LE CONNÉTABLE
L'ordre et le silence avuit succédé â la confusion et aa
ÀIOLERI.
bruit flans l'InMel du sire de Ponts. Ceuxde la noblesse du pays qui avaient élô conviés à la table du duc de Montmorency s'étaient retirés, à l'exception de quelques-uns qui devaient faire partie du conseil. L'heure était venue où l'on a lait connaître les volontés du roi et délibérer sur les moyens de les exécuter.
Dans une pièce qui servait de cabinet au sire de Ponts, et dont la principale décoration consistait en tableaux, en li\res, en instrumens de malliématiques, témoignages de l'umoar du maître du logis pour lesarts et pour les sciences, une vingtame de gentilshommes étaient réunis autour d'une grande table dont le duc tenait le haut bout. Dans le nombre figuraient les premiers magistrats do la ville de Saintes.
Le connétable de Montmorency avait ordinairement la physionomie sombre, le regard dur, le ton sévère et brusque : ces caractères composaient un ensemble peu aimable, que les circonstances étaient loin d'atténuer.
— Mes gentilshommes, — dit-il en ouvrant la séance et avec cette brusquerie familière qui lui était ordinaire, — nous avons, h ce qu'il paraît, une rude besogne à entreprendre ; j'espère ([uo nous nous en acquitterons promptoment et coiiiplétement. La Saintonge s'est, dit-on, mise en révolte ouverte contre notre sainte mère l'Eglise catholique, apostolique et romaine : c'est un crime de lèse religion que le roi enlend punir de manière à en prévenir le retour h tout jamais, ici et dans quelque partie que ce soit du royaume. Il faut donc que de ce pays disparaisse jusqu'au dernier levain de l'hérésie : huit jours, voilà le déiai ; la conversion et le gibet, voilà les moyens. Tels sont, mes geniilsliommes. Us ordres dont le roi m'a confié l'exécution.— Si le discours n'était pas long, il était clair et significatif. Il fit briller la joie chez quek[ucs-uns des assistans, et porta la terreur dans l'âme de (juelques autres qui n'avaient pas été exempts d'indulgence ou même do penchant pour les nouvelles doctrines. — Messieurs les magistrats, — reprit le duc, — vous netes pas sans avoir pris déjà quelques mesures; nous attendons que vous veuilliez bien nous en rendre compte.
Un des magistrats prit la parole.
— Monseigneur, nous tenons déjà renfermés dans les prisons do la ville une douzaine d'hérétiques, et, lorsque votre arrivée nous a été annoncée, nous nous préparions à les envoyer à Bordeaux pour y êlro jugés par lo parlement.
— Soit, — dit le connétable ; — si nous pendons, le parlement brûle : le bûcher vaut la potence.
Dans ce moment entra le sire de Ponts, qui n'avait pas encore paru, (pioniu'il fit partie du conseil. Il s'aiiprocha du connétable (•; l.d dit à demi-voix :
— J'ai, monseigneur, une requête à vous présenter de la part de madame de Ponts.
— Je suis son hôie et à ses ordres,— répondit le duc, dont la galanterie n'avait pas le défaut d'être verbeuse.
— Madame de Ponts vous supplie, monseigneur, d'accorder une audience à une de ses protégées.
— Je recevrai demain !a protégée de madame de Ponts, — dit le duc de l'air le plus gracieux qu'il put prendre.
— Demain, monseigneur!... mais c'est ijueje suis chargé de vous dire que la jeune personne est là.
— Nous .sommes en conseil : qu'elle attende.
— Monseigneur, elle n'abusera point de vos momens... Il s'agit simplement do mettre sous vos yeux une œuvre d'art ; elle sera heureuse que vous en acceptiez l'hommage.
Le duc de Montmorency avait un faible, ou plutôt une m-alité : il aimait passionnément les arts. Le sire de Ponts lui avait, qu'on nous pardonne la vulgarité de l'expression, mis l'eau à la bouche; aussi, oubliant bien vite « qu'on était en conseil, » s'écria-t-il avec impaUence :
— Qu'elle entre, monsieur de Ponts, ijuVllo entre à l'instant! — Lo siro do Ponts sortit et reparut bientôt après, conduisant Marthe par la main. Un page les suivait; il portait, enveloppée li'uua riche étoffe, l'œuvre d'art, sans
doute, qui avait été annoncée au connétable. Toute pénétrée de l'importance et de la gravité de son entreprise, Marthe s'avança dans cette salle remplie de seigneurs, d'officiers et de magistrats, avec une assurance qu'elle n'aurait certainement pas eue en toute antre occasion. Arrivée devant le duc de Montmorency, elle fléchit le genou. Le duc la releva. — Vous avez, la belle enfant, une merveille à nous montrer? — dit-il sans lui laisser le temps d'expliquer elle-même le motif de sa démarche; — soyez la bienvenue : voyez notre empressement, et ne nous faites pas trop languir. — Sur un signe de Marthe, le page plaça l'objet dont il était porteur sur la table, en face du connétable, qui, d'un geste impatient, enleva lui-même le voile dont il était couvert. C'était le bassin rustique de Bernard. — Triple tête ! — s'écria le duc après quelques instans de contemplation, — voilà un magnifique morceau et dont le pareil n'existe nulle part, que nous sachions! vrai morceau de roi, mes gentilshommes! Regardez et admirez! — A cette invitation du connétable, ce fut à qui s'approcherait du chef-d'œuvre et se lancerait dans les formules admiratives les plus hyperboliques. '\''eritable triomphe auquel il ne manquait que le triomphateur! Les magistrats seuls, inquiets du rcsullat de cette scène dont ils devinaient aisément le but, gardaient un silence renfrogné. Le duc, ayant tourné et retourné le vase qu'il ne pouvait se lasser de regarder, interrogea vivement Marthe : — Le nom de l'artiste qui a fait ce merveilleux ouvrage?
— Bernard Palissy, monseigneur.
— Il est votre père, votre frère, votre parentt
— Le père de mon fiancé, monseigneur.
— Pourquoi n'est-il pas venu lui-même? A-t-il craint que nous ne lui refusions l'accueil et les égards qui sont dus au talent?
— Hélas! monseigneur, il est enfermé dans les prisons de la ville.
— Enfermé ! De quoi l'accuse-t-on ?
— D'hérésie et de rébellion au roi. — Le front du connétable se rembrunit. Marihe poursuivit d'une voix animée : — Mais il n'est point coupable, je vous le jure, monseigneur ! Maître Bernard a toujours placé au premier rang dans son cœur Dieu et le roi, et sa piété n'a d'égale que sa fidélité envers son souverain.
Le duc l'interrompit brusquement :
— Savez-vous, jeune fille, que vous vous êtes chargée inconsidérément d'une mission bien hardie?
— Ce n'est point inconsidérément que je suis venue i vous, monseigneur, — répon<lit Marihe d'un ton ferme, — et la mission que je remplis, j? me la suis donnée moimême ; c'est un devoir sacré dont je m'acquitte. Il appartenait à une nile d'employer ses forces à réparer le mal causé par son père à des iiinocens, comme il appartient à un duc de Montmorency d'employer son pouvoir à faire triompher la just'/e.
Le connétable fixa un instant sur Marihe ce regard riîdo sous lequel tremblaient les plus audacieux.
— Nous sommes ici, en etTet, pour assurer le triomphe do la justice, — dit-il ; — nous écouterons donc jusqu'au bout ce que vous avez à nous dire ; mais prenez garde que votre récit soit conforme de tout point à la vérité. — Ce récit, dont toutes les circonstances sont connues du lecteur, Marthe le lit sans hésitation. Seulement elle rougit un peu en parlant de Thierry, qu'elle ne pouvait se dispenser de mettre en scène, Thierry jouant un certain rôle dans l'histoire, à raison de son amour, une des causes probables de l'acharnement et des cruautés deMarcadau. Le connétable écouta Marthe avec une attention soutenue. Lors(]u'elle eut achevé do 'parler, il lui dit ces mots : — C'est bien : nous aviserons.
Et il la congédia sans lui permettre de saisir sur sonf impassible visage un signe auquel elle plit rattacher une crainte ou une espérance.
I.orsi]ue Marthe fut sortie, un des magistrats se leva après avoir consulté ses collègues.
— Nous supplions monseigneur le connétable, — dit-il,
— de ne point donner à ce qui vient de se passer plus d'importance qu"il ne convient. Evidemment, ce coup de théâtre a été imaginé et préparé pour surprendre la religion de monseigneur, et nous pensons que, pour prévenir le retour de semblables tentatives, il serait sage de presser le départ des prisonniers pour Bordeaux. Si donc monseigneur le connétable veut bien nous donner ses ordres...
Loduc fronça le sourcil et lança au magistrat un regard qui mit fin <iu in?me coup à son impatience et à l'intempérance de sa langue.
— Les prisonniers ne seront point conduits àBordeau'^,
— dit-il d'un ton bref; — j'entemls exammer rall'uiro moi-mt^me. La séance est lovée, messieurs 1
Pendant que le connétable fermait ainsi une séance à peine ouverte, Marthe était allée rejoindre la dame de Ponts, qui l'altendalt dans son appartement.
— Eh bien I clière petite?
— Ah I maiiamo, quelle figure et quel regard! Les malheureux sont perdus 1