DE MORVEAU
La fin de cette lettre a quelque saveur. L’orage révolutionnaire grondait, tandis que le futur conventionnel et le
(1) Archives de la Côte-d'Or, C 243.
(2) Idem.
futur membre du Comité de salut public, à la tête d’un détachement de milice communale raccommodait, à coups de canon, le peuple rural et sa noblesse.
Considéré au point de vue économique, le succès des nitrières artificielles ne pouvait être ni grand, ni certain. L'obligation pour les grandes entreprises, telle la nitrière Saint-Médard, de tout acheter, terres, cendres, matières usées, la main-d'œuvre considérable qui était nécessaire, le faible rendement : 1,000 mètres cubes de terres amoncelées ne donnant annuellement que 1,000 kilos de salpêtre, rendaient impossible l'équilibre financier de l'entreprise. Par contre, les petites nitrières rurales (1), alimentées, sans frais, de produits sans valeur, pouvaient être considérées comme fournissant aux cultivateurs un bénéfice d'appoint non grevé de frais spéciaux. Nous avons vu que celles-ci, laissées à la libre initiative des villages, sombrèrent sous l'inertie et la routine paysannes. Les grandes nitrières (2), en des temps réguliers, subventionnées par les pouvoirs publics, auraient pu vivre en restant des établissements modèles, tandis qu'une organisation administrative plus étroite aurait développé utilement les petits établissements ruraux. Les circonstances révolutionnaires n'étaient point pour favoriser ces détails, et l’on peut dire qu’en Bourgogne, l’industrie des nitrières artificielles ne fut jamais solidement réalisée.
La moindre concurrence pouvait et devait les ruiner. C’est ce qui arriva quelque vingt années plus tard, lorsque l'introduction des salpêtres de l’Inde fut rendue libre après 1815. Il devint alors impossible de lutter contre les prix nouveaux, et le commerce de la plupart des salpêtriers français périclita et disparut.
(1) En 1786, elles sont au nombre de 5, pour toute la province.
(2) La nitrière « de Dijonestla seule qui se soit soutenue, mais sans bénéfice, à l’aide de sa position et des lumières de ceux qui la dirigeoient ». Extrait d’un historique postérieur à 1791. (Archives de la
Côte-d'Or, R X 4.)
En 1780, néanmoins, nous pouvons constater que l’entreprise est en bonne voie. Jean-Baptiste Courtois est alors le principal dirigeant de la nitrière Saint-Médard. Toutefois, il continue à habiter dans les bâtiments de l’Académie, jusqu’à la fin de l’année 1789, et partage son temps entre la direction de la nitrière et la fabrication des produits chimiques divers qu’il exploite pour son compte à l'Académie. De plus, Jean-Baptiste reste tout au moins en partie au service du laboratoire de Guyton de Morveau.
Son fils Bernard, en tout cas, s’habitue à évoluer dans un milieu où, soit autour des cuves de la nitrière paternelle ou, à l’occasion, dans les laboratoires de l'Académie, il ne voit et n'entend parler que de chimie. Son jeune cerveau reçoit de tous côtés l'empreinte et la représentation de cette science. Ses jeux se déroulent dans cette ambiance vraiment spéciale. Or, rien ne s’incruste plus profondément dans l'esprit des hommes que les impressions de l'enfance, surtout si le sujet est doué de sensibilité et d'intelligence. Tel est le cas du jeune Bernard. On retrouvera celte intelligence et cette sensibilité dans les actes futurs de sa vie agissante. Mais il faut bien croire aussi que le manque de direction aura son reflet et sa répercussion sur l’avenir de l’enfant. Ses dispositions s’accuseront au fur et à mesure de son développement ; elles le conduiront à l'observation et au raisonnement par une pente toute personnelle. Mais il aura, contre lui, le défaut d’une de ses qualités: sa sensibilité le rendra timide. Par ailleurs, son intelligence, mal dirigée par un père ignorant ou réfractaire aux nécessités d’une instruction régulière, ne sera pas cultivée avec méthode, et le jour où son intuition scientifique l’amènera à des découvertes dont tout autre aurait tiré profit, l'absence de connaissances suffisantes le rendra inférieur à ses destinées. Faute de ces connaissances, il manquera de décision. Il n'occupera que des situations secondaires. Il n'aura ni l'âme d’un chef, ni l'autorité d’un esprit sûr de lui-même,
ET, LA DÉCOUVERTE DE L’IODE Do
Quoi qu'il en soit, notre Bernard est pourtant appelé à devenir quelque jour un chimiste. Il est encore trop jeune, malheureusement, pour bénéficier des leçons des maîtres célèbres qui l'entourent. Il en irait autrement si le temps lui en était laissé, mais les événements qui vont survenir ne le permettront pas. En effet, la France subira bientôt de rudes épreuves. Du 5 mai 1789 au 15 mai 1804, des troubles profonds ébranleront le monde. La Révolution balayera de son souffle puissant l’ancien régime et tout ce qui s’y rattache. Les protecteurs du jeune Bernard seront entraînés dans la tourmente.
Déjà, le 11 juin 1786, le docteur Maret, l'ami de Jean- Baptiste, a succombé, victime de son devoir, au cours d’une épidémie. Son fils, Bernard Maret, auquel tant d’honneurs sont réservés, gagne Paris en 1788. Il ne lui reste bientôt plus que le grand maître, Guyton de Morveau. Mais celui-ci, appelé à siéger à l’Assemblée législative, quitte Dijon entl791
Que va faire Jean-Baptiste? S'il n'écoutait que ses désirs, il suivrait à Paris son maître et protecteur, mais le moment n’est guère choisi pour quitter Dijon. Les esprits sont surchauffés ; la Révolution bat son plein ; les cours de l’Académie sont à peu près suspendus ; la direction de la nitrière Saint-Médard (1) réclame plus que jamais la présence et les soins de son administrateur, dont les affaires, d’ailleurs, deviennent brillantes. Aussi J.-B. Courtois se décide-t-il à rester ; il abandonne définitivement l’Académie pour se consacrer à la nitrière, devenue sa propriété (2), et, profitant des événements, il s'enrichit, Il achète des biens nationaux. Les Archives départementales de la Côte-d'Or (Q 126, 133, 2401%) et plusieurs documents de famille qui nous ont été obligeamment confiés par
() J.-B. Courtois paraît avoir quitté son logement de l’Académie, le 31 octobre 1789, pour habiter la nitrière Saint-Médard, tout en restant employé au laboratoire jusqu’en 1791. (Arch. Côte-d'Or, D 135.)
(2) Voir aux annexes, pièce n° 1.
M. Voisenet (1), professeur à l'Ecole de médecine et de pharmacie de Dijon, renferment des précisions intéressantes sur ce point (2).
(1) M. Voisenet est apparenté ayx descendants de Charlotte Blez, sœur de la mère de Bernard Courtois.
(2) Les voici :
En 1793, le 8 juin, J.-B. Courtois et Gaudriot achètent en commun les biens nationaux suivants :
A. 50 journaux de terre (environ 17 hectares) ; 12 soitures de prés (environ 4 hectares); A Ruffey, près Dijon, moyennant . . . . . .36.200 livres. B. 43 journaux de terre (environ 14 hectares) ; 22 soitures de prés (environ 7 hectares); A Gilly-lez-Vougeot, moyennant . . . . . . 56.600 livres, payables en 12 années.
Le 23 septembre 1793, Courtois et Gaudriot paient la première annuité lee ÉRENT RNAOU MEN EE ad 380 ATIVTeSS Le 23 juillet, les mêmes paient la première annuité de B. 6.820 — En 1794, le 4 juillet, les mêmes paient la deuxième annuité de A... NT ete AP ere Re ne . 4,262 — Le 16 messidor an Il, les mêmes paient la deuxième annuité dé BAM tee Ce MN NN RE 0 O0 En 1795, le 13 janvier (24 nivôse IT), les mêmes cèdent l’acquisition A à Ebrard (Joliet, notaire).
En 1795, le 11 avril, Courtois et Gaudriot cèdent l’acquisition B à Me Fossin (22 germinal II).
Le 5 mai, Courtois seul paie sur l'acquisition B. . . 9.163 livres. Le 16 floréal an II, Mue Fossin paie l'acquisition B . 31.703 livres. En 179,6, le 8 octobre (17 vendémiaire V), J.-B. Courtois et Paul Castoldy (quincaillier), négociants domiciliés à Dijon, achètent en commun les biens nationaux suivants (ci-devant seigneurie de Dompierre-en- Morvan, ayant appartenu à l’émigré Charles-Esprit Dubois, dit d’Aisy) : C. 1 bâtiment de ferme; 60 soitures 2/3 de prés (21 hectares environ) ; 4 étangs (3 hectares) ; 3 arpents de bois; 302 journaux de terre (103 hectares environ), donnant un revenu de 3,450 livres, moyennant. . . . . 75.800 livres. Un registre du 4 janvier 1799 (15 nivôse VII) note qu’à cette date, la totalité de la dette avait été éteinte moyennant : 201,600 francs en assignats ; 14,268 francs en numéraire.
J.-B. Courtois n'était propriétaire que pour un tiers dans la communauté,
On peut donc dire, avec preuves à l'appui, que la situa-
tion de Jean-Baptiste était prospère à cette époque, fait des plus heureux, si l’on veut bien considérer qu'il avait une famille assez nombreuse à sa charge. Sur les sept enfants dont j'ai parlé plus haut, il lui en restait six, Clément, l'aîné, étant mort quelques jours après sa naissance. Je n'ai rien trouvé de particulier sur l’une des filles, Catherine, ni sur son frère Jean-Baptiste. Quant à Pierre (premier du nom), il naquit en 1775, Bernard en 1777, deux jumeaux, Anne-Marie et Pierre (deuxième du nom), le 12 juillet 1780. Ce Pierre eut pour parrain son aîné Pierre (premier du nom) et pour marraine Jeanne Renaudot, fille de Henry Renaudot, vinaigrier, qui, nous l'avons dit, habitait dans les bâtiments de l’Académie. Anne- Marie, sa jumelle, épousa Denis-Henry Semeladis, et en eut un fils que nous verrons, plus tard, hériter, pour partie, du fils de Bernard.
J'ai pu relever sur le compte de Pierre (premier du nom), fils aîné(1) de Jean-Baptiste, quelques détails intéressants :
(D) Paroisse Saint-Philibert. — « Pierre, fils de Jean Courtois, marchand, et de Marie Bled, est né le dix-neuf mai 1775 et a été par moi soussigné, solennellement baptisé le même jour; il a eu pour parrain Pierre Languereau, domestique, et pour marraine Catherine Courtois, sa tante, laquelle a declaré ne scavoir signé. Le parrein et le père ont signé : P. LANGUEREAU, COURTOIS, PICARD, vicaire.» (Arch. Dijon, B 616.)
Un Pierre-François Courtois est signalé comme s’étant engagé aux Chasseurs à cheval de la Côte-d'Or, en 1793; il fut élu brigadier le 29 juillet de la même année. Le centre de recrutement de cette arme se trouvait alors à Plombières-lez-Dijon, dont la famille de Jean-Baptiste Courtois était originaire (Général Duplessis, Les Chasseurs de la Côte-d'Or, in Mémoires de l’Académie de Dijon, 1920). Nous avons pu identifier ce volontaire avec Pierre-François Courtois (1774-1849), greffier, puis notaire à Messigny et à Dijon, puis juge de paix, petitfils de Claude Courtois, marchand de fer et échevin dijonnais. La famille de J.-B. Courtois se disait apparentée à celle du notaire P.-F. Courtois, mais les documents de l’état civil que nous avons eus en main ne nous ont pas permis d'établir cette relation de parenté, la même d’ailleurs que la relation Maret-Bernard Courtois. M. Martenet, qui nous a aidé dans cette recherche, conserve un portrait de l’échevin Claude Courtois.
il figure comme contremaître, au début du dix-neuvième siècle, non dans la nitrière artificielle qu'avait dirigée son père, mais dans la raffinerie de salpêtre des Argentières dont nous avons parlé déjà.
Largentière
Sur Je
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Cours Ignace
Echelle de 1 pour 5,000,