formel réservant à lui seul le droit de décision. Il lui arrive donc, et en plus d'une occasion, de prendre des résolutions sans s'arrêter à une opposition unanime*.
1. Sur ce point contesté, voir Alin, Cari XlVJohan oeh rikets Stûnder, '1840-1841 (Charles XIV Jean et les Etats des royaumes), p. 2, note.
Non content de pouvoir choisir tous ses ministres à sa guise et de n'avoir par conséquent autour de lui que des hommes dont les idées cadrent avec les siennes, il ne veut voir en eux que de simples comparses, des secrétaires discrets lui préparant sa tâche et des exécuteurs dociles de ses volontés.
De pareilles dispositions ne rencontrent pas, de la part des intéressés, de résistances bien sérieuses. Loin de maintenir leurs prérogatives et d'agir par tous les moyens que la constitution leur reconnaît, les conseillers s'effacent au contraire constamment. Ils ne demandent qu'à se dérober, à s'abriter en quelque sorte derrière le roi, et, au cours de ces luttes contre l'opposition dont nous aurons à parler, en arriveront par exemple à admettre que les expressions « roi » et « gouvernement » sont synonymes. A cela diverses causes. Le comte Platen, qui siégea quelque temps au Conseil, s'écriait à la diète de 1823, en faisant allusion à un état de choses qui avait existé au xvni® siècle : « On n'agit pas sur le héros qui a vaincu les premiers soldats d'Europe àDennewitz et sur les bords de la Saale, aussi facilement que sur le roi dont la signature figurait sur une griffe que l'on pouvait apposer au bas des résolutions, quand besoin en était ^ » La plupart des successeurs du comte eussent, je crois, volontiers souscrit à ces
1. Cité par Sâve, Sven'ges Hislovia under den nyaste tiden (Histoire de ia Suède à Tépoque contemporaine, formant le tome VI de Sveriges Historia frân âldsta tid till vàra dagar), p. 78.
paroles. Mais la gloire de Charles-Jean ne leur en imposait pas seule. La situation était demeurée celle que j'indiquais à propos de Charles XIII. Beaucoup de ministres ayant fait leur éducation politique au temps <lc l'absolutisme avaient contracté des habitudes de soumission qu!ils conservaient sous un autre régime. Le roi voulant dominer absolument, ils se laissaient faire — et ainsi se trouve confirmée l'assertion que je formulais tout à rhcurc : l'action personnelle de Charles-Jean est lolativement aisée à démêler, puisque c'est en lui que se résume, en somme, tout le pouvoir exécutif, et Ton aperçoit du même coup l'un des traits essentiels et caractéristiques de son gouvernement, savoir une tendance constante et assez marquée vers l'absolutisme.
Non content d'imposer ainsi trop constamment ses manières de voir à ses conseillers, Charles-jean diminue encore leur rôle d'une autre manière et les place même parfois dans une situation un peu singulière et fausse, provoquant ouvertement d'autres avis que les leurs, et cherchant, en dehors d'eux, des collaborateurs officieux. Il s'était pris de goût pour un officier appartenant à la première famille comlale du royaume et occupant une place très en vue dans le monde de la cour. Le comte Magnus Brahe se vit nommer successivement adjudant général de l'armée, puis lieutenant général et grand maréchal du royaume. Mais, malgré leur éclat, ces titres officiels ne donnaient de sa haute situation qu'une idée très atténuée. Jusqu'à la fin du règne, son
intervention s'étendit à toutes choses et on le considéra, pendant un temps, comme le véritable dispensateur des grâcçs royales, ce qui permettait à l'opposition de protester, non sans une certaine raison, contre la « camarilla » et les « influences occultes » *. Brahe était digne du reste, et à tous égards, de la faveur dont il jouissait. Son caractère vraiment élevé l'empêcha d'abuser jamais de sa situation exceptionnelle; son affection et son dévouement pour le roi furent toujours profonds et sincères : il le soigna durant sa dernière maladie avec une abnégation admirable, et lui rendit, à maintes reprises, des services signalés : ne se laissant rebuter ni par les explosions de colère, ni par les paroles dures, il s'efforçait d'empêcher les démarches injustifiées et les décisions trop rapides ^ Mais il n'avait point un esprit supérieur capable de larges conceptions et assez puissant pour diriger un État par son seul ascendant personnel, et Charles-Jean n'était pas homme à se laisser dominer par une Eminence grise plus que par ses ministres officiels. Si donc Brahe put exercer parfois une certaine action politique, cette action demeura à peu près, sans nul doute, constamment secondaire, toute de détail et sans conséquences décisives sur la marche générale des affaires. La conclusion à laquelle nous venons d'arriver ne se trouve donc aucunement infirmée et c'est bien Charles-Jean qui gouverne toujours par lui-même. Mais