‹ Bernard Courtois 1777-1838 et la découverte de l'iode 1811Chapitre 11 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Bernard Courtois : sa première étude des propriétés de l'iode.

A la tin de l’année 1811, en lessivant des cendres de varech, Bernard Courtois, l’habile salpêtrier, observe, nous l'avons dit, la formation, dans les eaux-mères, au contact de l'acide sulfurique, d’un résidu cristallisé irrégulièrement. Son procédé de fabrication du salpêtre consiste à transformer partie des nitrates de chaux et de magnésie d’abord en nitrate de soude, puis en nitrate de potasse. Il emploie à cet effet les cendres des varechs et, en évaporant ses solutions, il s'aperçoit que les chaudières en cuivre qu'il utilise sont altérées par suite d’une combinaison avec un corps inconnu. C’est là, pour lui, une deuxième révélation de la présence de ce corps.

La propriété la plus remarquable qu’il en constate, c’est qu’il donne une vapeur violette superbe par l’action d’une douce chaleur ; à là température ordinaire, il prend l’aspect d’un métal. Courtois le contemple avec étonnement. Ses instincts de chimiste s'éveillent. Il se demande quel est ce corps nouveau, quelles sont ces vapeurs. Devant le fait qui éclate à ses yeux, son raisonnement s’élabore. IL y a là un fait étrange dont il a hâte de découvrir la cause. Il recueille avec soin le mystérieux produit et en entreprend aussitôt l'analyse sommaire. Ses connaissances en chimie sont suffisantes pour diriger ces premiers essais. Il constate bientôt les faits suivants : chauffée vers 70°, la matière se fond en élevant des vapeurs violettes. La chaleur rouge, l'oxygène et le charbon n’ont aucune action sur elle. L’hydrogène en change la nature : il se forme une espèce d'acide ; même résultat avec le phosphore. Il essaie son

action sur quelques métaux et constate qu’elle les attaque

directement et se combine avec eux sans effervescence. Elle s'unit également aux oxydes et forme avec eux des combinaisons presque toutes solubles dans l’eau. Il l’essaie avec l’'ammoniaque, et voici qu’il obtient un précipité qui, desséché, éclate avec fracas! Ce corps nouveau, auquel un nom ne sera donné que plus tard : c'est l’iode ! On peut appliquer à Courtois les termes employés par J.-B Dumas, dans son éloge de Balard (1) : « Le hasard fit peu et la logique presque tout ».

On devine l’'émoi qui s'empare de Courtois. Il voudrait poursuivre ses investigations; mais ses moyens d'action sont limités. Il ne possède pas, rue Saint-Ambroise, un laboratoire aménagé pour les expériences minutieuses qu'il faudrait entreprendre. Chose plus grave, il ne se sent peut-être pas assez confiant en lui-même. Enfin et surtout le temps lui manque. L'exploitation de son industrie absorbe tous ses instants. Nous connaissons sa situation et nous savons qu'elle n'était pas brillante. Il lui fallait vivre. À cette sorte de timidité que j'ai cru reconnaître en lui et à son peu d'assurance, ne serait-il pas juste d’associer ses difficultés d'existence ? De toute évidence, s’il en avait eu les moyens financiers, il aurait, étant donné ses goûts et ses aptitudes, continué ses travaux et révélé avec des études complétées sur l'iode, les alcaloïdes de l'opium autres que la morphine, dont il avait pressenti et annoncé la présence. Mais il fallait vivre! Son état de salpêtrier l’'éloignait de toutes recherches contemplatives. Il devait s'occuper de son pain avant de s'occuper de sa gloire !

Il chargea donc deux de ses compatriotes dijonnais, Desormes et plus particulièrement le futur gendre de ce dernier, Nicolas Clément (2), physicien et chimiste,

(1) Qui découvrit le brome en 1826.

(2) Is étaient à la fois ses compatriotes et ses contemporains. Bernard

Courtois et Desormes sont nés à Dijon en 1777, et Clément-Desormes en 1779,

professeur au Conservatoire des arts et métiers, de continuer ses recherches dans leur laboratoire d’études, etleur confia le soin d'annoncer au monde savant son importante découverte.

Clément la présenta à l'Institut le 29 novembre 1813, et - dernier stade de la découverte — dans les séances suivantes des 6 et 20 décembre de la même année, Gay- Lussac établissait dans deux notes magistrales, qu'il devait compléter en 1814 par son admirable mémoire sur l'iode, les rapports du nouveau corps avec les autrés éléments. Il lui donnait le nom d’iode, de ioaës, violet, à cause de la couleur violette de sa vapeur.

lei se place un incident pénible. Je veux parler de l’intervention du savant anglais Humphry Davy, dans la question de l’iode.

En brave homme qu'il était, Bernard Courtois distribuait généreusement à ses collaborateurs et amis des échantillons du nouveau corps. Son compatriote Clément, qui l'aidait dans ses recherches, en usait de même. Humphry Davy, par une faveur spéciale de Napoléon, ayant obtenu l'autorisation de traverser la France pour se rendre en Italie, arrive à Paris (1).

Clément pense qu'il est de son devoir de montrer à un savant aussi distingué le corps nouveau découvert par Courtois et qu'il n'avait encore montré qu'à Chaptal et à Ampère.

Un tel geste est bien français et prouve, en compagnie de tant d’autres, le désintéressement de nos savants. C’est à la fois une grâce et un défaut de notre caractère. En tra-

(1) Davy n'était pas un inconnu pour la France. Déjà, en 1807, l'Académie des sciences lui avait décerné son grand prix, fondé « pour les progrès du galvanisme », en récompense de ses travaux et en particulier de l'isolement des métaux par la pile. Sa découverte du protoxyde d'azote, ou gaz hilarant, lui avait également valu une réputation mondiale. On ne peut donc pas être surpris de la faveur spéciale que Napoléon lui accorda.

vaillant pour la grandeur de notre pays, nous sentons instinctivement que notre rôle est plus élevé et nous étendons notre action à l'humanité tout entière. Il est bon. de le dire. Nous sommes trop enclins, par notre tempérament, à décrier nos mœurs, nos gouvernements et nos propres actes. Ayons, quand il convient, l'orgueil de nous-mêmes et ce sera justice.

Dès qu'il fut en possession du précieux produit, Humphry Davy l'étudia. Sa haute intelligence et ses connaissances supérieures en chimie lui permettaient d'en tirer les plus exactes conclusions. Et nous pouvons croire qu'il était capable de constater, simultanément avec Gay-Lussac, et indépendamment de lui, et la nature élémentaire de l’iode et ses principales propriétés ; mais il n'aurait jamais dû permettre à une revue anglaise, dirigée par Nicholson et Tilloch, d'imprimer la phrase suivante :

Il paraît que l’iode a été découvert depuis environ deux ans, mais tel est l’état déplorable de ceux qui cuitivent les sciences en France, qu’on n’en avait rien publié jusqu’à l’arrivée de notre philosophe dans ce pays (1).

«€ Notre philosophe », c'est Davy. Gay-Lussac, qui raconte la chose (2), ajoute : « Peu de temps après avoir montré l’iode à M. Davy et lui avoir communiqué le résultat de ses recherches, M. Clément lut sa note à l’Institut et la termina en annonçant que j'allais les continuer (3). Le 6 décembre, je lus, en effet, à l’Institut une note (4) qui fut imprimée dans le Moniteur du 12 décembre et qui l’a été ensuite dansles Annales de chimie (t. LXXX VII, p. 311). Je ne rappellerai point ici que les résultats qu’elle renferme

() « It appears that this gaz (l’iode) was discovered about two years ago ; but such is the deplorable state of scientific men in France, that no account of it was published till the arrival of our english philosopher there. » (Journal de MM. Nicholson et Tilloch, n° 189, p. 69).

(2) Note historique sur la découverte de l’iode, in Annales de chimie, t. XCI. Mémoire sur l’iode, 1° août 1814, p. 118-121.

(3) Voir cette note, p. 81.

(4) Nous publions également cette note, jo JE

ont déterminé la nature de l'iode et que j'y ai établi que cette substance est un corps simple analogue au chlore ; personne n’a contesté jusqu’à présent que je n’aie fait connaître, le premier, la nature de l’iode, et il est certain que M. Davy n'a publié ses résultats que plus de huit jours après avoir Connu les miens. »

Cette impertinence était d'autant plus regrettable que, dans l'occurrence, Davy méconnaissait les lois mêmes de l'hospitalité.

Je voudrais pourtant plaider en sa faveur les circonstances atténuantes. Davy avait souffert d'une grave maladie nerveuse en 1807-1808, et il faut attribuer à l’ébranlement qu'il en avait ressenti bien des faits qui seraient impardonnables sans cette excuse. D'ailleurs, Courtois ne fut pas le seul à en souffrir. Dans son livre sur Les grands hommes, M. Ostwald, professeur à l’Université de Leipzig, a noté combien Davy, après sa maladie, était resté susceptible. Il souffrait horriblement quand on ne reconnaissait pas son mérite autant qu'il le désirait. Ostwald rapporte à ce sujet l’anecdote suivante que je cite ici, car elle est typique :

Humphry Davy avait comme collaborateur Faraday. Celui-ci, étant pauvre, avait dû, pour satisfaire à ses besoins, accepter de servir son maître, non comme assistant scientifique au sens moderne du mot, mais comme une sorte d’intermédiaire entre garçon et mécanicien. On sait avec quelle promptitude il parvint à une plus haute situation. Cependant Davy, entreprenant le célèbre voyage dont je viens de parler, proposa à Faraday de l’accompagner en qualité de secrétaire. Faraday, bien que déjà fort connu, accepta. Il eut à subir le caractère difficile de lady Davy et joua, au demeurant, auprès du couple en voyage, un rôle des plus humbles. Les voici à Genève. Le physicien de La Rive, ayant un plaisir particulier à voir Faraday, l'invite à diner en même temps que Davy. Mais, à l'heure du repas, Davy refuse nettement de s'asseoir à la même table

que celui qu'il considère, à certains égards, comme son domestique. De La Rive répondit à cela qu’il se voyait tout simplement forcé de donner deux diners au lieu d'un; et c'éstiCer qu uit:

Faraday pardonna. Fit-il pas mieux que de se plaindre! Et ne devons-nous pas pardonner à notre tour ? Ce sont là des faiblesses de grand homme malade, et la petite lampe qui brille au chapeau de nos mineurs, la lampe célèbre de Davy, n'est-elle pas un flambeau discret, un ex-voto symbolique d’indulgence et de pitié ?

Nous pouvons croire aussi que Courtois pardonna.

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