‹ Bernadotte, roiChapitre 92 sur 111 · Trolle-Wachtmeister, t. H, p. 23f · texte numérisé non relu

Trolle-Wachtmeister, t. H, p. 23f

la présence perpétuelle et le rôle considérable malgré tout d'un favori, choses tout à fait naturelles dans un gouvernement absolu, avaient, dans un gouvernement parlementaire, une singularité qui justifiait les critiques, et c'est ainsi qu'à bien prendre, et précisément pour les . mêmes raisons, l'importance de Brahe se trouvait aussi irrégulière que l'effacement des ministres attitrés.

L*une et l'autre suffisent, en effet, à laisser voir déjà que les constitutions norvégienne et suédoise sont, sinon brutalement violées, au moins légèrement faussées dans leur application. Toutes les deux réservent toujours la décision au roi mais entendent néanmoins que l'autorité royale soit sévèrement limitée et les conseillers, notamment, ne doivent jamais devenir de simples figurants : le fait même que leur contre-seing est nécessaire et qu'ils sont responsables de leurs actes implique pour le souverain l'obligation au moins morale de tenir grand compte de leurs avis. S'il n'en est point ainsi, la faute en est, dans une petite mesure peut-être, aux conseillers eux-mêmes, mais surtout au roi. Or, Charles-Jean se montre d'autre part, nous l'avons vu, constamment préoccupé d'appliquer scrupuleusement ces mêmes constitutions. Il semble dès lors étonnant de ne pas le voir accorder aux avis de ces conseillers, toujours ponctuellement consultés, toute l'attention qu'il devrait leur prêter. Mais c'est qu'il y a justement là, une obligation dont il ne se rend pas compte. Son passage aux affaires, du temps du Directoire, n'a pu l'initier au

fonctionnement régulier et normal d'un gouvernement constitutionnel; ensuite, et jusqu'à son arrivée en Suède, il n'a vu, en France comme dans tous les pays qu'il a parcourus, que des monarchies absolues. Et il est d'autant moins préparé à son rôle qu'il faut tenir grand compte, dans Tespëce, de cette situation que nous signa lions tout à Tlieure. Toujours un peu étranger au milieu de ses royaumes, il est parvenu à assimiler parfaitement le mécanisme extérieur des institutions, mais non à pénétrer Jeur esprit. N'étant point complètement imbu des traditions du pays, il se rend mal compte du rôle que doivent jouer normalement la Diète et le Conseil, ces rouages. compliqués et pesants dont les bizarreries ne s'expliquent et ne se justifient que par l'histoire. Respectueux des formes extérieures et se pliant de bonne grâce aux procédures imposées, il s'imagine accomplir largement son devoir et s'il fausse l'esprit des lois, c'est assurément sans le remarquer. Sa bonne foi demeure parfaite quand il proclame son amour de la « sainte Liberté », seulement, la pratique ne s'accorde pas toujours avec la théorie. Son libéralisme lui fait admettre la nécessité des constitutions et respecter de son mieux celles qu'il doit appliquer, mais ne va guère au delà. Il développera volontiers, avec son emphase majestueuse, la légitimité du « sentiment populaire » et la nécessité de s'inspirer « de l'esprit du temps ^ », mais dès que ces « vœux » iie seront

i. Schinkel, t. X, p. 85.

pas conformes aux siens, dès que cet « esprit » ne sera pas celui qu'il souhaite, il les jugera absurdes ou dangereux. Son caractère n'a pas changé depuis le temps où préparant la Politique de 1812, il entrait dans des colères affreuses quand on lui parlait de reconquérir la Finlande. A ses yeux, ses idées ne sont pas simplement admirables, elles sont les seules bonnes et les seules réalisables. Ses convictions libérales, aussi profondes que des convictions peuvent l'être chez un Gascon de sa trempe, n'arrivent donc point à lui Faire tolérer la (Contradiction, ni même la discussion. Prince royal et surtout occupé de diriger les affaires étrangères, il nous est apparu irritable, impatient de toute contradiction, dominateur surtout, très persuadé de l'excellence de ses conceptions et constamment décidé à les faire prévaloir; tel nous le retrouvons devenu roi et se consacrant aux détails de l'administration intérieure, — et ces traits de caractère se sont même accentués peut-être, par une suite naturelle de l'âge et des succès qui ont augmenté, si possible encore, l'admiration presque naïve qu'il a toujours eue pour lui-même.

Mais s'il entend ainsi faire triompher toujours sa propre volonlé, un autre sentiment, invétéré aussi chez lui, contiendra cette volonté dans certaines limites et l'empêchera de ne rechercher que des satisfactions purement égoïstes. Un jour, comme il rentrait de fort mauvaise humeur d'une promenade, un de ses famîlierSy bien au fait de son caractère, s'avisa de lui

raconter qu'il venait d'entendre des gens du peuple chuchoter sur son passage : « Regardez-le, c'est notre père; que Dieu le bénisse. » — « Ah! est-ce qu'on a dit cela? » reprit-il vivement et, du coup, fut complètement rasséréné*. L'anecdote doit être placée, je crois, dans les dernières années du règne, mais l'état d'esprit dont elle témoigne existait bien auparavant. L'usage veut que chaque roi de Suède adopte une devise résumant ce qu'il considère comme le principe essentiel de son gouvernement. Charles-Jean choisit ces mots significatifs : Folkets kârlek min belôning, c'est-à-dire : « Pamour du peuple sera ma récompense. » De tout temps, il désira passionément l'amour de ses sujets, car il les aimait lui-même. Il accomplit ponctuellement toutes les tâches qui lui incombent parce qu'il est très pénétré de ses devoirs de souverain, et l'un des plus importants est, sans nul doute, d'assurer le bonheur des peuples. Ceux-ci doivent une reconnaissance infinie pour tout ce qu'il a fait et fait encore journellement en leur faveur. Mais lui, par contre, se doit à eux tout entier. Soit bonté naturelle, soit élévation d'âme, soit réminiscence des théories à la mode au temps oii l'on était « sensible », il se considère comme ayant, envers tous, les droits et les devoirs d'un père de famille» et s'il est porté vers le despotisme, c'est vers ce despotisme « éclairé » et paternel que certains souverains du

i. Ulfsparre, p. 2U.

xviii« siècle prônèrent si fort, bien que ne le pratiquant point.

Un fait encore a frappé toutes les personnes qui ont approché Charles-Jean : le rôle très considérable joué dans son existence par la police. Autour de lui s'agite sans cesse une nuée d'espions de tous genres, attachés à son service personnel, qu'il reçoit mystérieusement et dont il recueille avidement tous les avis*. 11 se trouve recevoir ainsi, en dehors de ses ministres et sur des affaires touchant au besoin le gouvernement, des indications qui peuvent finir par déterminer sa conduite. Une telle manière de faire est donc assez incorrecte aussi, mais cadre bien avec les tendances légèrement despotiques que nous relevions à l'instant. On y retrouve également encore la trace des idées et des habitudes apportées de France. Chacun sait ce que la police était pour Napoléon. En arrivant dans le Nord, l'ancien maréchal ne pouvait donc concevoir qu'un gouvernement digne de ce nom ne se renseignât pas constamment sur « l'état des esprits » et un de ses premiers soins fut de prescrire l'envoi d'une circulaire demandant aux gouverneurs de province des rapports sur ce sujet qu'il estimait capital.^. Il s'aperçut sans doute par la suite que de tels procédés n'étaient pas dans les habitudes de ses royaumes; « l'état des esprits » continua néanmoins à le préoccuper sans

1. Ulfsparre, passim, et notamment pp. 27 et 169, G.-J. ToU, p. 115; NauckhofT, p. 142, etc.

2. Ëngestrôm, t. II, p. 183. Trolle-Wachtmeister, t. II, p. 134.

cesse. Non pas seulement, ni même surtout peut-être, pour ]a bonne conduite de TÉtat. La crainte du lendemain qui sommeille en lui le pousse à se tenir minutieusement au courant des taii& et gestes de tous les gens dont il se méfie, à tort ou à raison, et de tous ceux dont il croit pouvoir arriver à se méfier un jour. Mais les agents qu'il emploie, souvent peu scrupuleux par métier et désireux d'accroître leur importance ou de justifier leur présence, n'hésitent pas à grossir des incidents inoffensifs ou à dénaturer les faits. Soupçonneux comme il l'est et mal au fait des idées de ses sujets, le roi ne peut ou ne veut contrôler leurs dires et en arrive ainsi à accueillir les indications les plus inexactes. Ses préoccupations inquiètes s'en accroissent d'autant, ses méfiances grandissent et se précisent et, constamment présentes à son esprit, finissent par influer jusque sur les conceptions générales de sa politique.

Les nominations ou les distinctions de tout genre doivent être accordées sans nul égard à la naissance, simplement selon le mérite et les aptitudes. Mais c'est là encore un principe que Charles-Jean n'est guère disposé à observer. Ses faveurs vont toujours de préférence à la haute noblesse; il aime à s'entourer de ses représentants et se plaît à leur réserver les emplois importants et les charges très honorifiques. Son amitié même pour Brahe s'explique, au moins à l'origine, en partie par ce fait selon toute vraisemblance, car il distingua d'abord en lui

l'un des premiers gentilshommes du royaume. Et cette tendance à favoriser constamment l'aristocratie n'est point simple vanité ou gloriole de parvenu : elle est parfaitement raisonnée et logique. La noblesse suédoise, la « turbulente aristocratie », comme il l'appelle parfois *, lui apparaît comme un corps dangereux, et non point uniquement, ni même surtout, parce que» comme il le dit encore, elle a fait le malheur de la Suède et entravé les efforts de ses plus grands rois. Une telle assertion renfermait assurément une certaine part de vérité historique, mais rien ne laissait supposer que les choses se pussent passer encore de la sorte. Seulement, l'histoire enseignait aussi que 1 aristocratie avait souvent joué un rôle considérable, voire prépondérant, dans les diverses révolutions et contribué fortement à chasser des souverains du trône. De là pour se méfier d'elle, une première raison générale que d'autres considérations venaient renforcer et préciser encore.

Charles-Jean, nous l'avons vu, redoute sans cesse les ' menées ténébreuses des partisans de Gustave IV et de sa famille. Trompé par son imagination anxieuse et peut-être aussi par de faux rapports, il. continue à leur attribuer une influence qu'ils ont perdue et veut être toujours prêt à déjouer leurs efforts; il maintient avec soin la loi de 1812 qui a interdit aux particuliers toutes

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