Forssell, Wetterstedi, p
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d'en publier un autre. Etant données les vues du gouvernement de Charles-Jean et des dispositions aussi draconiennes et minutieuses un journal d'opposition un peu vive paraissait condamné à mort dès sa naissance. Hierta parvint cependant à faire vivre le sien. A l'aide de quels procédés, c'est ce qu'il suffira d'indiquer sommairement, car le récit des démêlés du journaliste et de la chancellerie pourrait remplir tout un volume.
A peine Hierta avait-il fait paraître le premier numéro du Journal du soir qu'une autre personne demanda l'autorisation de publier un autre journal intitulé le Nouveau Journal du soir. L'autorisation accordée, elle fut immédiatement utilisée, conformément à la loi. Mais le premier numéro était un peu singulier : imprimé sur papier minuscule, plein seulement de faits divers sans intérêt et de nouvelles politiques défraîchies, annonçant par exemple, à la date du 4 février 1831 la chute de Charles X. Mais la chose importait peu, car Hierta ne prenant plus la peine de s'abriter derrière un prête-nom poussa l'ironie jusqu'à publier que le nouveau journal, n'ayant aucun abonné, devait être envoyé seulement à M. le Chancelier. Le premier numéro ne fut donc pas immédiatement suivi d'un second : une publication régulière n'était pas nécessaire pour éviter la déchéance du droit d'édition. La lettre de la loi ainsi satisfaite, le véritable Journal du soir pouvait continuer sans crainte ses attaques, car dès que viendrait la suppression inévitable, son frère cadet sortirait des limbes pour prendre
sa place. Et rien n empêchait de recourir indéfiniment à ce subterfuge, l'autorisation de publier une première fois un journal ne pouvant, aux termes mêmes du règlement de 1812, être refusée que pour cas d'indignité bien caractérisée; il suffisait donc de trouver à chaque fois un homme de paille honorable et un titre nouveau. Ce dernier point même ne demandait aucun effort d'imagination. Pour ne pas dérouter les lecteurs, Hierta eut ridée géniale de recourir simplement à des numéros : au Nouveau journal du soir succéda le Deuxième journal du soir^ suivi lui-même du troisième et du quatrièîne : au bout de sept ans, on en était au quinzième. Et ces appellations presque semblables se substituent sans cesse les unes aux autres sans raison apparente. Le sixième Journal est brusquement remplacé par le septième, pour reparaître ensuite après le neuvième : c'est un véritable kaléidoscope, une fantasmagorie perpétuelle. La publication est parfaitement régulière, mais dans une seule année le titre change dix-neuf fois. L'autorité doit être souvent embarrassée pour savoir quel est au juste le journal coupable, puisque la même campagne se poursuit de Tun à l'autre, et quand elle s'est décidée à sévir, ses rigueurs n'arrêtent rien, puisqu'il y a toujours trois ou quatre journaux autorisés en réserve.
Tout du reste était étrange dans la lutte entre la couronne et l'opposition extra-parlementaire et le devenait davantage de jour en jour. Afin de ne pas mentir à son
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origine, Charles-Jean avait constamment allié dans son existence le bouffon au tragique en entremêlant les événements les plus dramatiques^ d'incidents ahurissants. Il semblait maintenant que l'influence de la Gascogne se fît sentir en toutes choses. Comme gagnés par une contagion mystérieuse, les débats politiques les plus sérieux prenaient par moments des allures d'opérette^ et d'honnêtes textes de lois aboutissaient à des conséquences invraisemblables. La loi de 1812 et les règlements postérieurs avaient soigneusement muselé la presse : leur application rigoureuse aboutissait à la publication régulière du Journal du soir. Ce fut bien pis encore lors du procès Lindeberg, qui fut du commencement à la fin une formidable gasconnade.
Le capitaine Lindeberg, écrivain médiocre et libéral convaincu, avait demandé T^utorisation d'ouvrir une salle de spectacle; ne l'ayant pas obtenue, il laissa entendre, dans une protestation rendue publique, que les théâtres royaux voulaient s'assurer un véritable monopole. C'était, pourrait-on croire, une boutade sans importance. Erreur profonde. Qui, en effet, est propriétaire des théâtres royaux? Le roi. Ce serait donc Charles- Jean qui, dans un intérêt de lucre personnel, entendrait s'opposer aux manifestations artistiques du capitaine Lindeberg. Celui-ci insultait donc le roi et se rendait dès lors coupable de lèse-majesté. Conséquence : arrestation et citation le 11 avril 1834 devant la cour d'appel. Comme si ce n'était pas assez de ce point de départ vau-
devillesque, des incidents cocasses se greflèrent immédiatement sur l'affaire principale. La police, par exemple, fît une descente dans une imprimerie, pour saisir un écrit de Lindeberg. Une pareille mesure étant notoirement illégale, tous les libéraux protestèrent : le Journal du soir fit mieux encore : il déclara ne rien trouver à reprendre dans la pièce saisie, et pour le prouver la publia in extenso : or c'était un conte, traduit d*un journal de modes allemand et intitulé : Le roi Tutu et son fils. Entre temps, le procès suivait son cours; Lindeberg y prenait des attitudes nobles, multipliait les déclarations retentissantes et invoquait le roi, en lui adressant la requête mélodramatique « d*un homme d'honneur emprisonné à un homme d'honneur sur un trône ». Le 19 juin enfin la sentence fut prononcée : Lindeberg, reconnu coupable, était condamné à avoir la tête tranchée. En annonçant cette nouvelle à ses lecteurs, le Journal du soir se bornait à remarquer que le capitaine, demeuré impassible, s'était contenté de dire d'une voix ferme : « Je plains la cour ».
L'impassibilité de Lindeberg était d'autant plus naturelle et le sérieux du Journal du soir d'autant plus ironique que tout le monde savait que cette sentence légale, mais absurde, ne serait pas exécutée : Charles- Jean, trop sensé et trop humain pour laisser s'accomplir une pareille iniquité, s'empressa en effet d'user de son droit de grâce. Mais il avait compté sans son hôte. L'article 25 de la constitution dit expressément : « Il
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sera loisible au coupable d'accepter la grâce que le roi lui accorde ou de se soumettre à la peine. » Voyant dans sa condamnation un admirable moyen d'opposition, Lindeberg refusa la grâce et réclama la mort. Ce fut alors, durant plusieurs semaines, une lutte héroïcobouffonne, entre le gouvernement et le prisonnier, le premier s'évertuant, mais en vain, à vaincre l'obstination du second. On essaya de l'intimidation et un prêtre lui fut envoyé pour le préparer à la mort; rien n'y fit.
Les amis politiques du prisonnier débordaientd'enthousîasme, et l'un d'eux lui déclara un jour : « Laissez-les prendre votre tête, capitaine... c'est si bon, si bon ». Entre temps, le parti libéral tout entier multipliait les démonstrations : le Journal du soir se répandait en réflexions sur la « sentence la plus mémorable qui fût jamais rendue par un tribunal suédois », et ouvrait une souscription destinée à publier une édition des œuvrer complètes de Lindeberg, dont le produit assurerait l'avenir de la « veuve » et des enfants. La situation du gouvernement devenait ainsi de plus en plus ridiculement fâcheuse, quand on finit par découvrir une solution; le 20 octobre étant l'anniversaire du jour où Charles-Jean avait mis pour la première fois le pied sur le sol suédois, il décida d'accorder à ce propos une amnistie, d'ailleurs soigneusement limitée, car elle ne profita tout ju«te qu'à trois personnes. Comme il ne s'agissait plus « d'une grâce », Lindeberg perdait le
droit de rien dire, et le martyr volontaire put être enfin expulsé de la prison *.
Malgré ses incidents d*opéretle, il y aurait erreur cependant à considérer uniquement l'affaire Lindeberg comme une bouffonnerie. Elle fut sérieuse à certains égards, très sérieuse même, et peut fournir ainsi des indications précieuses sur Tétat d'âme des partis alors en présence. Le point de départ fut parfaitement insignifiant, mais, arrivés à un certain degré de surexcitation, les esprits perdent toute mesure et toute notion vraie de la réalité. Le côté de fait, la question juridique disparurent complètement : on ne vit plus, de part et d'autre, que la lutte. Et la violence avec laquelle elle fut menée permet de se rendre compte de l'acuité du conflit, sans cesse croissante depuis que le public y intervient résolument et que les polémiques des pamphlétaires et des journalistes s'ajoutent aux discussions des députés. En outre, chose particulièrement significative, ce déchaînement des passions ne s'observe pas seulement chez les hommes d'opposition, mais encore, et par contre-coup, chez les gouvernants. Les critiques parlementaires irritaient Charles-Jean : les attaques de la presse et les protestations du public l'exaspéraient complètement : elles ne conservaient plus les formes toujours très déférentes imposées par les usages de la Diète et leurs auteurs, individualités sans mandat, par-
1. Sur l'affaire Lindeberg, Aoir surtout Wieselgren, p. 93 et suiv.