‹ Bernard le potier de terreChapitre 11 sur 23 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Dans une petite chambre, au cinquième étage d'une maison de la rue 'de Vaugirard, derrière l'Odéon, demeufait, en 1832, une jeune ouvrière que les autres locataires avaient coutume d'appeler la brune Thérèse.

Thérèse était en effet son nom, et, pour justifier l'épithète, elle faisait valoir avec un goût merveilleux une luxuriante chevelure d"un noir de jais.

C'était une grande et belle personne do vingt ans, aimable de manières, douce de caractère comme de physionomie, et que pourtant certaines de ses voisines accusaient d'être un peu lière, probablement parce qu'elle négligeait de fréquenter la Grande Chaumière ci le Prado, ces deux théâtres de la joyeuse excentricité des grisettes du quartier latin. La Closerie des Lilas n'existait pas encore.

Toute la fierté de Thérèse consistait à subir avec courage les conséquences de la seule faute qu'elle eût conim se dans sa vie, et à lâcher, par une grande régularité de conduite, de fermer la bouche à la médisance en attendant une réparalion solennellement promise.

Thérèse était fille d'un petit marchand d'Etampes. Elle pouvait aj^ir une dixaine d'années quand son père, devenu veuf, se remaria. Ce qu'elle eut à soulfrir des exigences déraisonnables et des brutalités do sa belle-mère, on se refuserait à le croire si les annales judiciaires n'étaient là pour démontrer jusqu'où peuvent aller la perver. site et la barbarie d'une marâtre. A bout de force et de paliencf , Thérèse un jour s'échappa do la maison paternelle, devenue pour elle un séjour impossible; elle avait quinze ans. Son dessein était d'aller se metlre en service à Paris. Arrivée dans ce gouffre de déo'plions où s'engloutissent tant d'espérances provinciales, elle eut le bonheur, après quelques démarches infructueuses, d'intéresser une bonne vieille couturière qui la recueillit chez elle et lui enseigna son état. Deux an" plus tard, Thérèse perdit sa bienfaitrice; mais elle savait travailler et pouvait à peu près se sufQre.

Ce fut alors que son étoile amena sur sa route un jeune

LE SIÈCLE. I XXIX

étudiant en droit, nommé Armand, doué d'une physionomie agréable et d'une éloquence entraînante. Thérèse, ainsi que cela commence presque toujours, S3 laissa prendre d'abord par les yeux; puis elle prêta complaisamment l'oreille aux protestations d'un amour poéti<]ueet pur, aux promesses d'un avenir honorable et brillant. Comment n'eût-elle pas eu confiance dans un langage harmonieux et passionné dont son propre cœur lui envoyait à chaque instant l'écho"?

Armand, du reste, n'était pas un de ces mauvais sujets qui hantent plus volontiers les bancs de l'estaminet que ceux de l'école, et qui font trophée d'une victoire au billard ou d'une conquête nouvelle. Il était studieux, rangé, plein de réserve dans sa conduite, sincère dans les témoignages d'affection qu'il prodiguait à Thérèse; peut-être même lavait-il été dans les promesses. Lorsqu'il avait fait la connaissance de la jeune couturière, les études d'Armand devaient le retenir trois années encore à Paris; trois années, à l'âge de nos deux amoureux, ce sont autant de siècles dont on s'imagine qu'on ne verra jamais arriver la fin.

Et pourtant elle était arrivée, la fin de ces trois siècles, au moment où se passa la scène qui précéda de vingt ans les faits dont nous nous proposons d'être l'historien.

C'était vers le milieu du mois d'aoûl; une brise légère avait tempéré sur le soir les ardeurs suffocantes d'une des plus chaudes journées de l'élé. Thérèse eût pu voir, de sa fenêlre ouverte, s'agiter les feuilles des arbres du Luxembourg, à travers lesquelles se jouaient les derniers rayons du soleil ; mais Thérèse avait bien autre chose à faire que de s'inquiéter des rayons du soleil et des arbres du Luxembour; sa préoct-upation, pour l'instant, se partageait entre le soin de s'embellir, si toutefois pour paraître belle il élait nécessaire qu'elle recourût h la toiletle, et les préparatifs d'un dîner qu'elle semblait surveiller avec une sollicitude toute particulière.

Pour qui ce dîner dont le parfum eût réveillé l'appétit d'un mourant? En l'honneur de qui cette toilette si fraîche, si élégante et si simple pourtant'.' Quelle circonslance heureuse a inspiré à Ttiérèse l'idée de celte fête?

SlOLÈRf.

Armand a dû soulenir sa tlièse ce jour-là; il a promis de venir, à 1 issue de cette épreuve décisive, passer la soirée avec Thérèse ; et Thérèse a voulu célébrer le succ's d'Armand, dont elle ne doute pas plus que de son amour.

A ce motif bien légitime, elle en associe un autre encore, non moins louable suivant elle, mais auquel le futur avocat, eu approuvant le programme de la fête, a peutêtre été fort éloigné de songer. 11 ne s'agissait, il est vraii que d'une date, et nous savons que les dates les plus profondément burmées dans la mémoire des femmes sont souvent celles dont le cerveau des hommes garde le moins longtemps rempreiiite superficielle.

Vingt fois Thérèse a collé son oreille contre la porte, espérant reconnaître le pas d'Armand dans celui des personnes qui moulent l'escalier ; elle commence à perdre patience. Voilà dix minutes que son dîner est cuit à point, et que son miroir lui a renvoyé le sourire de satisfaction avec lequel elle y a contemplé son image.

Mais, pour charmer les ennuis de l'attente, Thérèse possède un talisman infaillible. Elle passe dans un petit cabinet contigu à sa chambre, et revient portant un enfant de dix mois, blanc et rose, souriant comme les anges doivent sourire. Elle s'assied ; elle soutient par les bras l'enfant, dont elle anpuie les pi'tits pieds sur ses genoux; elle lui rit, elle lui couvre les joues de baisers, elle lui parle comme s'il était d'âge à la comprendre.

— Que tu es beau, mon amour! que jesuisfière de toi, Çuand je me vois ariêter dans la rue par de belles dames e|ui sollicitent la permisson do t'embrasser!... Papa auss' 4st tout glorieux de son petit garçon!... Eh mais ! voyez, voyez donc comme il se tient déjà droit et ferme sur srs jambes! ne dirait-on pas d'un grand homme? Allons, allons, il fuuiira bientôt songer à ce qu'on fera de vous, monsieur... Ce (ju'on en fera? Eh, mon Dieu I un avocat, connue son père... ou bien un médecin... ou un notaire, ou (Micore un brillant officier; c'est si coquet, l'uniforme, l'épauletle, le plumet au chapeau!... — Et elle serre le bel ange contre son cœur, elle l'entoure de ses deux bras, elle le cache, comme pour le protéger contre les coups de l'ennemi Et, bercé doucement ainsi sur le sein de sa mère, l'enfant s'endort. Thérèse le reporte dans son berceau, le couvre soigneusement, le baise encore, et revient à pas précipites rers la porte qui s'ouvre. Celte fois, c'est bien Armand ; mais son front est soucieux, son maintien est embarrassé, son bonjour est disirait. 11 n'a point cette gaieté franche et communicative, cet air de bonheur qu il apporte d'ordinaire lorsqu'il vient chez Tllé^èse. Elle en fait au.*ilôt la remarque et s'en inquiète. — Mon ami, — lui dit-elle, — tu as une mauvaise nouvelle à m'annoucer : tu n'as pas été reçu ?

— J'ai été reçu, Thérèse; j'ai même été complimenté par mes examinateurs.

— Je ne l'aurais ]amais cru, à voir ton visage sévère et chagrin.

— Tu es folle?

Armand essaye de se faire une autre physionomie; il ne peut aller au delà de la grimace.

Thérèse s'occupe de servir le dîner; puis ils s'asseoient tous les deux, l'un vis-à-vis de l'autre, sans prononcer une parole : Annami, le nez dans son assiette, et, pour se donner une conlen.uice, paraissant engloutir les morceaux; Thérèse, oubliant de manger, et attachant sur Armand son regard surpris et triste.

Après quelques instans de silence, c'est encore elle qui renoue l'entrelien :

— Décidément, mon ami, tu me caches quelque contrariété... quelque malheur.

— D'OU te vient cette pensée?

— Tu es malade, peut-ôtrcî

— Malade 1 jo dévore.

— Oui, mais sans prendre garde que tu dévores une aile de faisandeau, ce qui n'est pas tout à fait dans nos habitudes.

— C'est, ma foi I vrai.

— Et ce qui est encore vrai, monsieur, c'est qu'il ne semble pas que cet extra vous fasse venir aucune idée.

— Que veux-tu dire?

— Vous devriez être honteux de me faire cette question... Quel jour est-ce aujourd'hi, s'il vous plaît?

— Le douze août.

— Et celte date ne vous dit rien?

— Rien, en vérité.

— Cherchez bien.

— Le douze août!... J'ai beau chercher, je ne trouve point.

— N'est-ce donc pas ce jour-là, vilain oublieux, que nous nous vîmes pour la première fois ? C'était un dimanche ; je me promenais dans la vallée de Bièvre, avec une de mes amies et sa mère. Voilà que tout à coup j'aperçois une rose du roi à demi penchée sur le mur d'un parc, comme pour me regarder passer... « Oh! la belle rose! » m'écriai-je... et de sauter pour l'atteindre... Mais vouloir n'est pas toujours pouvoir : j'avais beau m'cnlever, ma main n'arrivait point. Quel désespoir pour une obstinée I et ensuite quelle confusion, en entendant tout près de moi un long éclat de rire moqueur!... C'était monsieur qui se promenait de son côté, un livre à la main, et qui riait sans pitio de l'impuissance de mes efforts... je me trompe, il en eut pilié à la fin; du premi(>r bond il .s'empara de la rose et me l'ollVit... elle était certainement moins rouge que je ne l'étais en te remeicianl. La mère de mon amie crut devoir te frtirc la politesse de joindre ses remercîniensaux miens; la conversation s'engagea, et ton livre renira dans ta poche. Tu nous accompagnas jusqu'à la fin de notre promenade... Ai-je bonne mémoire? Ai-je omis le moindre détail? Eh bien! c'est l'anniversaire de cette première rencontre que j'ai voulu fêter, en même temps que la solennité de ta réception, sur laquelle je n'avais aucune inquiétude.

Une larme d'attendrissement perlait sous la paupière du jeune homme:

— Tu as songé à cela, ma bonne Thorèse?

— Oui, sans doute, et aussi à me parer de la robe que je portais ce même dimanche... Tiens, regarde ; ne la reconnais-tu point? Elle est toujours fraîche et jolie. C'est que, vois-tu, je la conserve comme une relique,.. Je serais bien venue, n'est-ce pas, si je te priais de mettre, à mon exemple, l'habit ou le gilel de ce jour-là ?

— Cola me serait difficile, en elTet.

Un sourire involontaire effleura les lèvres d'Armand.

— A la bonne heure! — poursuivait Thérèse toute joyeuse, — voilà comme j'aime à te voir. Je m'étais promis une si agréable soirée! Tu as failli me gâter mon plaisir. Heureusement le nuage s'est dissipé, et noire ciel est tout à fait éclairci, n'est-il pas vrai?

— Tout à fait. — Armand contempla un instant Thérèse avec un regard de tendre compassion; puis il parut faire un effort sur lui-même, et reprit avec un air do gaielo presque naturel : — Voyez pourtant comme la mémoire dort et se réveille! La [ironienade, la rose, la date du 12 août, tout cela me revient à présent, oui, tout, jusqu'à cette petite robe lilas qui te va toujours aussi bien.

— Et dont je v(Mix me parer, Armand, le jour où, après avo'r fait n(i[irouver notre amour à ton jière, tu viendras mecherclier pour me présenter à lui... Dame! tu comprends que je tiens à me montrer avec tous mes avantages... — l'allé se tut, pencha la tête, et prêta l'oreille comme si quelque bruit venant du cabinet voisin avait subitement attiré son attention de ce côté. Cette diversion l'empêcha do remar(|uer le trouble d'Armand, et donna à celui-ci le temiis de se remettre. — J'ai cru que l'enfant .se réveillait, — dit Thérèse; —je me suis trompée... Mais, à propos, mon ami. tu es ici depuis une heure, voilà notre dîner fini, et lu n'as pas encore pensé à me demander des nouvelles de l'enfant!

— C'est impossible.

— Je te l'affirme.

ÉTIIÎNNE GIRAUD.

— I! faut donc que cda soit; mais alors c'est à toi qu'en est la faute.

— A moi '.

— CerUiiiii ment. A peine élais-je entré que tu m'as fait, sur un premier oubli, une (|uerelle qui m'a tout naturellement amené à en commettre un second.

— Excuse pitoyable, monsieur Favocat... Je ne veux pas toutefois vous tenir rigueur : allons, venez, venez doucement, bien iloueemeut...

— Où donc ?

— Silence ! On dit que cela fait mal nnx petits enfansde les troubler dans leur sommeil. — Tlicrèso s"est levée; aile a pris un flambeau d'une main et saisi de l'autre le bras du jeune honnne, qu'elle introduit à sa suite dans le cabinet, en marcbant sur la pointe des pieds, et en retenant son haleine. Arrivée auprès du berceau, elle en écarte le rideau avec précaution, pose un doigt sur sa bouche, et tourne vers Armand ses beaux yeux où respire la tendresse maternt'lle, pantomime expressive qui peut se traduire ainsi : « Tai.i-loi, et admire 1 » La tète d'Armand s'inclina. — Oh ! non, — lui dit-elle tout bas, trompée par ce mouvement, — ne cherche pas à l'embrasier, tu le réveillerais!... mais je te ne défends pas de lui envoyer des baisers avec la main. — Et, pour lui donner l'exemple, ayant réuni ses doigts sur ses lèvres, elle les déploie en suite vers l'enfant avec un geste gracieux. Armand, qu'elle n'a point quitté du regard, fait comme elle; mais il es pâle, et de grosses gouttes de sueur ruissellent sur son front. — Cher ange! — reprend Thérèse en se retournant vers le berceau, — que son sommeil est calme!... On dirait, » voir ses lèvres souriantes, qu'il devine, qu'il sent la présence des deux êtres qui l'aiment le plus au monde et qui veillent sur lui comme sin' leur plus précieux trésor... C'est ta mère qui est là, près de toi, c'est aussi ton père... ton père dont lu es l'orgueil, et(iui appelle de tous

'ses vœux le jour où il lui sera permis de te donner son nom... — Armand étreint convulsivement la main que Thérèse vient de mettre dans la sienne; ce mouvement est interprété par la jeune femme comme une énergiijue confirmation de ses paroles. — Oh! — contiuua-t-elle, — je n'ai pas besoin que tu me renouvelles une promesse sur laquelle je n'ai jamais cessé de compter; j'ai foi en toi, Armand, tu es un honnête homme.

Il est heureux que Thérèse, en ce moment, soit toute à à la contemplation du fils; elle ne voit pas le père chanceler au point d être obi gé de s'appuyer sur un meuble...

Dix heures sonnent à la pendule.

Armand se hâte do sortir du cabinet. Thérèse le suit.

— Tu veux déjà me quitter? Où vas-tu?

— Quelques amis m'ont donné rendez-vous dans le but de fêter, eux aussi, ma réception.

— L'amitié a ses droi.s que je ne veux point méconnaître, — dit Thérèse avec gaieté. ^ Je te reverrai demain... de bonne heure, n'est-ce pas?... Tu me feras part de ton plan de conduite, si tu l'as arrêté ; si tu n'as pas eu le temps d'y songer, nous l'arrêterons ensemble. A présent que vous voilà reçu, monsieur l'avocat, et libre par conséquent de retourner dans votre pays, d'y faire à votre famille votre confession, ou plutôt la nôtre, je vous préviens que je ne vous laisserai pas un moment de tranquillité... A demain !

— A demain, Thérèse... — Enfin Armand est sorti; on le poursuivrait qu'il ne descendrait pas l'escalier avec plus de précipiiaiion. Il arrive haletant dans la rue; là seulement il commence à respirer. — Je me croyais plus fort, — dit-il; — mon Dieu, que j'ai soutfert! Je ne consentirais pas, pour des millions, à recommencer cette épreuve.

Thérèse, apri's que son oreille a ou suivi jusqu'au dernier pas d'Armand sous la porte cochère de la maison, est rentrée dans sa chambre, dont elle a refermé la porte.

Elle se sent la poitrine oppressée, elle soupire, et elle so demande pourquoi ; d'étranges inquiétudes lui troublent l'esprit, sans que sa pensée puisse formuler un motif raisonnable de crainte:

— Quel air singulier il avait en me disant adieu 1 sa main Ireniblait et brûlait la mienne. Il m'a semblé que sa voix n'était pas assurée, que .ses yeux étaient humides. Et puis comme il a été distrait et rêvein- durant toute la soirée! ipie j'ai eu do peine à tirer d(î lui ipaelques bonnes paroles ! Oh ! je reviens h mon [)rcmier soupçon : très cerlainement il me cachait quelque chose, et ce'qu'il me cachait devait être de nature à m'affliger. — Plongée dans un fauteuil, les mains croisées sur ses genoux, la tète inclinée sur sa poitrine, Thérèse passe en revue toutes les suppositions que lui suggère la peur, et, les combattant à mesure qu'elles se présentent, elle ne peut se résoudre à en adopter aucune. — Quel bizarre plaisir je prends à créer des chimères pour les détruire! — dit-elle enfin en se levant- — Je suis d'une susceptibilité si malheureuse que je me fais des monstres de tout. Est-il donc surprenant que, fatigué par le travail de plusieurs nuits employées à des études préf)aratoires, bourrelé de mille appréhensions jusqu'au moment où il a pu connaître le résultat de son examen, Armand ait été ce soir abattu, pâle, inattentif, et qu'il ait tremblé la fièvre?... Et moi qui, sans songera cela, lui ai cherché querelle et adressé des reproches!... Pauvre Armand !... En vérité, nous autres femmes, qui nous piquons de délicatesse et de sensibilité, nous poussoi:s quelquefois l'exigence jusqu'à la barbarie. -Thérèse, tranquillisée par ces dernières réflexions, se décide à demander au sommeil le repos .salutaire qui achèvera de calmer ses esprits. Elle se déshabille, elle sourit en dégrafant sa robe lilas, et se répète à elle-même ce qu'elle disait il y a une heure à Armand : — Oui, c'est ainsi vêtue que je me présenterai pour la première fois devant son père; cette robe est mon porte-bonheur. — Elle a passé son peignoir de nuit; elle s'approche de la glace pour dénouer ses longs cheveux noirs et les enfermer sous le fichu qu'elle va rouler autour de .sa, tête. Au moment où elle pose le flambeau sur la cheminée, elle jette un cri de surprise : — Une lettre !... un portefeuille ! — Le portefeuille ouvert laisse voir un billet de banque de mille francs. — Que signifie cela?

La lettre n'a ni suscriplion ni cachet. Thérèse l'ouvre d'une main tremblante.

Nous la transcrivons textuellement.

« Chère Thérèse,

» Un coup terrible me frappe et va frapper en même » temps ce que j'ai de plus cher en ce monde.

)) Je no me sens pas le courage île te faire connaître de » vive voix la vérité. A peine ai-je celui de te l'écrire.

» J'ai reçu de mon père une lettre foudroyante. Il a, je » ne sais par quelle voie, appris notre liaison ; il en est » irrité.

» Des renseignemensont été pris sur loi, sur notre ma- » nière de vivre. No [louvant incriminer ta conduite, on » t'accuse d'ambition et de calcul. Si tu n'acceptes pas » volontairement une séparation, on menace de n'épar- » gner ni pièges, ni persécutions pour t'y contraind;

» Faut-il te l'avouer? Le seul, le véritable grief de ma » famille contre toi, c'est que tu es un obstacle à des pro- » jels d'alliance nourris depuis bien des années. Ces pro- » jets, dont je ne t'ai jamais entretenue parce que j'avais » l'espoir do parvenir à les faire échouer, mon père en- 0 tend qu'ils soient accomplis, qu'ils le soient sans rtsis- » tance et sur-le-champ.

» Cruelle alternative 1 II faut que j'obéisse ou que la » malédiction do mon père tombe sur moi, et que je t'cx- » pose à la haine, à la colère d'une famille implacable. » Ah ! mille fois la mort [ihitôt i]uc cet horiible supplice]

» Mais te quitter, me .séparer pour toujours de toi qui as » été depuis trois ans mon bonheur, mon ilme, ma vie I » est-il possibl(3 que j'en aie la force?

» Oui, pour Ui .sauver, je l'aurai, dût ce douloureux sa- » crifice me coûter la vie.

» Et afin de ne pas laisser le temps à ma résolution de

MOLERI.

» faiblir, à l'égoisme de mon amour do reprendre le des- » sus, je veux brusquer mes préparatifs, mes adieux, mon B départ. Au moment où tu liras cette lettre, je serai déjà » hors de Paris.

» Adieu, Thérèse, adieu 1 Pleure sur moi encore plus » que sur toi I

t> ABMATn). D

Il y avait beaucoup de wai dans cette lettre; mais les expressions en étaient évidemment exagérées.

Que le père d'Armand, poussé par un sentiment honorable dejustice, eût écritàson fils qu'il était libre d'épouser, celui-ci aimait trop Thérèse pour ne pas user avec empressement do ia permission; mais il ne l'aimait pas assez pour braver une rupture, môme momentanée, avec sa famille, et il ess^iyait de déguiser cette lâcheté sous les grands mois de maléiliclion et do persécution implacable.

Tel est presque toujours le dernier chapitre de ces romans de jeunesse ; seulement le héros et l'héroïne ont dans la conclusion une part bien inégale.

Le jeune homme retourne dans son pays pour exercer la profession d'avocat, celle de médecin ou toute autre; il noie ses souvenirs dans une observation exacte des devoirs de son état, dans l'accueil flatteur que le monde lui fait, dans la considération dont il se voit entouré; il épouse quelque jeune personne riche qu'il aime raisonnablement; il emploie une portion de son intelligence à tirer bon parti de la dot qu'il a touchée; il a des enfans qui font un jour ce qu'il a fait, et qu'il sauve du danger comme il a fini par se persuader qu'on l'en avait sauvé lui-même. Il arrive ainsi sans secousse à la vioillcsse, et, un beau .soir, il s'éteint paisiblement, arrosé des larmes de ses proches, emportant les regrets et l'estime de toute la ville. On écrit sur sa tombe : <r 11 fut le modèle des époux et des pères. »

La jeune fille, au contraire, brisée par le coup imprévu qui vient de la frapper, s'abandoime au désespoir ; sa position est sans remède, elle n'a plus d'avenir.

Si elle a le cerveau faible, si son flmo n'est pas triplement cuirassée, elle se révolte bientôt contre son amour, contre le monde, contre sa propre douleur. Elle se jeite avec une fureur aveugle dans ce tourbillon de plaisirs où tournoient déjà tant de paurres âmes perdues : elle y a cherché le calme de l'oubli, elle n'y trouve que la degradntinn de la débauche. On l'a trompée, elle trompe à son tour. El, lorsqu'ollo a bien traîné son cœur dans la fangi'. devenue pour tous un objet do di'goilt et de mépris, elle va liiiir sur un grabat ou dans un hôpital. - Mais que la vertu (larle aussi haut que l'amour dans le cœur de la pauvre délaissée, que fera-t-elle alors? J'^lle n'emplira point l'aime ses cris; elle ne se frappera point la poitrine: les grandes douleurs sont muettes; et que ce soit la douleur ou sa propre main qui la tue, elle mourra!

Thérèse est do celles qui meurent plutôt que de vivre dans le désordre et la honte.

Il y a deux heures environ qu'Armand est parti. Un r'Jchaud plein de charbon brille au milieu de la chambre. Près du réchaud, Thérèse, les cheveux épars, les mains jointes, l'œil sec et le regard fixe, est à genoux dans un état complet d'innnohillié; ses lèvres seules remuent.

Elle prie en attendant la mort...

Tout à coup un cri se fait entendre.

Thérèse tressaille.

Dans l'excès de son désespoir, elle a oublié jusqu'à son enfant!

A ce cri do l'enfant qui s'éveille et qui a faim, il se fait une révolution soudaine dans les idées de Thérèse.

Elle se lève et court à la fenôlre, qu'elle ouvre toute grande.

Elle s'élance ensuite dans le cabinet, enlève son flls du berceau, le presse avec ferveur centre sa poitrine, et, levant au ciel ses yeux baignés do larmes :

— Mon enfant I... mou onfaull — s'écrio-t-elle; — ohl pour toi, je vivrai I

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