CHAPITRE-VMIII
Mort de Bernard Courtois. — Les dernières années de sa veuve. — Louis Courtois leur fils, sa mort.
Nous avons laissé Bernard Courtois en 1811, au n° 9 de la rue Saint-Ambroise. C’est là que nous allons le retrouver en 1812-1813 et en 1814. Pendant les trois années suivantes (1815-1817) se produit l’éclipse que j'ai notéc: il n'est plus fait mention d’un commerce de salpêtrier ni à son nom ni à son adresse.
L'exploitation de son industrie est momentanément suspendue. Mais, en 1818, l’Almanach du commerce de Paris recommence à le citer; il habite à nouveau la rue Saint- Ambroise. Il y a repris son état de salpêtrier et, jusqu'en 1821, nous l'y voyons inscrit avec les mêmes attributions. Il y végète jusqu’en 1822, époque à laquelle il change à la fois de domicile et d'industrie. Depuis quelques années déjà, l'introduction du salpêtre, importé des Indes après 1815, avait fait naître une concurrence désastreuse pour les fabricants européens. L'industrie de ce produit était devenue précaire et sa fabrication ne laissait plus que des bénéfices incertains. C'est à cette concurrence qu'il faut probablement attribuer la suspension momentanée signalée tout à l'heure dans l'exploitation de la salpêtrière de la rue Saint-Ambroise, et la décision prise par Courtois de changer d'état. Toujours est-il qu'en 1822, il vient se fixer, en qualité de fabricant de produits chimiques et, en particulier, de l’iode, au n° 3 du quai de la Cité, qu'il quittera bientôt pour aller habiter 36, puis 26, rue des Trois- Couronnes
Au surplus, grâce à l’Almanach du commerce de Paris,
nous allons pouvoir le suivre jusqu’en 1834 Pendant les premières années, il semble que ses affaires aient été plutôt prospères, puisqu'il est obligé de constituer des dépôts de vente en dehors de sa fabrique. Les mentions suivantes lui sont attribuées ; je les copie fidèlement d'année en année ; les indications que nous allons trouver nous épargneront tout commentaire.
1822. 3, quai de la Cité.
Courrois Bernard, fabricant de produits chimiques. Auteur de Ja découverte de liode. Fabrique particulièrement cette substance et tous les sels qu’elle forme. S’occupe aussi des principaux réactifs chimiques les plus délicats et offrant la beauté et la pureté voulues par les laboratoires et démonstrations.
1823. 36, rue des Trois-Courornnes.
Courrois Bernard, fabricant de produits chimiques. Auteur de la découverte de l’iode, fabrique particulièrement cetle substance et tous les sels qu’elle forme. S’occupe aussi des principaux réactifs chimiques les plus délicats et offrant la beauté et la pureté voulues par les laboratoires et démonstrations.
1824. 36, rue des Trois-Couronnes.
Courtois Bernard, fabrique l’'iode et ses sels. 1825. 26, rue des Trois-Couronnes.
Courrois Bernard. Produits chimiques, fabricant l’iode et ses sels.
1826. 26, rue des Trois-Couronnes.
Courrois Bernard, auteur de la découverte de l’iode, fabrique particulièrement l’iode et tous ses sels et les principaux réactifs les plus délicats.
1827, 26, rue des Trois-Couronnes.
Courtois Bernard, auteur de la découverte de l’iode,
fabrique ce produit. Dépôt: n° 15, rue Jacob. 1828. Idem.
1829. Idem.
1830. 26, rue des Trois-Couronnes.
Courrois Bernard, auteur de la découverte de l'iode, fabrique ce produit. Dépôt : n° 17, rue Jean-de-l'Epine.
1831. Idem.
1832. Idem.
1833. 26, rue des Trois-Couronnes,
CourTois Bernard, auteur de la découverte de l'iode, fabrique ce produit. Dépôt : n° 6, rue des Enfants-Rouges, chez Lecreux.
1834. Idem.
Par les procédés de laboratoire qu'il appliquait en Opérant sur de petites quantités de matière première et bien certainement dans des conditions ne permettant pas un rendement théorique, Courtois ne pouvait pas satisfaire aux demandes des expérimentateurs curieux de se rendre compte des propriétés de l’iode; il ne leur livrait ce produit que par petites quantités, et il le vendait 600 francs le kilo.
On entrevit bientôt, pour le nouveau corps découvert par Courtois, de nombreuses applications, mais son prix élevé fut, pendant quelques années, un obstacle à la recherche des maladies dans lesquelles il pouvait être employé. De divers côtés, on songea à construire des usines destinées à la fabrication de liode. C'est alors que le baron d’Aigremont, en 1824, sur les conseils du professeur Clément-Desormes, créa la première usine à la tête de laquelle il plaça M. Tissier aîné, son élève et secrétaire.
L'organisation du premier établissement ayant produit l’iode en quantité relativement considérable et dans des conditions commerciales, fait le plus grand honneur à M. Tissier. Il n'avait, pour se guider dans cette nouvelle industrie, aucun précédent susceptible de léclairer, les connaissances acquises sur la matière qu'il fallait produire se limitant au travail exclusivement scientifique de Gay-Lussac. Sans doute, ce travail était remarquable au point de vue purement spéculatif, mais il ne donnait, au point de vue industriel, aucun renseignement dont M. Tissier püût tirer profit. A force de travail et après de nombreuses expériences, il institua cependant un procédé de fabrication, et, dans l’espace de quelques mois, il put produire 120 kilos d'iode, dont le prix fut alors établi à 200 francs le kilo.
Peu de temps après, M. Tissier acceptait de M. Couturier, fabricant de soude raffinée à Cherbourg, l'offre de s’associer à ses travaux et de lui monter une usine de produits chimiques pour la séparation des muriates et des sulfates de potasse et des autres sels contenus dans les cendres de varechs. La quantité d'iode fabriquée dans cette nouvelle usine atteignit le chiffre de 400 kilos par an, et, par suite, le prix descendit à 100 francs le kilo.
En 1829, les deux usines étaient réunies sous une seule direction, et, faisant application des progrès réalisés à cette époque, M. Tissier activait la fabrication en grand de l'iodure de potassium.
En 1830, M. Tissier s’associait à M. Guilhem père et fondait, au Conquet (Finistère), l'usine (1) qui est aujourd'hui la propriété de M. Levasseur et dans laquelle est fabriqué ce bel iodure de potassium du Conquet, cachet Tissier, livré à cette époque dans des flacons carrés dont les anciens de la profession pharmaceutique ont conservé le souvenir (2).
Enfin, en 1835, L'Almanach du commerce de Paris, nous
(1) En 1845, M. Tissier devint seul propriétaire de l'usine du Conquet. Entre temps, en 1832, une nouvelle usine s'était fondée à Granville (Manche), puis successivement apparurent d’autres usines: en 1852, à Pont-l’Abbé (Finistère) ; en 1853, à Vannes (Morbihan) ; en 1857, à Saint-Pierre-Quiberon (Morbihan) ; en 1864, à Tréguier (Côtes-du- Nord); en 1867, à Guipavas (Finistère).
En 1895, un certain nombre de pharmaciens se groupèrent en Société coopérative pour la fabrication de l’iode et de ses dérivés, et construisirent une usine située à Lampaul-Plouarzel (Finistère).
A la suite d'incidents divers quelques-unes de ces usines disparurent et d’autres furent créées. Actuellement les usines existantes se trouvent au Conquet, à Portsal-Ploudalmezeau (Finistère), à L’Aberwrach (Finistère), à Pont-l’'Abbé, à Saint-Pierre-Quiberon, à Audierne (Finistère) et à Lampaul-Plouarzel.
(2) Nous devons l'historique de l’industrie de l’iode depuis 1824, à l’aimable collaboration de notre confrère, M. C. CRiINON, directeur de la Société coopérative des pharmaciens] pour la fabrication de l’iode et l’un des ardents protagonistes de la célébration du centenaire de la découverte de Bernard Courtois, en 1913.
apprend qu'au n° 26, rue des Trois-Couronnes, Couturier et Ci: fabriquent l’iode et remplacent Bernard Courtois jusqu'en 1838, où la firme Couturier disparaît à son tour. Sans aucun doute, Courtois a dû céder sa fabrique à la maison Couturier. Etait-il fatigué, souffrant, malade ? Avait-il été contraint de vendre sa maison pour des raisons budgétaires impérieuses ? Cette dernière supposition semble fondée, car on retrouve, dès 1835, le pauvre grand homme habitant un modeste logement au n° 12 de l’impasse des Récollets. La fortune, qui lui avait été si peu clémente, l’abandonne tout à fait. L’oubli commence ; le vide se fait autour de lui. Que sont devenus ses protecteurs? Guyton de Morveau est mort en 1816, Clément-Desormes et Gay-Lussac vivent encore ; mais chacun poursuit sa route et les années glorieuses de 1813 et de 1814 sont déjà loin. Les nécessités de l'existence n’ont pas permis à Courtois de s’entourer de relations ou d’appuis nouveaux. Il vieillit tristement dans la solitude et la mélancolie. Son logement de l'impasse des Récollets abrite ses déceptions et son humilité. Et c'est dans ce triste logis que le 27 septembre 1838, la mort vient le saisir dans un état proche de la misère. La note que je relève à la Table des décès des Ve et VIe arrondissements de Paris (folio 125, n° 59) en fait foi. On y lit, en effet :
Décès de Courtois (Bernard), chimiste, impasse des Récollets, n° 12, 5e arrondissement, âgé de 62 ans, décédé le 27 septembre 1838, époux de Madeleine-Eulalie Morand. (Aucune déclaration d'actif n’a été faite pour cette succession.) (1).
Courtois ne possédait donc plus rien lors de son décés, et sa situation était certainement des plus précaires, puisque sa veuve se vit dans l'impossibilité d'acheter pour la dépouille mortelle du malheureux une concession au cimetière. Une note de la Préfecture de la Seine nous l’apprend :
(1) Cet acte de décès ne paraît pas avoir été reconstitué en 1872, car il n’en a été trouvé aucune trace aux Archives de la Seine.
Le corps de Monsieur Bernard Courtois a été inhumé au cimetière du Nord, le 29 septembre 1838, dans une fosse temporaire de cinq années. Aucune trace de renouvellement, de conversion ou d’exhumation ne figure sur les registres du cimetière, et comme la partie où ses restes furent déposés a été aménagée dans la suite pour les concessions perpétuelles, sa sépulture à complètement disparu (1).
Aucun espoir ne nous reste donc aujourd'hui de pouvoir porter sur la tombe de ce laborieux et modeste savant les quelques fleurs du souvenir. Il a quitté la vie tristement, conduit à sa dernière demeure par sa veuve infortunée. L'auteur d’une et peut-être de deux des plus intéressantes découvertes de la chimie s’en est allé sans discours, sans adieux, sans faste et sans pompe. Nous nous représentons le misérable cortège, traversant les rues de Paris au milieu de l'indifférence respectueuse et des saluts anonymes d’une foule affairée. Le pieux hommage rendu à sa mémoire lors des fêtes du centenaire de la découverte de l’iode, répare faiblement l'injustice de sa destinée. Son nom toutefois ne restera pas oublié dans la mémoire des hommes : nous ne sommes grands que par nos actes, et la récompense de nos efforts se trouve dans le respect que nous accorde la postérité.
Les dernières années de Bernard Courtois avaient été pénibles. Après avoir cédé sa fabrique de produits chimiques, en 1835, à Couturier et Cie, il s'était, a-t-on dit, vu dans la nécessité d'accepter une place de courtier (2).
Comme couronnement d’une existence honorable et laborieuse, il fut réduit à courir la grande ville, en quête de commandes, jusqu’à ce que la mort vint lui accorder le suprême repos. On peut dire qu'il lutta jusqu’au bout. Son existence, malgré bien des déboires et des amertumes, fut cependant illuminée par deux grands faits : la découverte
(1) Elle était située au lieu dit : la Pièce de la chapelle, cimetière du Nord, troisième carré.
(2) Les annuaires le classent dans les « courtiers », de 1823 à 1835.
entrevue des alcaloïdes et celle de l’iode. [ne fut donc pas au sens propre du mot un martyr de la science, mais un brave homme de savant qui connut la misère. Or, pour des âmes sensibles comme était la sienne, la misère est parfois une des formes du martyre.
À sa mort, Bernard Courtois laissait une veuve et un fils. Sa veuve avait près de cinquante et un ans ; son fils, Louis Courtois, né en 1816, en avait vingt-deux. Leur situation était des plus modestes. On a vu que l’acte de décès de Bernard ne porte aucune déclaration d’actif.
L'Académie royale des sciences avait bien décerné, en sa séance du 27 juin 1831, au savant salpêtrier une partie du prix Montyon fondé «en faveur de ceux qui auront perfectionné l’art de guérir » ; mais des 6,000 francs que lui avait valu ce prix, il ne restait rien en 1838.
Le timide Courtois avait été aussi peu soucieux de ses intérêts que de sa gloire. Un autre à sa place aurait intrigué, se serait poussé au premier rang, aurait utilisé les hautes relations que les premières années de sa vie lui avaient permis de posséder. Mais une sorte de fierté personnelle l'en empêcha. Ce qui m'étonne cependant, c’est son imprévoyance. S'il avait, par atavisme, hérité de Jean-Baptiste ses dispositions aux études chimiques, je ne reconnais plus en lui l’habileté de son père. N’aurait-il pas dû prendre un brevet d'invention lors de sa découverte (1)? Le mépris de l'argent est louable en lui-même, et nous savons que la préoccupation du gain n’est pas du domaine de nos savants. Pourtant il est sage de songer aussi à ceux qui restent. C’est un devoir sacré. Et le seul reproche que nous puissions faire à ce grand laborieux, c’est de l'avoir méconnu.
(1) « Nécrologie. Bernard Courtois, auteur de la découverte de l’iode, est mort à Paris, le 27 septembre 1838, laissant sa veuve sans fortune. Si, lors de sa découverte de l’iode, Courtois eût pris un brevet d’invention, il en eût été tout autrement. » (Journal de Chimie médicale, de pharmacie, de toxicologie, Paris, 1838, p. 596.)
Peut-être aussi les circonstances ne lui permirent-elles pas de mieux faire ? Les jugements de la postérité doivent être circonspects et prudents. Sait-on jamais ?
Quoi qu'il en soit, son mari mort, la veuve de Courtois, pauvre et ignorée, se mit au travail. Comme elle possédait un véritable talent de dentellière, elle l'utilisa pour gagner son pain. En 1838, au n° 8 de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, habitait une dame Courtois, dentellière. En 1839, au n° 5 de la rue Saunerie, la même dame Courtois figure encore comme dentellière, mais elle disparaît à partir de 1840. Cette dame Courtois était la veuve de Bernard. Elle séjourna à Paris pendant deux ans, jusqu'à l’époque où son nom disparait de l'Annuaire, puis elle partit pour SOISSONS.
C'est dans les Archives municipales de cette ville, que M. E.-H. Guitard, secrétaire de la Société d'histoire de la pharmacie, découvrit, en 1913, comme je l'ai relaté plus haut, une série de lettres relatives à la pauvre veuve. C'est à l’une de ces lettres que nous devons de connaître l’année où eut lieu le mariage Courtois-Morand. N'ayant, comme nous l'avons dit, trouvé aucune trace de ce mariage dans les registres de Paris, nous avions, à la suite de la découverte de M. Guitard, espéré rencontrer plus de succès dans les archives de Soissons.
Cet espoir a été également déçu. Aucune indication ne nous permet même de supposer, par exemple, que la famille Morand soit venue habiter cette ville ou qu'elle l'habitât lors du mariage de Madeleine avec Bernard. Peut-être au moment où la Révolution bouleversait Paris, le coiffeur et sa famille s’étaient-ils réfugiés à Soissons ? Ce sont là des suppositions qu'aucun document ne vient affirmer. Ce qui reste évident, au contraire, c’est que la veuve du chimiste vint y demeurer deux ans après la mort de son mari. C’est là que son existence malheureuse fut signalée d’abord à la Société de pharmacie, ensuite à la Société d'encouragement pour l'industrie nationale.
M": Courtois, bien que d’origine modeste, n'avait pas été habituée à solliciter. Elle était pourtant abreuvée de déboires. D'abord elle devint sourde, puis ses yeux fatigués par le travail minutieux de la dentelle s’affaiblirent au point qu'elle tomba presque aveugle. La Société de pharmacie de Paris fut avisée de son infortune. Elle s’en émut et informa le ministre de l'intérieur de la situation pénible où se débattait la pauvre femme. De plus, tout en attendant la décision du ministre, elle ouvrit, en novembre 1816, une souscription en sa faveur où médecins, pharmaciens et les malades eux-mêmes étaient conviés à apporter
‘leur obole. A titre d'indication, la Société de pharmacie
s'inscrivit pour 200 francs et le Conseil d'administration de l’Académie de médecine pour 100 francs. Le total de la première souscription, au 21 novembre 1846, était de 738 francs (1).
De son côté, la Société d'encouragement pour l'industrie nationale adressait, le 12 avril 1848, une circulaire aux municipalités et aux personnalités les plus capables de seconder ses efforts, en les invitant à lui signaler les infortunes qu'elles pouvaient découvrir. La cireulaire imprimée contenait cette phrase, relevée par M. E.-H. Guitard (2) :
La société, tous les ans, accorde, selon les intentions d'un de ses membres, M. Bapst, véritable bienfaiteur de l'humanité, une indemnité secourable aux inventeurs que l’âge ou l’infirmité ont plongés dans la détresse. Prêtez-lui le secours de vos lumières, faites-lui connaître ces misères honorables que le pays ignore, que les replis de la population recèlent, et préparez par vos indications philanthropiques le noble emploi des ressources que la piété de M. Bapst a confiées aux soins de notre conseil.
Quatre mois plus tard, le 16 août, le premier conseiller municipal de Soissons, M. Petit-Didier, qui faisait alors
(1) Journal de pharmacie el de chimie, t. II, n° 6, décembre 1846.
(2) Après la mort de Courtois, l'inventeur de l’iode, par E.-H. Guitard, in Bulletin de la Société d'histoire de la pharmacie, n° 5, 31 octobre 1913, p. 75 à 77.
PA
fonction de maire, fit connaitre à la Société la misère de la veuve Courtois et sollicita un secours à son intention
En même temps, il écrivait au directeur de l'Ecole de pharmacie de Paris. Le professeur Bussy fut chargé du rapport, qu'il rendit favorable et la demande fut envoyée à la Commission des fonds.
Nous ne savons si la Société d'encouragement répondit tout de suite à l'appel de la municipalité soissonnaise. Quant à l'Ecole de pharmacie, son secrétaire oublia de le: faire pendant un an. [l s’en excusait, le 1° mai 1849, et il invitait le maire de Soissons à adresser directement au ministre une demande de secours, le directeur de l'Ecole étant disposé à l'appuyer.
La demande fut faite d’après ces conseils et, par arrêté du 20 juin 1849, le ministre de l'instruction publique et des cultes allouait à l’intéressante veuve € une indemnité littéraire de 150 francs, à titre éventuel ». Mais le mandat de cette somme fut promené longtemps de bureau en bureau, malgré les réclamations de la pauvre femme aux abois.
Finalement, il alla échouer, sans apparence de raison, à l'Ecole de pharmacie de Paris, où le secrétairé « agent comptable », qui était Guibourt, se chargea de le toucher et d'en expédier le montant. La malheureuse avait attendu son aumône d'avril 1848 à octobre 1849.
Elle est alors mandée à l'hôtel de ville ; mais souffrante, elle ne peut s'y rendre et adresse au secrétaire de la mairie une lettre où se trouve exprimée, dans des termes aussi puérils que douloureux, sa situation lamentable. Voici cette lettre. Son orthographe et son style sont des plus primitifs :
Monsieur, je vous aurais porter ma lettre lundy, mais j'ai étez très malade et n’ay pu satisfaire à l’ordre que vous m'avez presqrit; je n'ai plus retrouver la petite lettre première, pourtant voici à peu près la vraie position de la chose. M. Bernard Courtois est de Dijon, élevé à la cadémie de Dijon, venu à Paris près du baron Thénard: pendant qu’elque année mon mari a
été son préparateur. Ensuite marié, il était salpétrier sous le règne de Napoléon. Longtemps il s’ést livré à (un) travaille sérieux de la morphine, et en 1811 il découvrit l’yode. Et ce fût des médecins almand qui, venu de Paris, lui dirent que cette belle découverte a la propriétée de guérir les crosful, les guoitres des grosses gorges et que depuis très longtemps (dans) une infinité de maladies que j'ignore l’on emploie avec le (succès) le plus parfait; et il est précieux de dire que cette découverte et regarder partout comme (un remède) universel. Eh bien, Monsieur, voilà depuis 1838 (Courtois) déséder, mort très malheureux; moi sa veuve, depuis près de 12 (ans) (1), j'atens une petite pension : je ne possède que 100 francs par an. Et mon fils depuis (cette mort) me donne 10 francs par mois. Hélas double malheur, je travaillais en dentelles; mais ma vue, trop fatiguée, est trop afoiblie; je suis devenue sourde et j'ai (65 ans), souvent malade et dépourvue des premières choses nécessaires à la vie ; voilà devant Dieu la véritée. Aussi que de reconnaissance dans mon âme à tout être qui viendrait en aide à mon pytoiable sord, Mille vœux, Monsieur, pour vous et les vôtres, mon Dieu !
Veuve COURTOIS.
Sa misère et les mérites du défunt réclamaient bien davantage. La Société d'encouragement pour l’industrie nationale ouvrit une souscription publique, mais elle n’en versa le produit que très lentement aux mains de l’intéressée par l'intermédiaire du maire ; aux archives, il reste seulement la trace de deux versements de 200 francs chacun, opérés en octobre 1851 et en juin 1853.
La municipalité de Soissons, désireuse de ne pas laisser inachevée l’œuvre bienfaisante qu'elle avait entreprise, multiplia ses démarches auprès des pouvoirs publics et de la Société d'encouragement pour que les secours passagers fussent transformés en pension viagère. Elle fit connaître . que, jusqu’à l’obscurcissement de sa vue, M"° Courtois avait courageusement lutté contre l’infortune. Elle montra la souffrance et l'angoisse de cette malheureuse, très économe et très méritante, mais devenant sourde, puis
(1) Cette lettre date donc de la fin de 1849 ou du début de 1850.
presque aveugle, épuisant ses dernières ressources, réduite enfin à vivre de quelques maigres charités bientôt taries peut-être (1).
J'ajouterai cependant qu’une autre souscription avait eu lieu. Le 17 juillet 1850, le chimiste Barreswill annonçait à la même Société d'encouragement pour l’industrie nalionale, qu'au banquet annuel de son maître Pelouze, une somme de 1,176 francs avait été recueillie en faveur de Me Courtois. Elle n'avait pu lui être envoyée, car on ignorait l'adresse de la sexagénaire. Elle allait entrer dans sa soixante et unième année. Elle habitait, disait-on, Beauvais, mais cette indication était erronée. Nous savons, en effet, qu'elle habitait Soissons. Elle quitta cette ville quelques années plus tard et revint à Paris, rue des Couronnes, à Belleville, en prévision de son entrée aux Incurables (2), entrée qu'elle avait sollicitée. Elle fut admise à lhôpital Laennec, 42, rue de Sèvres, le 23 juillet 1858 (en attendant son tour d'immatriculation dans les dortoirs des Ménages), suivant arrêté du 22 juillet 1858, moyennant 1,200 francs de capital (y compris la valeur représentative du mobilier) (3).
Six mois après, le 11 janvier 1859, elle y mourait à l’âge de soixante-dix ans.
On lira aux annexes (4) les documents officiels relatifs à son décès et à sa succession. Il sont intéressants à consulter en ce sens qu'ils nous apprennent que les générosités dont la veuve Courtois avait été l’objet, n'étaient pas tout à fait aussi illusoires qu'on l’a pu dire, puisqu'elle possédait encore, à sa mort, outre son petit mobilier, un titre de rente annuelle de 564 francs, d’une valeur de 11,938 francs. Ils
(1) Bulletin de la Sociélé d'hisloire de la pharmacie, n° 5, 31 octobre 1913. Article de M. E.-H. Guitard, déjà cité.
(2) Ancienne administration des Incurables, remplacée en 1872 par l'hôpital temporaire de Laennec et transférée à Ivry.
(3) Ces renseignements sont tirés du titre d'admission de Mme veuve Courtois (n° 936 du Journal de la première division).
(4) Annexes, pièces nos 10, 11, 12.
nous ont servi, d'autre part, à établir la filiation exacte de son fils Louis Courtois, ce qui eût été impossible autrement, l’acte de naissance de Louis n'ayant pas été retrouvé aux archives.
Sept ans après, le 31 octobre 1866, Louis Courtois, fils de Bernard Courtois et de Madeleine Morand, décédait à son tour (1). Il n'était pas marié et ne laissait pas d’enfant. Un titre de succession désigne comme sa légataire universelle une blanchisseuse, M'e Elisa-Françoise Delahaye, qu'il avait instituée son héritière en toute propriété par testament olographe, dix-neuf jours avant sa mort (2). Tout porte à croire que Mie Delahaye était sa compagne, sinon son épouse,
Le défunt accordait en même temps un legs à sa cousine germaine, fille d’un des frères de Bernard Courtois, et un autre à son cousin germain, fils d'Anne-Marie Courtois, épouse de Denis-Henri Semeladis et sœur du chimiste.
Avec Louis Courtois, décédé sans enfant, s'éteint la succession directe de Bernard. Aucun petit-fils ne peut s’enorgueillir du nom du laborieux salpêtrier ; mais ce nom désormais appartient à l’histoire.
(1) Décès de Courtois Louis, 31 octobre 1866, Paris, huitième bureau des successions. Table des décès, volume 52, folio 128, n° 226. Courtois Louis, employé, décédé n° 13, rue des Montagnes, domicilié n° 7, rue Saint-Merry, à 50 ans, le 31 octobre 1866, célibataire. Succession déclarée le 26 avril 1867, n° 419, entre collatéraux et étrangers. Actif, 13,676 francs.
(2) N° 419. Succession collatérale et entre étrangers de Louis Courtois, décédé rue des Montagnes, n° 13, le 31 octobre 1866.
Paris, huitième bureau des successions, volume 209, fo 33.
Le 26 avril 1876. A comparu Mademoiselle Elisa-Françoise Delahaye, blanchisseuse, demeurant à Paris, rue des Montagnes, n° 13, laquelle a déclaré que M. Louis Courtois, employé de commerce, est décédé célibataire, en son domicile à Paris-Belleville, rue des Montagnes, n° 15, le 31 octobre 1866, sans héritiers à réserve, laissant la comparante étrangère pour sa légataire universelle en toute propriété, aux termes d'un testament olographe du 12 octobre 1866, déposé à M: Lentaigne,
La gratitude qu'il nous est impossible d'exprimer à sa descendance, nous pouvons la témoigner à sa mémoire. Déjà la ville de Dijon a donné l'exemple en apposant, le 9 novembre 1913, lors de la célébration du centenaire de la découverte de l'iode, une plaque commémorative sur la maison où naquit l’habile chimiste et en donnant, l’année suivante, son nom à une rue de la ville. Cet exemple doit être imité. Nous invitons nos associations scientifiques et, en particulier, l'Académie des sciences, à prendre l’initiative de placer également au n°9 dela rue Saint-Ambroise, où Courtois découvrit liode, une plaque rappelant cet événement dont les conséquences ont eu une répercussion si considérable dans l'histoire de la chimie et dont la France, à juste titre, a le droit de se glorifier.
notaire, à Paris, le 8 novembre dernier; que par le | même testament, le défunt a légué particulièrement ; 1° A Adèle Courtois, sa cousine germaine, demeurant rue Delettrener ee co nul: 000 0e) 20 Et à Jules Seelaste. (Seed son cousin germain, voyageur en vins, demeurant rue des Tournelles, n° 12, une
rente Viagéreide.200 francs Capital L'RORN RS TOU L'OPATE RS SE RS 00 ME)
et qu’il dépend de sa succession :
LMobiliér/priséra l'état produit PER M 215 »
29° Deniers COMDARES A TR SE CR RE NN RS 37 60 3° Un livret de caisse d'’é épargne: NE 398 50
4 Une créance sur Francois Mignot, che Hébere rant à Coubron, acte de M: Lentaigne, notaire, du 27 mars
1802 Pete RD TO NS PME pete do onde M CIE AIT 5° Intérêts au Tes nr PO ORNE PONT PT ESA 65 70 LOTIR 1226706200
Legs particulier à déduire. ou SES 5 Reste à la légataire universelle . . . . TT 00070160
La non-parente a affirmé et signé sa déclarations lecture taite, Signé : Elisa DELAHAYE.
Perçu 4,9 7Sur.410:680 44 non: ir. 20% AMC SUR OO RS RE AO DEMI Et 20