‹ Bernard le potier de terreChapitre 10 sur 23 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Les jours et les semaines se passaient ; on ne paraissait point songer à interroger les prisonniers.

C'était un grand sujet d'elonnement pour les officiers, les seigneurs et les magistrats. Un pareil retard contrastait singulièrement avec les habitudes expédilives du connétable.

Enfin un jour vint où le duc, après avoir pris connaissance de dépêches que lui avait apportées un courrier du roi, donna ordre qu'on amenât devant lui Beruard Palissy.

Bernard parut, le visage calme et la coNtenance assurée, mais sans forfanterie, en présence de l'homme à gui il savait Je pouvoir de l'envoyer immédiatement à la mort.

— La prison, de même que la nuit, doit porter conseil, — lui dit le duc; — vous a-t-elle fait enfin comprendre, maître Bernard, qu'il était de votre intérêt de renoncer à vos erreurs et de revenir aux vérités de notre sainte doctrine?

— On m'a en effet laissé le temps de réfléchir, — répondit Bernard ; — la réflexion n'a fait que m'aiïerniir oans la religion que je me fais une gloire de professer.

— Entélé! — fît le duc; — enlêlé qui ne voit point q'ie le roi et moi nous voudrions avoir piiié de lui, et qui ne sait point nous y aider !

— Ce que vous voulez, le roi et vous, monseigneur, vous le pouvez, sans qu'il soit besoin de violenter ma conscience.

— Nous le pouvons! Sachez, mtître Bernard, que le roi, pressé de tous côtés, a été contraint de donner des ordres que moi, son serviteur, je suis forcé d'exécuter.

— Ah ! monseigneur, le roi et vous, — dit Bernard, — vous avez eu pitié de moi; mais lorsque j'entends sortir do votre bouche des paroles telles que celles-ci : « Le roi a été contraint... je suis forcé... » c'est moi qui ai pitié du roi et de vous. Ce langage n'est digne ni d'un souverain, ri d'un Monlmorency. Faut-il donc que je vous en apprenne un autre, moi pauvre potier que ni vous ni le roi ne sauriez contraindre, car je sais mourir?

Le connétable tendit la main à Bernard :

— J'estime et j'aime le courage partout où je le rencontre : voici ma main. Ce n'est pas cela toutefois ([ui m'empêcherait de vous envoyer à messieurs du parlement^ lesquels .se feraient un plaisir d'expédier votre afi^aire avec diligence et à la plus grande gloire du Seigneur: pour un brave qu'on faucherait, il en repousserait vingt sur noire belle terre de France. Mais ce qu'elle produit avec trop de parcimonie pour qu'on en soit prodigue, ce sont les artistes de votre mérite; ceux-ci, il faut les conserver précieusement ; telle est mon opinion, que j'ai eu le bonheur de faire partager h Leurs Majestés le roi et la reiro mè^e. A partir de ce moment, vous et votre fils vous èles libres sans conditions, maître Bernard. — Le duc, en parlant ainsi, lui remit un parchemin scellé du sceau royal. C'était le brevet d'inventeur des rustiques figuUnes du roi. Ce titre était une double faveur, car, en même temps qu'il attachait Bernard à la maison du roi, il l'enlevait à la juridiction du parlement de Bordeaux. B rnard fut digne dans l'expression de sa reconnaissance comme il l'avait été dans le reste de sa conduite; il remercia pardessus tout le connétable de ce que, en lui accordant la vie et la liberté, on avait eu la générosité de respecter son honneur. — Je n'ai point voulu laisser mon ouvrag(î incomplet, — reprit le duc. — Votre fils Thierry, grâce à mou intervention, épousera la jolie solliciteuse Marthe, à qui vous devez tout ce qui vous arrive d'heurenx aujourd'hui.

— Quoi ! monseigneur, Marcadau consentirait?...

Le connétable sourit, ce qu'il se permettait rarement.

— Un peu comme contraint et forcé, j'en dois convenir. .4h ! dame! ce digne Marcadau n'est ni le roi, ni Montmorency, ni Bernard ; le courage n'est pas son côté brillant. Il a toutefois juré par ses grands diables qu'il ne reverrait sa fille (le la vie, et que, la cérémonie terminée, il ne connaissait point de loi qui pût l'obliger à recevoir les nouveaux époux sous son toit. Comme je crois que dans le fond cela vous importi> peu, j'ai résolu que l'union des deux jeunes gens serait b nie en notre présence dans la chapelle de l'hôtel de Ponts, la veille de votre départ pour Paris, où je vous conseille de vous rendre le plus tôt possible. L'air de la Saintoiige ne sera pas longtemps bon à respirer pour les gens de votre religion, maître Palissy.

Il était heureux que la cérémonie en question ne concernât point Bernard lui-même, car elle eût fait naîlre une difficulté insurmontable : jamais il n'ellt consenli à se laisser marier par un prêtre catholique.

Mais ses croyances n'engageaient point celles de son fils, et il élait, avant tout, tolérant avec les autres, comme il souhaitait qu'on le fût avec 'ui.

Quant à Thierry, il n'avait pas encore des idées assez arrêtées pour en faire un obstacle à son bonheur. Il est donc même à présumer qu'il eût dans tous les cas franchi l'obstacle, et que, devançant le mot de Henri IV, il eût dit volontiers : « Marthe vaut bien une messe. »

Quelques jours après son élargissement, Bernard partait [)0ur Paris avec toute sa famille, qui comptait dans Marthe un membre de plus.

Il fut bien accueilli par Cattierine de Médicis, i|ui le chargea de la décoration des jardins du palais des Tuileries.

Mais ce fut surfout à embellir le château d'Ecouen, résidence de son protecteur, qu'il déploya toutes les richesses de son imagination et toutes les ressources de .son art. On o^it dit que sa reconnaissance élait écrile jusque dans les plus petites parties de son oeuvre, et qu'il s'était pqoposé pour but que le connétable ne pût faire un pas dans son habitation sans se féliciler de lui avoir sauvé la vie.

IZ SiLCtE. — XXiX.

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