‹ Bernard Courtois 1777-1838 et la découverte de l'iode 1811Chapitre 3 sur 35 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'industrie du salpêtre naturel : la raffinerie des Argentières. — L'industrie du nitre artificiel : la nitrière Saint-Médard. — Jean-Baptiste Courtois, négociant. — L'enfance de Bernard. — Son frère, Pierre, salpétrier.

Quelques éclaircissements sont ici nécessaires. Ils ont trait à l’industrie du salpêtre naturel. Déjà, en 1725, existait à Dijon une raffinerie de salpêtre, sise aux Argentières. Elle produisait peu. Sur deux mille tombereaux de terres salpêtrées, entassées dans les hangars, quatre cents seulement étaient lessivés chaque année. L’accroissement des besoins de ce produit, utilisé dans la fabrication des poudres (1), obligea le gouvernement à prendre des mesures. Il contraignit les habitants à autoriser le prélèvement des dépôts salpêtrés formés le long des murs de leurs caves et de leurs écuries. Ce prélèvement était effectué par des salpêtriers ambulants qui, non seulement enlevaient le salpêtre qu'ils pouvaient découvrir, mais obligeaient les habitants à leur fournir gratuitement le bois nécessaire à chauffer leurs chaudières et leur imposaient par surcroît l'ennui de loger gratis leurs ouvriers. Devant

(1) La fabrication de la poudre de guerre, constituée par un mélange de salpêtre, de soufre et de charbon de bourdaine, nécessitait l'emploi, en quantités importantes, du salpêtre ou nitrate qui entrait pour près des trois quarts dans sa composition. La bourdaïine, particulièrement abondante dans la région, y est appelée « bois à poudre » ; J’Administration des poudres et salpêtres délivrait encore, en 1822, des commissions de préposé bourdainier, commissions visées par le préfet; ces préposés étaient autorisés à rechercher « le bois de bourdaine de 3, 4, 5 ans de crue dans les forêts nationales, celles des communes et établissements publics, et dans les bois particuliers ».

de telles exigences, la fraude eut beau jeu. Les villageois enlevèrent eux-mêmes le salpêtre avant l’arrivée des salpétriers et se libérèrent ainsi des contraintes que ceux-ci leur imposaient. Au point de vue du rendement, c'était un désastre. Il était d'autant plus regrettable, que les habitations de la montagne, en Bourgogne, contenaient beaucoup de pierres calcaires argileuses, qui, jointes aux matières usées en décomposition et à l'humidité, constituaient un milieu de fin rendement pour le produit désiré. La production régionale baissa donc promptement dans des proportions inquiétantes. L'importation étrangère y suppléa, mais eile devint telle qu'il fallut aviser.

En 1775, le contrôleur général des finances, Turgot, saisit l'Académie des sciences d’un projet de concours, décidé par le roi, en vue d'augmenter la production nationale et « pour réveiller l'attention des savants, diriger leurs recherches et chercher à acquérir par leur concours des connaissances fixes et certaines qui pussent servir de base aux différents établissements ».

Pour répondre au désir ainsi exprimé par le roi, l’Académie institua une commission composée de Lavoisier, Baumé, Macquer, Sage et d’Arcy. Cette commission établit le règlement du concours demandé et lui attribua des prix de 4,000, 1,200 et 800 livres en faveur des auteurs les plus .méritants, prix qui furent doublés en 1782.

Antérieurement et par ailleurs, le conseil de guerre de Suède avait, dès 1747, publié une instruction détaillée pour l'établissement de nitrières artificielles où le concours des particuliers avait été envisagé. Le roi de Prusse, en 1748, prescrivit des mesures analogues. L'Académie des sciences de Berlin, plus tard celle de Besançon et celle de Berne s’occupèrent également de la production artificielle du salpêtre.

Enfin, en France, le 8 août 1777, un arrêt du Conseil du roi fut promulgué : «Il est de la plus grande importance, disait la lettre de l’Intendant qui en accompagnait l'envoi,

d'encourager l'extraction et la fabrication du salpêtre en délivrant les peuples des gênes et des. contraintes qu’on leur avoit imposées; il faut créer un nouveau genre d'industrie qui, sans nuire au travail actuel des salpétriers, accroisse avec le secours de l’art et des lumières, la récolte du salpêtre national ». On frappa de droits élevés les salpêtres étrangers ; la & fouille » (tel était le nom donné à la recherche des terres salpêtrées) fut restreinte, sous la condition imposée aux communautés religieuses ou civiles de créer à leurs frais des nitrières artificielles.

Malgré cela, les bonnes intentions de l’autorité royale ne fournirent que de médiocres résultats : les communes et communautés s’empressèrent bien de se soustraire à la « fouille », mais, faute des connaissances nécessaires, négligèrent l’organisation sérieuse des nitrières ; les salpétriers, malgré les gratifications nouvelles, allèrent diminuant de nombre, et de soixante pour la province, se trouvèrent réduits à six, puis à trois. La production du salpêtre dans les campagnes fut virtuellement ruinée.

A Dijon, la capitale provinciale, le commissaire des poudres et salpêtres en Bourgogne, Champy (1), se préoccupa, aussitôt l'arrêt de 1777 rendu, de louer un terrain contigu à la raffinerie des Argentières, pour y tenter la création d’une nitrière artificielle. Ce projet n'eut pas de suite, mais l’année suivante, Champy devait trouver un concours important dans la personne du jeune et récent professeur de chimie à l’Académie de Dijon, l'avocat général Guyton de Morveau. Une société, formée de ces deux personnages, auxquels s’adjoignirent M. de Noiron, ancien syndic de la noblesse du Bugey, et M. de Limarre, receveur des impositions de la même province, décida la création « d’une nitrière en grand, capable d'offrir un

(1) Champy fut reçu associé libre de l’Académie de Dijon, le 28 juin 1781. Il habitait la raffinerie.

modèle perfectionné d’après les vues physiques et économiques et par les expériences qu'on se proposait ».

La société obtint de la ville de Dijon (1) l’accensement contre 30 livres par an, d'un terrain vague, impropre au pâturage, bouleversé de sablières et de dépôts de déblais, d'une contenance de 12 grands journaux, et situé au dehors d'une des portes de la ville (Porte-Neuve), dans le & pasquier » de la Motte Saint-Médard, terrain compris aujourd'hui entre la gare Porte-Neuve et l'établissement des Petites sœurs des pauvres, boulevard de Strasbourg, et qui est encore désigné sous le nom de « la Nitrière ».

Aussitôt s'édifièrent :

Un bâtiment de 30 pieds sur 20, pour servir d’atelier d’évaporation et de logement aux ouvriers ;

Une halle de 50 pieds sur 30 pour la lixiviation des terres;

Une halle de 50 pieds sur 30 pour essorer ;

Deux hangars de 120 pieds sur 30 pour les môles de terre à salpêtrer.

Ces constructions furent achevées au cours de l’année 1778 et l'approvisionnement en terre terminé en 1779. Le 3 février 1780, la reconnaissance et réception officielles étant assurées, l'établissement commença sa vie industrielle active sous la direction du préparateur de Guyton de Morveau, Jean-Baptiste Courtois, qui vint s’y installer en qualité d’entrepreneur de la nitrière Saint-Médard.

J.-B. Courtois était désormais « négociant » (2).

(1) Délibération de la Chambre de ville du 14 mars 1778. (Archives de Dijon, H 124.)

(2) Au sujet des difficultés survenues pour l'enlèvement des 2,000 tombereaux de plâtras provenant de la démolition, en 1786, de la Porte- Guillaume, M. de Morveau écrit, le 2 mars, à M. de Chaïllon, une lettre où nous relevons ce qui suit: « Le sieur Courtois mérite votre protection ; c'est l’homme le plus doux et le plus honnête; il est attaché depuis douze ans au laboratoire de l’Académie ; ses connaissances et son activité le mettent plus en état que personne de tirer parti d’une nitrière.…. ». (Archives de la Côte-d'Or, C 245.)

Une lettre du même au même, antérieure de quelques jours

Les projets de la Société ne manquaient pas d'ampleur : huit hangars nouveaux devaient être ajoutés, 180,000 pieds cubes de terre entreposés (environ 7,000 mètres cubes), et la production de salpêtre s'élever tous les deux ans à

Echelle de 1 pour 5,000.

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