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CHAPITRE VI

Conséquences scientifiques de la découverte de l'iode. L'évolution chimique. — Relations de Courtois avec Desormes et Clément; note biographique sur ces deux savants. — Communication de Clément à l'Institut.

La découverte de l’iode par Courtois fut un événement considérable, non pas tant par la valeur incalculable que devait prendre dans l’industrie et la thérapeutique le corps nouveau ainsi mis au jour, mais bien par l’évolution scientifique que les recherches entreprises à son sujet devaient déterminer.

On sait que ces recherches occupèrent surtout deux savants chimistes, Gay-Lussac et Davy. Nous examinerons leurs travaux au chapitre suivant.

Mais il est, auparavant, nécessaire et intéressant de reprendre la question d’un peu loin. On en saisira mieux l'importance et on en comprendra plus aisément toute la genèse.

C'est, d’ailleurs, un des chapitres les plus curieux de l'histoire de la chimie.

Jusqu'en 1809, date de la découverte des hydracides par Gay-Lussac et Thénard et par Davy, les théories de Lavoiïsier sur l’action indispensable de l'oxygène dans la formation des acides étaient seules admises. Ce grand chimiste avait, du reste, lutté âprement pour les faire admettre. Antérieurement à ses expériences concluantes, la conception du phlogistique, défendue par le médecin et chimiste allemand Georges-Ernest Stahl (1660-1734), avait prévalu. On peut se demander sur quelles bases l'existence hypothétique d’une semblable conception s'était établie et maintenue pendant plus d’un siècle ; la réponse est simple :

c'est que son dogmatisme el sa commodité contentaient les esprits. Stahl n'était pas, d’ailleurs, novateur en la matière. Il n'avait fait que reprendre et développer les théories d'un autre chimiste allemand, Bécher (1625-1682). Celui-ci avait affirmé l'existence d’un acide universel, acidum universale, principe du croisement des minéraux. Sa croyance en la transmutation des métaux l'avait conduit à cette affirmation.

Stahl alla plus loin. Il prétendit à l'existence d’un calorique, tantôt isolé, ou calorique à l’état libre, tantôt considéré comme un agent de liaison, ou calorique à l’état de combinaison. C'est ce dernier qui constituait le phlogistique, ou calorique combiné, existant dans tous les corps combustibles. Il en tirait cette déduction que tous les corps combustibles étaient constitués par un élément non combustible uni à un fluide inflammable : le phlogistique (phoyiorumoc, de wXéyeu, brûler).

Cette conception hasardeuse que la science expérimentale devait détruire, était-elle sortie tout armée du cerveau de Stah1? Oui etnon.Pour comprendre le savant, il faut parfois expliquer l'homme. Stahl apparaît à l'examen comme le type du savant allemand, aussi bien des temps passés que des temps modernes, long à se décider, mais ancré dans ses convictions dès qu'il a pris parti. Il était orgueilleux à l'instar de ses semblables. Le choix du nom d'Olympiodore qu'il adopta, lorsqu'il fit partie de l’Académie des curieux de la nature, en témoigne. Il élait appelé à devenir l'homme d'un système, aussi dangereux en science qu’en littérature ou en philosophie : € T'imeo hominem unius libri : Je crains l'homme d’un seul livre », a dit saint Thomas d'Aquin. Homme redoutable en ce sens, qu'il défend àprement une Connaissance qu’il possède seule. Or, Stahl, en tant que médecin, avait exposé, soutenu, défendu et fait sien le système connu sous le nom d’ «animisme », où, en résumé, l'âme, principe vital, était maîtresse des destinées du corps, et cela à tel point que les connaissances en

anatomie, en physique ou en chimie dans leurs rapports avec la médecine devenaient illusoires ou inutiles, l’animisme étant la cause première de tout le processus de la vie.

Or, qu'est-ce donc que le phlogistique, sinon l’animisme de la matière combustible ? Et quelles preuves l’homme de ce système avait-il besoin de chercher pour étayer ses raisonnements quand ce système répondait si aisément à tous ceux que l’on pouvait lui opposer (1) ?

Un médecin français, Jean Rey (mort en 1645), avait cependant publié, dès 1630, c’est-à-dire avant l'allemand Bécher et avant l'allemand Stahl, un ouvrage où s’'annoncaient déjà les futures théories de la chimie pneumatique. Cet ouvrage était intitulé : Essais sur la recherche de la cause pour laquelle l'élain et le plomb augmentent de poids quand on les calcine.

Jean Rey avait brûlé à l’air de l’étain et du plomb et constaté l’augmentation de poids de ces deux corps qui S'oxydaient. Puis, chauffant ces oxydes avec du charbon, il avait remarqué que, tout en reproduisant l'étain ou le plomb métalliques, le poids de l'oxyde d’étain et de l’oxyde . de plomb se réduisait..

Stahl, méprisant les résultats annoncés par le savant français, répliqua, avec cette suffisance allemande qui repousse toute discussion, que, dans l’un des cas, le métal avait perdu son phlogistique et était réduit à l'état de métal déphlogistiqué et, dans l’autre, que le changement de poids constaté provenait du phlogistique emprunté au charbon!

C’est alors que Lavoisier (1743-1794), esprit précis, exact, lumineux, apparaît, balance en mains. Il prouve, dès 1774, par la calcination de divers métaux en vase clos, que l'augmentation de ces corps, en passant à l'état d’oxydes, provient de la perte du poids de l'air contenu dans ces vases et lui est égale. Puis, poussant plus loin ses observations, il démontre que ces corps empruntent à

(1) Les théories de Stahl sont restées longtemps en honneur à l'Ecole de médecine de Montpellier ; l’animisme s’appelait alors le fluide vital.

l'air lui-même l'un de ses éléments, l'oxygène (1). On sait le reste. Nul n'ignore sa fameuse expérience sur le mercure chauffé à l'air, et comment il annonça que l’air était composé de deux gaz : l'oxygène et l'azote. Ce n’est pas ici le lieu d'y insister.

Retenons seulement qu'à la suite de ses expériences, il reconnut que l'oxygène entre dans la combinaison des acides et des bases, et de là, avec la collaboration de quelques autres savants, parmi lesquels on distingue, au premier plan, Guyton de Morveau, dont le nom est associé à la vie de Courtois, il fut amené à établir une nomenclature chimique, chef-d'œuvre de clarté et de simplicité.

Pour Lavoisier, la présence de l'oxygène est indispensable à la formation des acides. Il le croit à telle enseigne que, dans sa nomenclature, il désigne ce corps sous le nom d'oxygène, parce que ce mot est l'interprétation résumée de son idée personnelle : oxygène (de &vce, acide, et yswéo, j'engendre ; j'engendre les acides). Cette conception est nette et rigide. La bonne foi de Lavoisier est là tout entière. Il a constaté que l'oxygène était par excellence l'agent des combustions et que certains produits de ces combustions présentaient les propriétés des acides. Il en a conclu à l’action indispensable de l'oxygène pour la formation des acides. Il n’a donc pas commis d'erreur, au sens propre du mot, et nous croyons que son grand esprit aurait accepté avec enthousiasme les vérités scientifiques que l'analyse expérimentale allait bientôt révéler, si la mort n'était venue l'enlever trop tôt à ses hautes destinées. Pourquoi l’envieux Fourcroy, que ses relations avec les milieux révolutionnaires autorisaient à intervenir en faveur de son collègue, n’a-t-il pas fait le geste qui aurait arraché ce génie à l’échafaud ? Cette abstention charge lourdement sa mémoire.

Cet inexpiable malheur fut cause, en tout cas, que

(1) L'oxygène avait été découvert le 14 août 1774 par Priestley, en Angleterre, et en 1775 par Scheele, en Suède.

ET LA DÉCOUVERTE DE L'IODE 7e

Lavoisier ne connut pas les propriétés électro-chimiques des corps que devaient connaître, au contraire, Gay-Lussac et Davy.

La pile de Volta fut construite seulement en 1794, et ce n'est qu'en 1800 que Carlisle et Nicholson effectuèrent la décomposition de l’eau par l’action d’un courant électrique, expérience que Faraday (le souffre-douleur de Davy) étudia et décrivit sous le nom d’électrolyse.

Grâce à la pile, on put tenter l'analyse de presque tous les corps composés et diviser ainsi les éléments chimiques en deux groupes: les électro-positifs, les électro-négatifs (1).

Cette utilité de l'introduction de l’action électrique dans les attributions des corps fut pour Gay-Lussac comme pour Davy un guide précieux dans les études nouvelles qu'ils entreprirent. Elle ne fut pourtant pas la cause déterminante de leur succès ; l'analyse chimique leur apporta, de son côté, des précisions d’où devaient découler des certitudes. Imbus néanmoins des théories de Lavoisier, ils commencèrent par les appliquer à leurs recherches. C’est ainsi qu'étudiant l'acide muriatique (H CI), Gay-Lussac et Thénard en France, et Davy en Angleterre, se préoccupèrent d’abord de savoir si cet acide n'était pas un acide « à la Lavoisier », c’est-à-dire contenant de l'oxygène. Mais ils constatèrent que le charbon ne lui enlevait pas d'oxygène au rouge blanc et que le corps, appelé acide muriatique oxygéné (CI), se comportait comme le ferait un corps simple. Ils en conclurent sans hésitation que ce dernier corps était un élément et que la propriété acide constatée

(1) Un élément chimique, rappelons-le ici, est dit électro-négatif quand, dans l’électrolyse d’un composé dont il fait partie, il se porte au pôle positif (exemple: l’oxygène, le chlore, l’iode). Il est dit électropositif, quand, dans les mêmes conditions, il se porte au pôle négatif (exemple : hydrogène, potassium). Supposons maintenant un corps résultant de la combinaison d’un composé binaire acide, c’est-à-dire formé de deux éléments, avec un composé binaire basique. Le premier (acide) joue le rôle de corps électro-négatif vis-à-vis du composé binaire (basique) qui joue celui de corps électro-positif.

plus haut était due à l'hydrogène : les hydracides étaient trouvés.

Pour bien comprendre les premières hésitations de ces fondateurs de la chimie moderne, il faut se rappeler la nomenclature employée par eux et les conditions dans lesquelles ils obtenaient les corps dont ils poursuivaient l'étude. C'est ainsi qu'ils appelaient gaz oxy-muriatique, le chlore, qu'ils obtenaient par l’action du bioxyde de manganèse (Mn 0) sur l'acide muriatique (H Cl). Dans cette action, l'oxygène du bioxyde se fixait, d’après eux, sur l’acide muriatique, qui devenait ainsi acide muriatique oxygéné ou gaz oxymuriatique.

Les composés oxygénés du chlore eten particulier l’acide chlorique (CI O*H), ils les appelaient acides suroxy-muriatiques, parce qu'ils résultaient de l’adjonction de l'oxygène sur le gaz oxymuriatique déjà existant. Les chlorates, par suite, devenaient les suroxy-muriates. Exemple : le suroxymuriate de potasse, qui n’est autre que le chlorate de potassium ou sel de Berthollet.

Quant à l'expression «€ muriatique », au point de vue étymologique, elle vient de muria, en français « muire », c'est-à-dire saumure. Dans la saumure il y a du sel marin, et l'H CI, dénommé alors muriatique, était préparé en partant du sel marin. Une autre expression, employée fréquemment par Gay-Lussac et Davy, est celle de « chlorine » (1). La chlorine n’est autre que le chlore lui-même ou gaz oxy-muriatique.

Ce que je viens de dire pour le chlore, nous allons le retrouver tout à l'heure dans les communications de Gay- Lussac et de Davy sur l’iode. Lorsque l’iode eût été découvert par Bernard Courtois, les deux savants furent amenés à établir entre le chlore et l’iode des rapprochements que le temps a démontrés comme définitifs. Ils firent subir au

(1) Le mot CHIDEineS en anglais, signifie chlore. Gay-Lussac et Davy

employaient donc l’expression anglaise, ce qui s'explique aisément pour Davy.

nouveau corps des expériences dont les conclusions furent analogues à celles obtenues pour le chlore.

En 1809, c'est-à-dire deux ans avant la découverte de Courtois, Davy, Gay-Lussac et Thénard avaient prouvé, comme nous venons de le voir, que le chlore était un élément, notamment en traitant ce gaz par le charbon au rouge. S'emparant cette fois de l’iode et le traitant également par le charbon au rouge, ils constatèrent, expérience capitäle, que, pas plus que le chlore, l'iode ne cédait d’oxygène, d'où ils conclurent que c'était un corps semblable au chlore. Poursuivant leurs comparaisons, ils virent que l’iode se comporte vis-à-vis de l'hydrogène et des métaux de la même façon que la chlorine (Cl).

Par exemple, il forme un acide avec l'hydrogène, l'acide iodhydrique(H1),comparable à l’acidechlorhydrique(H CI) ; avec les métaux alcalins, des iodures comparables aux chlorures alcalins ; avec le fer, un iodure comparable au chlorure de fer ; avec les alcalis (potasse, soude), à la fois une combinaison binaire (iodures) et une combinaison ternaire (iodates), analogues aux chlorures et chlorates correspondants.

Bernard Courtois avait, d'autre part, préparé de | «ammoniure d’iode », par combinaison de l’'ammoniaque et de l'iode, produit fulminant, appelé aujourd'hui iodure d'azote (1).

La voie était donc entièrement ouverte aux savants. Ils s'y engagèrent avec ardeur. Nous allons les suivre dans leurs travaux.

Le premier de ces savants fut Clément ou, pour être plus exact, les deux premiers furent Desormes et son futur gendre Clément, à qui Courtois fit part tout d’abord de sa découverte. Des souvenirs d'enfance et des liens d'amitié les unissaient. Ils étaient tous les trois Dijonnais, ce qui,

(1) Courtois avait démontré que l'azote ne se combinait pas directement avec l'iode, mais qu’on obtenait cette combinaison en faisant intervenir l’'ammoniaque en Solution.

soit dit en passant, fait pour Dijon trois gloires au lieu d'une.

Leurs relations s'expliquent par leurs origines communes autant que par la situation particulière que chacun d'eux occupait dans les sciences chimiques et leurs applications. Fait plus important, Desormes et Clément étaient l’ün et l'autre correspondants de l'Académie des sciences. Au surplus, voici quelques notes biographiques sur chacun d’eux, qui nous permettront de mieux saisir toute l'importance que l'amitié de ces deux personnages représentait pour Bernard Courtois.

Desormes (Charles-Bernard) était né à Dijon le 3 juin 1777 (1), la même année que Courtois. Après avoir fait ses études à l'Ecole polytechnique, il v était resté comme préparateur de chimie et travaillait à ce titre dans le laboratoire de Guyton de Morveau, l’ami et le protecteur de la famille Courtois. Nul doute que celui-ci présenta l’un à l’autre les deux Dijonnais et recommanda à son collaborateur le jeune saipêtrier, fils de son ancien préparateur à l'Académie de Dijon.

Ce dernier le recommanda, à son lour, à son camarade Clément qui se prit d'amitié pour Courtois et lui prêta le concours le plus dévoué dans ses recherches sur l’iode. Desormes, entre temps, s'occupait de chimie appliquée. Il fonda une fabrique de produits chimiques à Verberie (Oise), devint correspondant de l'Académie des sciences en 1819, appartint à la politique en qualité de représentant du peuple en 1848, et mourut à Verberie, le 30 août 1862.

(1) Paroisse Saint-Michel. — « Charles-Bernard, fils de Monsieur Jean- Baptiste-Bernard Desormes-Duplessis, ecuier, et de dame Nicole Harbet, son épouse, né le mardi trois juin mil sept cent soixante dix sept, a été baptisé le lendemain par moi soussigné curé et a eu pour parrein Monsieur Charles Desormes-Duplessis, aussi escuier, son oncle paternel et pour marreine Demoiselle Catherine Harbet, sa tante maternelle, soussignés avec M. le père : Catherine HARBET, DESORMES Dupressis, DUPLESSIS D'AGENCOURT, REGNAULT, curé. » (Archives de Dijon, B 618, fo 231.)

Clément, qui nous intéresse peut-être davantage, car il fut le collaborateur immédiat de Courtois, naquit à Dijon en 1779 (1). Ses parents étaient de condition modeste, Ils le mirent cependant au collège de sa ville natale où il resta jusqu'à l’âge de quinze ans. Il en sortit pour occuper, au district de Dijon, un emploi modeste, consistant à dresser le catalogue de quelques bibliothèques confisquées. Un parent aisé, ancien procureur au Châtelet de Paris, ayantremarqué son intelligence, l’accueillit dans son étude. Le jeune homme y séjourna trois ans, tout en occupant ses loisirs à l'étude de la chimie pour laquelle il avait des goûts marqués. La chance l'ayant favorisé sous la forme d’un gain de loterie inespéré, il quitta la procédure et s’adonna complètement à la science. Il entra en relation avec des camarades dont quelques-uns étaient déjà illustres, bien qu’encore jeunes ; je veux dire : Thénard, Gay-Lussac, Ampère, Arago, de Humboldt et surtout Desormes, son compatriote, avec qui il travailla constamment et dont il épousa la fille. Clément était surtout praticien. Il se livra plus spécialement à l'industrie. Dès les premiers temps de sa liaison avec Desormes, écrit l’un de ses biographes (Ch. Dunoyer, Journal des économistes, 1842), ses études avaient pris fermement cette direction. Bientôt l’un et l’autre, habilement secondés par Montgolfier, l'ingénieux inventeur des aérostats et béliers hydrauliques, formèrent un établissement pour tirer des eaux-mères la couperose d’alun qui manquait alors à la

(1) Paroisse Saint-Pierre. — « Nicolas, fils de Nicolas Clément, portier, et de Jeanne Rebelet, son épouse, né le douze janvier [1779], a été baptizé le lendemain, a eu pour parrein sieur Nicolas Beuchot, domestique, et pour marreine demoiselle Barbe Rebelet, représentée par Claudine... qui ne signe. Nicolas BEUCHOT, CLÉMENT, GRUERE, ayant charge. » (Archives de Dijon, B 620, fe 197 vo.)

Sur les listes électorales de 1790, nous avons relevé le nom de Clément, clercelier (porte-clefs) de la porte Saint-Pierre, ce qui préciserait le lieu natal de Clément-Desormes. De plus, l'inscription sur les listes électorales comportait un minimum d'imposition (3 journées de travail), excluant par conséquent la réputation de pauvreté faite par quelques auteurs aux parents de ce chimiste,

France, et qu’elle importait à grands frais du dehors. Quelques années plus tard, l'empereur, grand appréciateur des sciences exactes et des hommes qui étaient capables d'en faire d’utiles applications, lui confia la direction de la fabrique impériale de sucre, dont il avait ordonné l'établissement à Rambouillet, et que les événements de 1814 vinrent détruire presque aussitôt qu'elle eût été montée. Forcé de rompre avec cette entreprise, Clément en forma bientôt de nouvelles, où le principal rôle appartenait toujours à la chimie. Il rétablit successivement une raffinerie d’alun avec M. Chaptal fils, et une fabrique d’eaude-vie par la fécule avec J.-B. Say, le célèbre économiste avec lequel l'avait étroitement lié son goût pour l’économie politique. Mais, soit que ces établissements spéciaux n'aient pas suffi à son activité, soit qu'il n’ait pas trouvé à y faire l'application des perfectionnements qu'il avait conçus pour un grand nombre d'arts, il y renonça bientôt, pour donner une direction plus élevée et plus étendue à l'emploi de ses forces.

I fut, avec MM. Thénard et Arago, l’un des hommes qui conçurent les premiers l’idée heureuse de cet enseignement public et gratuit du Conservatoire des arts et métiers, où sont professées, dans leur application à l’industrie, tant de sciences importantes, et au succès duquel il devait si puissamment contribuer. Nommé, dès l’origine, à la chaire de chimie, il y créa ce cours de chimie industrielle, qu'il professa, durant vingt ans, et auquel il dut en partie sa haute réputation manufacturière. L'esprit à la fois pratique et philosophique qui le dirigeait dans ses leçons, la manière neuve et profonde dont il dévoilait les mystères des arts mauoufacturiers, lui attirèrent un auditoire nombreux, et qui ne fit chaque année que s’accroître, parce que, chaque année, il avait à l’entretenir de vues et de découvertes nouvelles qu'il était allé puiser en France, en Allemagne, en Angleterre, partout où il espérait trouver de bons procédés à recueillir.

Dans ses fréquentes excursions en Angleterre, il avait été frappé des services que rendaient là à l’industrie, sous le titre d'ingénieurs civils, des hommes qui joignaient à un empirisme intelligent de saines notions théoriques, et il avait senti combien serait utile en France la création d’une telle profession. De nombreux établissements lui demandèrent des conseils. Sa réputation méritée le fit rechercher par des sociétés anonymes puissantes. Il devint successivement ingénieur des Salines de l'Est, agent général dé la Compagnie des glaces et il ne montra nulle part avec plus d'éclat que dans ces établissements, dans le dernier surtout, ce qu'il pouvait déployer de puissance et d’habileté dans de grandes affaires industrielles. Il obtint à Saint- Gobain de prodigieux succès, il proeura à la Compagnie des bénéfices immenses et tels qu'aucune entreprise manufacturière, même avec des capitaux infiniment plus considérables, n’en avait encore donné.

Malheureusement, cette prospérité qui était son ouvrage, lui nuisit par son excès même. Ses traités avec la Compagnie lui assuraient, {ant qu'elle le retiendrait auprès d'elle, une part proportionnelle dans les bénéfices dus à son intervention, et comme ces bénéfices dans les derniers temps surtout étaient devenus colossaux, il se trouvait que la part à lui réservée était aussi fort considérable. IT parut de bonne administration d’en faire l’économie dès qu'on put se passer de ses services, et il en conçut un chagrin qui n’a pas peu contribué à abréger sa vie.

Juste appréciateur de ses talents, le gouvernement, après lui avoir confié une chaire importante, l'avait nommé chevalier de la Légion d'honneur et plus tard il l’avait appelé au Conseil général des arts et manufactures. Quelque peu d’empressement qu’il mît à se produire, il était rare qu'il ne fût pas consulté lorsqu'il y avait quelque importante mesure à prendre dans l'intérêt de cet ordre de travaux.

Il existe de Clément, dans les Annales de chimie et de physique de 1801 à 1830, un assez grand nombre de

mémoires sur des questions de science pure et surtout de sciences appliquées; on à de lui, en particulier, inséré dans divers recueils ou en manuscrits, une dizaine de mémoires sur l'emploi et la force de la vapeur d’eau, sur le bélier hydraulique, sur la conservation des grains et sur l'éclairage au moyen du gaz ; mais il n’a laissé aucun grand corps d'ouvrage, et nous avons l’extrème regret de dire qu’il n'existe pour ainsi dire point de traces écrites de son cours ; on n'a trouvé, à cet égard, dans ses papiers, que des notes, fort bien classées, mais tout à faitinformes ; rien de rédigé, rien de véritablement écrit, et souvent, sur les plus importants sujelis, que des titres, un mot, quelques chiffres. Doué d'une prodigieuse mémoire, et aussi sûr de ses idées que de ses souvenirs, il ne prenait plus même, depuis longtemps, la peine de préparer ses lecons, et souvent la note la plus brève lui suffisait pour captiver longuement l’attention de son auditoire et faire une leçon également remplie d'observations et de faits. Quand on le pressait d'écrire il ajournait toujours : € Plus tard, disait-il, quand je serai forcé de m’asseoir et que je n'aurai plus rien de mieux à faire ; mais j'ai encore devant moi dix années de bon travail » (1).

En 1839, deux ans avant sa mort qui survint le 21 novembre 1841, Clément-Desormes fut frappé, au début d’un voyage, d'une congestion cérébrale qui eut pour conséquence d’altérer définitivement son intelligence (2).

Je me suis étendu quelque peu sur les compatriotes dijonnais de Bernard Courtois, et plus particulièrement

(1) Ch. Dunoyer, Journal des économistes, 1842.

(2) Le Livre d'Honneur, p.94, porte la note suivante : « MM. Clément et Desormes ont monté, en 1804, à Verberie (Oise), une fabrique d'alun et de couperose qui fut le modèle de beaucoup d’autres et qui obtint une mention honorable à l'Exposition de Paris, en 1806, « pour l’ha- » bileté avec laquelle ces chimistes font l'application de leurs connais-

» sances à leur fabrication et produisent du sulfate de fer d’une qualité » supérieure ».

ET LA DÉCOUVERTE DE L'IODE si

sur Clément-Desormes, afin d'expliquer comment Courtois fut amené à confier à ce dernier le soin de communiquer les premiers résultats de sa découverte.

D’après les archives de l’Institut, c’est le lundi 29 novembre 1813, Thénard et Gay-Lussac étant commissaires, que Clément annonçait à l’Académie des sciences la découverte de l'iode. Courtois avait rédigé, en collaboration avec son ami, la notice suivante présentée, d’ailleurs, sous son nom (1):

Découverte d’une substance nouvelle dans le var'eck, par B. COURTOIS (2).

Les eaux-mères des lessives de vareck contiennent en assez grande quantité une substance bien singulière et bien curieuse ; on l’en retire avec facilité : il suffit de verser de l'acide sulfurique sur ces eaux-mères et de chauffer le tout dans une cornue dont le bec est adapté à une alonge (sic), et celle-ci à un ballon. La substance qui s’est précipitée sous la forme d’une poudre noire brillante aussitôt après l’addition de l'acide sulfurique, s'élève en vapeur d’une superbe couleur violette, quand elle éprouve la chaleur ; cette vapeur se condense dans l’alonge et dans le récipient, sous la forme de lames cristallines très brillantes et d’un éclat égal à celui du plomb sulfuré cristallisé (3) ; en lavant ces lames avec un peu d’eau distillée, on obtient la substance dans son état de pureté.

La couleur admirable de la vapeur de cette matière suffit pour la faire distinguer de toutes celles connues jusqu’à présent; mais elle a beaucoup d’autres propriétés remarquables qui rendent cette découverte très intéressante.

(1) N. B. Pour faciliter au lecteur la compréhension des termes techniques employés par les chimistes de l’époque de Courtois, j'ai traduit, en renvoi, soit en toutes lettres, soit en formules actuelles, les expressions dont ils se servaient.

(2) Annales de chimie ou Recueil de Mémoires concernant la chimie, les arts qui en dépendent et spécialement la pharmacie, par MM. Guyton de Morveau, Monge, Berthollet, Seguin, Vauquelin, Adet, Hassenfratz, C.-A, Prieur, Chaptal, Parmentier, Deyeux, Bouillon-Lagrange, Collet- Descostils, A. Laugier, Gay-Lussac et Thénard (oct. 1813, t. LXXXVII, p. 304-310), imprim. de H. Perronneau, quai des Augustins, n° 39, Paris.

(3) Galène.

Elle est due à M. Courtois, salpétrier à Paris, qui en fit part à MM. Desormes et Clément, il y a environ dix-huit mois, en les engageant à poursuivre les recherches qu’il avait commencées. En voici les résultats :

La substance nouvelle que depuis on a nommée iode à cause de la belle couleur violette de sa vapeur, à bien tout l'aspect d'un métal. Sa pesanteur spécifique (1) est égale à environ quatre fois celle de l’eau (2). Elle est très volatile, son odeur est analogue à celle du gaz oximuriatique (3); elle tache le papier etles mains en rouge brun, mais ces taches disparaissent en peu de tems ; elle n’est ni acide ni alcaline; en en mettant dans une cornue et chauffant, elle se volatilise à une très douce chaleur, environ à 75° centigrades. Si on chauffe de l'eau dans laquelle on en a mis, on voit la substance bouillir sous l’eau et produire une vapeur d'un violet magnifique ; en la sublimant en quantité considérable, on obtient des lames très brillantes et assez grandes, mais qui n'ont pas de solidité ; elle est peu soluble dans l’eau, davantage dans l’alcoo! et beaucoup dans l'éther.

La chaleur rouge ne change nullement la nature de l’iode; il traverse un tube de porcelaine rouge de feu sans altération. Il en est de même de l’iode en vapeur dans l’oxygène ; la chaleur rouge n’y fait aucun changement. La vapeur violette échappe à l’action du gaz oxygène, comme si elle était seule et on retrouve l’iode tout entier dans les vases où il s’est condensé.

L’iode n’éprouve non plus aucune action par son passage sur le charbon rouge de feu ; mais lhydrogène opère un changement complet dans les apparences de cette substance.

Si l’on fait traverser le tube rouge par un mélange d’hydrogène et d’iode parfaitement sec ou humide, en vapeur, la couleur violette disparaît, on n’en voit plus aucunes traces, et on recueille un gaz incolore dont une partie (4) est promptement absorbée par l’eau, et l’autre partie se trouve de l'hydrogène pur.

L'eau dans laquelle le gaz absorbable s'est fixé est devenue très acide; elle a pris une couleur rouge assez foncée et s’est échauffée sensiblement : on remarque pendant l'absorption des stries analogues à celles qui se font pendant une distillation d'acide muriatique (5). Dans cette expérience, 5 grammes d’iode

(1) Densité.

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