‹ Bernard Courtois 1777-1838 et la découverte de l'iode 1811Chapitre 25 sur 35 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'iode en thérapeutique.

Dans la lettre écrite vers la fin de 1849 par la veuve de Bernard Courtois, dans les circonstances que nous venons de raconter, on trouve ce passage : «.… Et ce furent des médecins allemands qui dirent à Bernard Courtois que cette belle découverte (de l’iode) avait la propriété de guérir les scrofules et les goitres et que depuis très longtemps on l'employait avec succès dans une infinité de maladies. » A la vérité, les applications de l'iode à la thérapeutique sont de beaucoup antérieures à la découverte de 1811. Mais on employait la médication iodique sans savoir exactement à quel corps chimique elle empruntait ses propriétés curatives.

€ Plus de quinze cents ans avant l'ère chrétienne, écrit le professeur G. Pouchet (1), les Chinois employaient, dans

le traitement de la goutte, des végétaux marins et des

éponges ; ils préparaient un vin de plantes marines ainsi que des pilules avec du miel et de la poudre de ces mêmes plantes. Au treizième siècle, Arnauld de Villeneuve traitait le goitre et les écrouelles par la poudre d’éponge calcinée ; mais 1l faut arriver jusqu'en 1819 pour voir Straub, de Berne, affirmer que l’iode, découvert peu de temps auparavant, constitue le principe actif des éponges brülées, aussi bien que de l'Ethiops végétal obtenu par la calcination en vase clos des végétaux marins. Cette même année, Fyfe constata la présence de l’iode dans le charbon d’éponges

(1) G. Pouchet, L'iode et les iodiques. (Brochure petit in-8 de 132 pages. Octave Doin, éditeur, Paris, 1906, p. 5 et 7.)

et, l'année suivante, en 1820, Coindet, de Genève, publiait son fameux mémoire Sur la découverte d'un nouveau remède contre le goitre, remède qui n'était autre chose que l’iode.

» Cet emploi de l'iode ainsi que le travail de Coindet sont intimement liés aux débuts dans la carrière scientifique de l'illustre J.-B. Dumas qui se trouvait alors à Genève, préposé à la direction d'un laboratoire appartenant à la pharmacie Le Royer, où il fit ses premières recherches et ses débuts dans la carrière du professorat, à la sollicitation des étudiants en pharmacie, ses condisciples. C'était en 1818, et ce récit prouve avec une entière évidence que c'est à Coindet et à Dumas que revient le mérite d’avoir soupconné, puis démontré la présence et l'action de l’iode dans le charbon d’éponges. Je ne saurais mieux faire que reproduire ici la partie de la biographie de Dumas par A.-W. Hofmann dans laquelle ce fait est relaté :

« Dumas avait alors dix-huit ans. C’est vers cette époque qu’il eut la bonne fortune de se rendre utile à un des principaux médecins de la ville, circonstance qui ne contribua pas médiocrement à le faire avantageusement connaître dans les cercles où il avait vécu jusqu'alors. Un matin, le docteur Coindet vint en toute hâte chez Le Royer :

— Vous vous occupez de chimie ? dit-il à Dumas.

— Un peu, répondit Damas.

— Alors, vous pouvez me dire si l’iode existe dans les éponges, et spécialement s’il se trouve dans les éponges carbonisées ?

— J’examinerai la question.

» Ayant, quelques jours plus tard, reçu une réponse affirmative, le docteur Coindet n’hésita pas plus longtemps à regarder l’iode comme un spécifique contre le goitre. Dumas fut alors prié de porter son attention sur ce sujet et de signaler les préparations au moyen desquelles l’iode pouvait être convenablement administré. Il suggéra la teinture d’iode, l’iodure de potassium et l’iodure de potassium ioduré. Peu de temps après, ces nouveaux remèdes étaient mentionnés dans un journal allemand publié à Zurich; c’est à cette occasion que le nom de Dumas se rencontre pour la première fois dans la presse scientifique. Le même journal donnait les formules proposées pour ces remèdes, ainsi que le mode de préparation. Inutile de faire observer

qu’à cette époque, si peu de temps après la découverte de l’iode par Courtois, l’iode se trouvait bien dans le commerce, mais qu'aucun iodure n’y était connu. La découverte du docteur Coindet fit grande sensation dans le monde et les préparations diode procurèrent longtemps bénéfices et célébrité à la pharmacie Le Royer. » |

Les médecins allemands dont parle la veuve Courtois dans sa lettre étaient probablement Staub, de Berne, et Coindet, de Genève. On peut du moins le supposer.

Relativement à l’assertion du professeur Pouchet, il est curieux de donner les formules de plusieurs préparations chinoises d’autrefois, citées par Dorvault dans son ouvrage l'Iodognosie : M. Stanislas Julien, de l’Institut (1), professeur au Collège de France, rapporte ce document curieux de la médecine chinoise, dont les ouvrages de matière médicale européens ne donnent nullement mention. Il s’agit, en la matière, de la formule de plusieurs préparations très usitées autrefois en Chine.

Goitre. — Extrait du Pen-thsao-kang-Mo de Lichi-tchin, qui le présenta à l’empereür entre 1567 et 1573. Livre 19, fo 28. Vin de plantes marines.

« Ce vin guérit le goitre. Prenez une livre de plantes marines ; enveloppez-les dans un morceau d'étoffe de soie, et faites-les tremper dans deux ching (sorte de mesure) de vin (eau-de-vie de grain faible). Dans le printemps et l’été, on en boit deux fois par jour ; en automne el en hiver trois fois. Quand ce vin est épuisé, on recommence. On peut aussi, après avoir bien lavé ces plantes pour en enlever les principes salins, les réduire en poudre, pétrir cette poudre avec du miel, et en former des pilules dont on fait usage trois fois par jour. »

Ibid., fo 30. Autre recette :

« Quand le goitre commence à se former et qu’il a déjà la grosseur d'un noyau d'abricot, on prend une once d’éponges,

on la lave pour enlever les parties salines ; on la fait sécher au soleil, et on la réduit en poudre. On en prend un dixième d’once

(1) Dorvault, Jodognosie. Passage reproduit par M. A. Desmares dans sa thèse pour obtenir le doctorat en pharmacie, présentée devant l'Ecole supérieure de Montpellier, le 16 juillet 1917, sous le titre suivant : De la leneur en iode des alques de Bretagne.

que l’on enveloppe dans du coton et on la fait tremper dans du bon vinaigre. On la met ensuite dans la bouche et on la suce. Quand elle n’a plus de saveur, on la remplace par une quantité semblable préparée de la même manière. »

Autre recette. — « Quand l'enveloppe du goitre commence à grossir, prenez de l'éponge et des plantes marines par parties égales ; réduisez-les en poudre que vous pétrissez avec du miel, et formez-en des pilules grosses comme des noyaux d’abricot. Vous les mettez dans votre bouche et les mâchez et sucez jusqu'à ce qu’elles aient perdu leur saveur, auquel cas vous les remplacerez. » |

De leur côté, MM. Gatin et Perrot, dans leur très intéressant travail sur les algues alimentaires d'Extrême- Orient (Annales de l'Instilut océanographique de France, tome III, mémoire [, 1911, Masson édit., Paris), rappellent qu'au treizième siècle, en France, on employait la poudre d’éponges torréfiées à l’intérieur, par voie stomacale, pour le traitement du goitre et des écrouelles. On employait également des algues comme les Ulva et un certain nombre de fucacées, carbonisées, contre la scrofule et notamment le Fucus vesiculosus L. et l'Halydris siliquosa Lyngb. Au dix-septième siècle, on connaissait ces algues, en thérapeutique, sous le nom d’Ethiops vegetabilis. On a également utilisé cette préparation contre l'obésité. L'emploi du Fucus vesiculosus remonte d’ailleurs à une haute antiquité. Il fut employé à divers usages : contre la goutte (Pline), le cancer, les scrofules (Gaubits, Baxter, etc.). Il fut recommandé par Galien comme rafraîchissant. En 1769, Russel le préconisait contre le goitre. Au cours du dix-neuvième siècle, époque à laquelle l’iode venait d’être découvert, il ne faut pas s'étonner qu'il fut formulé par divers médecins, non des moindres, comme Laennec, Dupare, etc. On a employé les algues comme médication iodée parfois sous forme de poudre, vins, tablettes, tisanes.…

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Bien que nous ne désirions nous occuper ici que de la découverte de l'iode et de son auteur, il nous paraît cepen-

dant indispensable de jeter un coup d'œil rapide sur les applications de l’iode en thérapeutique, ne serait-ce que pour démontrer, à ce point de vue tout spécial, l’importance de la découverte de Courtois.

C'est d’abord et surtout la teinture d’iode qui retiendra notre attention.

Elle est constituée par une solution d’iode dans l'alcool à 95° (1/10°, d’après la formule du Codex de 1908). Son emploi est universellement connu.

À l'usage externe, elle agit comme un révulsif précieux, en même temps que comme un désinfectant de choix. En injections, c’est un topique énergique, en particulier dans le traitement de l'hydrocèle. On lui préfère parfois, dans ce dernier cas, une solution aqueuse d’iode: dans l’iodure de potassium, suivant la formule de Lugol :

OUR re Le. partie.

Iodure de potassium. . . 2 parties.

FAR MSQNCer Ne 27e parties:

A côté de la teinture d’iode, il convient de citer, dans le traitement externe, le coton iodé renfermant un minimum de 4 pour 100 d’iode. C’est un révulsif énergique, parfois violent.

À l'intérieur, la teinture d'iode, prise par la voie digestive, est utilisée à la dose de un gramme par vingt-quatre heures, dans le traitement des affections ganglionnaires.

Les principales préparations iodées utilisées en thérapeutique sont, outre la teinture d’iode : les solutions d’iode dans l’iodure de potassium, les albumines iodées artificielles, les huiles iodées et les tannoïdes iodés naturels ou artificiels. La solution d’iode dans l'iodure correspond à 0,02 d’iode et 0,04 d'iodure de potassium par cuillerée à soupe.

On entend par albumines iodées artificielles, l’iode en combinaison dans le lait, où la caséine fixe l’iode, et l’iode combiné avec l’albumine de l'œuf ou avec les peptones.

De nombreuses spécialités pharmaceutiques ont pour base des combinaisons obtenues avec l’aide de ces dernières.

Les huiles iodées ou, pour être plus précis, les huiles grasses incomplètes, les glycérides contenant des acides gras non saturés, ont la propriété de fixer l’iode dans leur molécule.

En Allemagne, la préparation connue sous le nom d'Iodipin est une huile chloroformée iodée, obtenue par l'action du chlorure d’iode sur l'huile.

En France, l'huile iodée est préparée au moyen de l'huile d’œillette ei sans chloroforme. Elle contient 40 pour 100 d'iode à l’état de combinaison organique. Sa stabilité est grande, mais elle s’élimine très lentement, ce qui est un inconvénient quand il s’agit d'appliquer un traitement iodé énergique.

Les tannins ont, conime les corps gras, la propriété d’absorber et de dissimuler l’iode. Tout le monde connaît le sirop de raifort iodé et plus encore le sirop iodotanique, ainsi que le vin iodotanique.

A côté de l’iode et des préparations effectuées avec ce corps, nous placerons les iodures alcalins. On en peut utiliser quatre : l’iodure d'ammonium, l’iodure de lithium, l’iodure de potassium et l’iodure de sodium.

Dans la pratique les deux derniers sont plus fréquemment employés. A l'extérieur, s'ils sont sans grande action sur la peau, ils agissent, au contraire, très violemment sur les muqueuses ; à l’intérieur, ils sont employés dans les affections du cœur et des vaisseaux ; dans les affections de l'appareil respiratoire et dans l’actinomycose et la syphilis.

Dans les affections du cœur et des vaisseaux, les iodures de sodium et de potassium constituent un traitement efficace des diverses scléroses, dans l’aortite chronique, l’artério-sclérose, l’anévrisme de l'aorte.

Dans les affections de l'appareil respiratoire, c'est sur-

tout dans le traitement de l’asthme que l’action des iodures est remarquable. Il est prudent de les employer associés avec de petites doses de belladone ou d'extrait d’opium, afin d'éviter des troubles gastriques. Quelques auteurs préconisent, avec raison, l’adjonction du bicarbonate de soude.

Les deux affections où l'emploi de l’iodure, et de préférence celui de potassium, donne des résultats précieux sont l’actinomycose et la syphilis. C'est à Walace et à Ricord qu'est due l'introduction de l’iodure de potassium dans le traitement de la syphilis. Le sirop de Gibert, spécifique universellement connu de cette maladie, est une association iodo-hydrargyrique.

Qu'on nous permette de signaler encore l’iodoforme découvert par Sérullas en 1829 et dont Bouchardat en 1836 a démontré l'utilité thérapeutique. L’iodoforme ne peut remplacer ni l’iode, ni les iodures, mais c’est un topique antiseptique de premier choix. Dans le traitement de la tuberculose, on l’administre à l’intérieur sous forme de cachets ou de pilules, associé ou non à d’autres médicaments, surtout à la créosote ; cependant son action est, en ce cas, plutôt secondaire. L’iodoforme agit plus efficacement dans les applications externes. Il est utilisé en pommade, en crayons, en suppositoires. L'une de ses applications principalés est celle de poudre antiseptique, dont la meilleure formule a été établie par Lucas Championnière ; elle renferme, outre de l’iodoforme, du benjoin, du quinquina et du bicarbonate de magnésium pulvérisé, à parties égales. On y ajoute un peu d'essence d’eucalyptus.

Quant au diiodoforme, ou éthylène tétraiodé qui a été proposé comme succédané de l'iodoforme, dont il n’a pas l'odeur désagréable, il lui est inférieur comme action antiseptique.

A côté de ces composés divers, existe une série de combinaisons et de préparations où l’iode joue son rôle. La nomenclature en est longue. Je citerai cependant l’Airol

(iodo-gallate basique de bismuth) ; l'lodalbine (albumine iodée) ; toute la série des iodates, l’Iodcrésol ou Traumatol ; l'Iodol (tétraiodopyrrol) ; l’Iodosine (albumine iodée) ; l’Iodosol (vasogène iodé); l’'Iodothymol ou Aristol, etc., etc.

Comme on le voit, la découverte de Courtois a doté la médecine d’un véritable arsenal thérapeutique. Si l’on considère, en outre, tout ce que l’avenir réserve aux applications scientifiques et aux utilisations chimiques de l’iode, on peut dire que le nom de l’humble et modeste Dijonnais mérite d'être à jamais fixé, dans l’histoire de la chimie, à côté des grands noms de ses contemporains, Gay-Lussac et Davy.

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