PREMIÈRE PARTIE
LES DISTRACTIONS DE LAUnEHTINB.
— Je n'aime pas, Rosalie, qu'on s'arrPte derrière moi, à la promenade, surtout lorsque c'est pour causer avec de certaines personnes.
— Vous l'avez reconnue, mon oncle? — répond Rosalie d'une voix pleine de douceur; — la pauvre Marthe est pourtant bien changée!
— C'est vrai ; elle porte un vêtement aussi mi.sérable qu'elle a le visage décharné. A qui la faute? C'était une bonne ouvrière : elle gagnait de quoi se suffire ; elle eût fini par rencontrer un honnête homme qui l'aurait épousée. Mais ces demoiselles sont si pressées d'entrer en ménage qu'elles s'inquiètent peu d'y entrer par la bonne porte. Marthe a justement choisi la mauvaise. Son brave homme de père, le vieux Grimblot, en est mort de chagrin. Le carrier avec qui elle demeurait n'a-t-il pas été tué?
— Hélas oui, et ce malheur est arrivé au moment oii Marthe allait devenir sa femme ; ils avaient fait afficher leurs bans.
— Preuve frappante qu'il n'y a point d'excuse pour la jeune tille qui tombe en faute.
— Et pourtant Marthe avait eu raison de croire à la sincérité d'une promesse do réparation, dont un accident a pu seul empêcher l'efiet.
— Marthe avait eu tort, mademoiselle, de ne point prévoir que la chute d'une pierre pouvait>anéanlir du même cou|i la réparation et le réparateur... Enfin c'est aujourd'hui une fille déshonorée, (;!, par respect pour moi, si ce n'est pour vous, Uosalle, vous voudrez bien vous dispen.ser à l'avenir d'adresser la parole à une telle créature, et par-dessus tout de vous laisser accoster par elle en public.
— Croyez, mon onele, que je n'avais nullement l'intention de vous ofi'enser. J'ai eu pitié do Marthe parce que | je me suis souvenue que vous aviez été l'ami do son père»
— Grimblot jouissait de l'estime générale, je me faisais honneur di! son amitié; Marthe a démérité, je ne la connais ()lus. Si elle se trouve sur mon chemin, je détourne la tète; je craindrais qu'un salut d'elle suffît pour faire déleindrc sa honte sur moi. J'aime à croire, Rosalie, que vous no mo donnerez point l'occasion de revenir sur ce sujet.
— Non, mon oncle.
Le père Froget (c'est le nom de l'oncle), fait quelques pas eu gardant le sdence; puis il reprend :
— Elle est donc bien malheureuse, cette Marthe?
— Je suis si\re ijue, si vous l'aviez entendue, .ses larmes vous auraient touché. Figurez-vous, mon cher oncle, que c'est pour olle le moment do la morte saison, que touli's ses res.sources sont épui.sées, (ju'on refuse partout de lui fair(< cr(''dil, même chez le boulanger, et qu'elle a un enfant au berceau, un enfant malade !
— Un enfant!
— Elle s'est adressée, comme dernier recours, au bureau de bienfaisance do soo arrondissement ; on n'a pas
V encore pu l'admettre.
ETIENNE GIRAUD
— On a eu raison ; les bureaux de bienfaisance ne sont pas faits pour assister l'inronduite...
— Oh I ce n'est pas votre cœur qui parle...
— Mon cceur. mademoiselle, mon cœur n'a rien h voir là-dedans; c'est une affaire de raisonnement. Aussi, comme je vous crois très peu susceptible de raisonner, je ne serais pas du tout surpris que votre premier mouvement ait été de délier les cordons de votre bourse.
— J'ai donné, je l'avoue, le peu que j'avais, et je n'ai jamais tant regretté d'être pauvre. Vous eussiez été à ma place que vous auriez agi comme moi.
— Non, mademoiselle, non. Je fais mes aumônes avec discernement. Dieu me préserve de fournir des encouragemens au désordre et au vice I
Nouvelle interruption, pendant laquelle Rosalie peut entendre à deux ou trois reprises son oncle marmotter entre les dents ;
— Dn enfant malade!... Point d'ouwage!... Plus de crédit !... — A la suite de ces exclamations, si l'on peut appeler ainsi des sons à peine perceptibles, le père Froget glisse une Je ses mains dans une des poches de son gilet : — Rosalie?
— Mon oncle ?
Une pièce de dix francs passe mystérieusement de la poche du père Froget dans la mains de Rosalie.
— Tu feras parvenir ceci à Marthe.
— Oui, mon oncle... Mon Dieu ! que vous êtes bon !
— N'oublie pas surtout qu'elle doit ignorer de qui lui vient ce secours, et que je te défends de le lui porter toimême.
Celte recommandation n'empêche poini Rosalie de retenir la main de son oncle pour la porter avec effusion à ses lèvres.
C'est une belle physionomie que celle du père Froget. Son front dégarni, son nez aquilin, sa bouche d'un beau dessin et d'une expression sérieuse, son menton fermement accusé, ses rares cheveux blanchissans, l'ovale un peu allongé de son visage, formeraient un ensemble d'nn aspect imposant, si le caractère sévère n'en était tempéré par le regard doux et bienveillant de ses petits yeux gris. Il est d'une taille élevée et bien prise, et il tient sa tête haute, ce qui le grandit encore. Ancien sous-officier, il a conservé la démarche et la cambrure mililaire. A la boutonnière de son paletot, fermé jusqu'au menton, cstjnoué un ruban rouge qui concourt, avec la fierté de son maintien, à commander la considération et le respect.
Avant d'entrer au service, le père Froget avait travaillé chez un des plus forts tapissiers de Paris. A son retour de l'armée, il s'était présenté chez son ancien patron, qui, ayant éprouvé déjà son zèle, son intelligence et l'extrême délicatesse de ses senlimens. n'avait point hésité à lui eonfler le poste de contre-maître.
Vingt-cinq années d'un travail assidu et d'une conduite constamment honorable n'ont point été stériles pour le père Froget : il a des épargnes à travers lesquelles il regarde sans trop d'etïroi la vieillesse approcher; il peut permettre à sa flile de se passer ces mille petites fantaisies de toilette sans lesquelles une jeune personne ne se croirait jamais sufQsamment jolie; il soutient une nièce, jeune orpheline que lui a léguée son fière, et il trouve encore le moyen de faire de temps à autre, à la grande joie de sa nièce et de sa fille, les frais d'une partie de plaisir, tantôt à la campagne, taniôt au spectacle. Le seul regret qu'il éprouve dans ces circonstances, c'est que la mort, en lui enlevant une épouse hicn-aimée, ait fait un Tide dans ce divertissement comme dans son ménage.
Est-il nécessaire, aprè-s la scène qui vient d'être reproduite, d'ajouter, pour compléter le portrait du père Froget, que les deux traits marquans de son raractère, sources de fréquentes contradictions entre ses paroles et ses actes, sont une susceptibilité excessive en ^-e qui touche l'honorabilité, et une bonté de cœur qui no lui permet jamais d'être sourd à quelque misère que ce soit?
Deux jeunes Ûlles et une jeune homme accompagnent le
père Froget sur la roule de Sceaux, où les conduit lo digne contre-maître, dont c'est la fête ce jour-là.
Rosalie, cette nièce tju'il a recueillie, est d'une taille moyenne et bien prise ; sa chevelure est plutôt chAtaine que blonde ; son teint, autrefois d'une fraîcheur éblouissante, est devenu depuis quelque temps un peu pAle, ce qui, du reste, s'accorde parfaitement avec un certain air do mélancolie et de langueur qui date de la même époque. Les traits de son visage n'ont d'ailleurs rien que de très ordinaire :ils n'attirent point de prime abord l'attention des jeunes gens. Cependant, lorsque le regard s'y est arrêté une fois par hasard, il ne s'en détache pas aisément. C'est que, pour aller au cœur, le charme de la physionomie vaut bien celui des formes matérielles, et que si la beauté consistait dans lo reflet de la candeur, de la bonté, de tous les sentimens généreux, nulle jeune fille n'aurait le droit de se croire plus belle que Rosalie, pas même celle qui est au bras d'un jeune homme un peu plus loin sur la roule.
Cette dernière est la fille du père Froget; on l'appelleLaurentine. Toutes les séductions extérieures, elle les réunit. On ne sait ce qu'on doit le plus admirer de sa chevelure de jais, tranchant sur l'albâtre de son front, du dessin irréprochable de ses lèvres rouges comme des cerises, de la ligne grecque de son nez, de l'arc parfait (|ue forment ses sourcils, ou des longues paupières sous lesquelles scintillent les feux de ses grands yeux noirs. Les contours de son visage sont pleins de grâce et d'harmonie. Si nous ajoutons que cette tète, chef-d'œuvre de la nature, surmcnte un buste admirable, que la finesse de la main ne laisse rien à désirer, et que le pied est d'une petitesse et d'une élégance aristocratiques, nous n'aurons donné qu'une idée encore très incomplète des perfections physiques de Laurentine. Au moral, il faut décompter : peu de jugement, encore moins de sensibilité, et beaucoup de coquetterie. C'est une âme de pacotille dans un magnifique fourreau.
Comme c'est tout d'abord le fourreau qui frappe les yeux, on ne s'étonnera pas que Laurentine absorbe toute l'admiration du jeune homme qui lui donne le bras. Quoique perdu dans l'auréole de sa compagne, ce jeune homme peut cependant passer pour un beau garçon. Il a des traits mâles et réguliers; sa taille dégagée annonce à la fois la souplesse et la force. On devine, aux indices de sa complexion, l'ardeur de son caractère et l'enthousiasme do son esprit. Cet enthousiasme et celte ardeur sont en ce moment concentrés dans son regard, qu'il ne cesse de tenir attaché sur la belle Laurentine. Il a vingtdeux ans, et se nomme Etienne Giraud ; ^1 est ouvrier dans l'atelier où le père Froget est contre-maître.
Pendant que Rosalie se tient à côté de son oncle, silencieuse depuis que l'entretien sur Marthe a été clos, soupirant parfois comme si elle avait un secret chagrin, et les yeux baissés comme pour fuir la vue de quelque déplaisant spectacle, suivons un ins'ant Etienne et Laurentine, dont le dialogue ne ressemble pas mal à ce jeu de société qu'on appelle les propos discordans.
— Si vous saviez, Laurentine, avec quelle impatience j'attends que chaque semaine de travail soit écoulée pour arriver au dimanche I Et pourtant je sais encore, dans les longues journées de travail, me créer une sorte de bonheur en me représentant sans cesse lo plaisir qui m'est réservé pour le jour du repos.
— Oh! Jes jolies fleurs que ces bluetsl —interrompit la jeune fille; — je veux, quand nous nous arrêterons, en cueillir assez pour faire une couronne ; cela sied dans les cheveux.
— Quelle fleur ne vous siérait pas? — dit Etienne ; — mais je défie toutes les couronnes du monde de rien ajouter h votre beauté. Qui mieux que vous pourrait se [lasser de parure'? Vous n'aviez, lorsque je vous vis pour la première fois, qu'une robe d'indienne avec un simple fichu de mousseline, et votre image ne s'en est pas moins gravée dans ma mémoire de manière à n'en jamais sortir.
MOLÉRI.
— Ah ! que voilà une charmante petite b^te ! — s'écrie Lanrentine en ayant l'air d'admirer la monture d'un cavalier qui vient "de les devancer, suivant la route dans la même direction.
Le cavalier, qui a sans doute entendu le compliment, ralentit le pas et semble prendre plaisir à prolonger une admiration tjui le flatte.
— Mon Dieu ! Laurenline, qu'avez-vous donc aujourd'hui?— demande Etienne avec un léger mouvement d'impatience.
— Toutes réflexions faites, je mf'lprai des coquelicots parmi les bluots : ce sera d'un effet p us riche.— Etienne, quoiqu'il essaye de se contenir, ne peut empêcher le sang de monter à ses joues et de les colorer d'une leinte un peu vive. Laurenline le regarde d'un air élonné. — Il me semble, — dit-elle, — que ce serait plutôt à moi de vous demander ce que vous avez. Eiienne. pourriez-vous ni'expliquiT le motif de cette ainialile colère?
— Le molif 1... Depuis que vous avez accepté, comme par grâce, le bras que je vous ai offert, n'avez-vous pas affecté un air de distraction qui me désespère? Avezvous répondu à une seule de mes paroles? Avez-vous même daigné les écouler?
— Le beau grief pour en faire tant de bruit! Mais ce que vous médites aujourd'hui ressemble si fort a ce que vous m'avez dit déjà les dimanches précédens, qu'il me faudrait y répondre absolument de la même façun; et je n'ai pas comme vous. Eiienne, le bonheur de trouver du plaisir à répeter vingt fois les mêmes choses.
— C'est que mes paroles, à moi, Laurenline, sont l'expression sincère de ma pensée, et que ma pensée ne change point... Ah ! — poursuit-il, les yeux presque voilés par des larmes qu'il s'elforce de retenir, — vous seriez tout auiro si vous pouviez douter de ce (jue vous me faites soulfriri
Il y a en effet dans sa voix un tel accent de douleur que Laurentine cède involontairement à un mouvement de pitié.
— Vous êtes un enfant 1 — lui dit-elle. — Oubliez une taquinerie que je regrette ; je n'ai pas eu l'intention de vous faire de la peine.
— Quel étrange pouvoir vous avez sur moil — s'écrie Etienne, que cette excuse transporlt^. — Wun mot, vous me plongez, à votre gré, dans le ravissement ou dans l'afnicjion : toul à l'heure les larmes me suffoquaient, et me voici maintenant d'une gaieté à faire des folies I — Dans ce moment, le cavalier dont la monture a provoqué l'exclamation admirntive de Laurentine revient ^ur ses pas et croise nos deux jeunes gens. Laurentine se détourne et le suit (juelqne temps des yeux. Le visage d'Elietine se rembrunit de nouveau : — Il est bien heureux, ce cheval! Vousnecraignez pas de répéter pour lui vos regards.
— C'est probablement parce qu'il en vaut la peine, — réplique élourdiment la jeune fille.
— Ou peut-être aussi parce que le cavalier ne vous déplaît pas. — ri()oste le jeune homme avec amertume.
— Décidément, monsieur, vous êtes insupportable aujourd'hui !
Et Laurentine, dégageant son bras, va se suspendre,') celui de son père, tandis qu'Etienne, rongeant son frein, se tient morni^et laciturneà celé de Rosalie, qui, devinant ce qui se passe, jette alternativ(Mnent un regard de compassion sur lui et un regard de reproche sur sa cousine.
Celle-ci affecte une vivacité de babil qui, en amusant le père Froget, éloigne de son esprit tout soupçon île querelle, mais qui ne l'empêche pas, elle, de jeter un coup d'œi! en arrière, ni do s'apercevoir que le cavalier vient encore de tourner bride et les suit à dislance.
On arrive ainsi dans la grande rue do Sceaux. Lh, le père iMogcl passe en revue tous les restaurans, et arrête son choix.
Quant au cavalier, il fait halte et descend de cheval à la porte d'un antre restaurant tout proche de celui où le père Froget vient d'entrer.
lA FOSSE BASr*.
Le repas se ressentit au début de la disp'^sition diverse d'esprit où se trouvaient nos convives; il ne brilla point par cette franche gaieté qui fait le principal assaisonnement des dîners du bourgeois de Paris à la campagne- Cependant le vin. par extraordinaire, était naturel, et le; mets étaient accommodés de façon à donner une idée salis aisante des talens culinaires du Véry de l'endro t. Mais quand vint le second service, les visages commencèrent insensiblement à se dérider. Le père Froget, descendu de son éternelle gravité, donna l'exemple. La pelile moue de Laurenline fit place à de charmans sourires, dont un ou deux allèrent s'égarer du côté d'Etienne. Le front du jeune homme, sombre comme un ciel orageux, s'éclaircit et devint rayonnant. Il n'y eut que Rosalie qui fit ombre au tableau, bien qu'elle essayât de se mettre à l'unisson ; il est vrai de dire que, si parfois ses lèvres s'entr'ouvraient pour payer à la gaieté commune au moins le tribut d uu demi-sourire, elle ne brillait guère plus par le mérite de l'à-propos qu'un musicien qui bat la mesure à contretemps.
Après le dîner, on mit à exécution le projet fo'-mé depuis longtemps d'une promenade dans la fosse Basin.
Située à peu de distance de Sceaux, entre Fontenayaux-Roses et le Plessis-Piquet, la fosse Hasin est une des rares beaulés des environs de Paris que n'a pas encore gâtées la main du s|ieculaleur. Elle offre, en miniature, dans un étroit espai.-e et sur une longueur d'un kilomètre environ, tous les aspects, tous les accidens de terrain d'un Col des Pyrénées ou d'une gorge des .\lpes. Encore un peu de temps et la fosse Basin subira peut-i'^re, hélas! le sort de la châtaigneraie d'Aulnay : ses collines pittoresques nivelées en salles de bal, ses mystérieux réduits transformés en bruyantes guinguelles, ne seront plus qu'une succursale de Robinson; le lecteur recueilli, le poète rêveur, le jeune couple, ami de la solitude et du silence, y seront remplacés par une cohue de buveurs et de grossiers danseurs. Semblable à la tache d'huile, la spéculation gagne, gagne tonjours; elle aura bientôt gâté jusqu'au dernier site champêtre, jusqu'à la dernière bande de verdure.
Nos promeneurs, arrivés à la fosse Basin, commencèrent par explorer d'une extrémité à l'autre ce délicieux .«.entier dont les sinuosités circulent tantôt dans l'onibre, tantôt inondées de luniiére, selon que se rapprochent ou s'écartent les somm(>ts des collines dont il est bordé. Puis le père Froget s'élendit sur un tapis de gazon en pente qui semblait placé là tout eiprès pour invilcr lepa.s.santà v faire la sieste. Rosalie s'assit à côté de son oncle, suivant de l'œil les lignes imaginaires que, sous l'impulsion d'une main distraile, le bout de son ombrelle dessinait sur l'herbe à ses pieds. Quant à Laurenline, elle prit sa course avec la li'gèreté d'unr biche, et se mit à gravir une colline, défiant Etienne de la suivre.
Pendant que .se poursuivaient les deux jeunes gens, que le père Froget dormait et que Rosalie rêvail, le ciel s'était obscurci: un nuage épais descendait et sendilait s'étendre à mesure qu'il approchait de la terre ; de ses flancs s'échap[ièrent de larges gouttes de pluie; en même temps écla la un coup de toimerre, suivi de grondemens prolongés. Le nuage creva, et l'averse tomba si violente qu'une vingtaine de promeneurs, disséminés dans la fosse, se mirent aussilôt à courir de tous les côtés, cherchant pour s'abriter, celui-ci un arbre touffu, celui-là un rocher surplomblant, cet autre une grotte, ce qui valait encore
ETIENNE GIUAUD.
mieux : malheureusement, il y a peu de groUes dans la fosse Bas] n.
Quand un rayon do soleil eut annoncé la fin de l'orage, on vit les fugitifs sortir de leurs retraites, se reformer en groupes et reprendre leurs jeux ou leur promenade- Etienne rejoignit le père Froget et Rosalie, qui s'étaient réfugiés sous une espèce de voûte au pied d'une colline.
— Laurenline n'est pas avec vous t — s'écria-t-il étonné.
— Je vous croyais ensemble, — répondit le père Froget.
— Elle s'était cachée, et je la cherchais au moment oii l'orage a éclaté. Où peut-elle être ?
— Si vous l'appeliez, mon oncle, — dit Rosalie.
Le père Froget appela Laurentine ; il avait la voix forte, et son appel dut retentir dans toute l'étendue de la fosse Basin.
Ce fut inutilement. Aucune réponse ne se fît entendre.
— Courons à sa recherche ! — fit Etienne inquiet.
— Séparons-nous afin de perdre moins de temps, — dit le père Froget, que gagnait aussi l'inquiétude; — cherche de ce côté, Etienne; nous irons de celui-ci, Rosalie et moi; rappelle-toi ce sycomore, il sera notre point do ralliement.
Le père Froget et sa nièce fouillèrent sans succès tous les recoins de la partie qu'ils s'étaient réservée.
Etienne, de son côté, commençait à désespérer de réussir dans ses perquisitions, lorsque, à travers un buisson d'aubépine, il entrevit dans l'ombre d'une grotte à micôle une robe qu'il crut reconnaître pour être celle de Laurentine. Il liésita d'abord; la grotte n'était guère qu'à une centaine de pas du lieu où le père Froget avait appelé sa fille ; comment supposer que celle-ci eût pu ne pas l'entendre 'f
Cependant, pour n'avoir rien à se reprocher, il se mit à gravir un petit sentier qui le conduisit dans le voisinage de la grotte.
Un bruit de voix parvint alors à son oreille.
— C'est Laurentine que j'entends , — se dit-il ; — mais elle n'est pas seule I
Et, la curiosité le poussant, cette curiosité d'instinct qui ne manque jamais de s'éveiller dans les circonstances où il vaudrait peut-être mieux ignorer que savoir, Etienne s'arrêta pour écouter ce que l'on disait dans la grotte.
— De grâce, Laurentine, — c'était en ce moment une voix d'homme qui parlait, — ne me repoussez pas avant d'avoir entendu ma justification !
— Il n'en est point de possible. — Cette fois, c'était la voix de Laurentine. — La lettre que vous m'avez écrite il y a huit jours, que j'ai eu l'imprudence de recevoir et la faiblesse de lire, m'avait donné une autre idée de vossentimcns. Après ce que je viens d'entendre, je ne commettrai pas liu moins la faute de la garder ; la voici, reprenezla; et que cette première rencontre, dans laquelle je n'ai pas à me reprocher d'avoir été de complicité avec vous, soit aussi la dernière, je vous en prie.
— Vous rétracterez ce cruel arrêt, auquel ne m'avait point préparé votre langage de tout à l'heure, — répondait la voix d'homme avec un accent passionné; — vous le rétracterez, Laurentine, si votre coeur n'est pas fermé à toute pitié pour l'amour le plus tendre.
— Tout à l'heure, — répliquait Laurentine, — je pouvais croire encore que la délicatesse de vos scntimens répondait à celle de votre style. Vous m'avez détrompée; je ne dois pas, je ne veux pas vous écouter davantage. N'essayez pomt de me retenir, vous me mettriez dans la nécessité d'appeler mon père, qui n'est pas loin, vous le savez.
— Laurentine... Laurentine... un seul mot, je vous en conjure !
— Laissez-moi, monsieur, laissez-moi !
Etienne paraît tout à coup à l'entré» de la grotte, les yeux étincclans d'indignation.
Quel est son élonnement! Il a devant lui le cavalier que
Laurentine avait si complaisamment regardé sur la route do Sceaux 1 Cette vue ne fait qu'accroître sa colère.
— Insolent I — s'écrio-t-il. Et , le saisissant par le bras, il le repousse si rudement vers le fond do la grotte, qu'il l'envoie heurter en trébuchant contre lo rocher. Le premier mouvement de Laurentine a été de s'élancer audevant d'Etienne comme au-devant d'un libérateur. Tous deux ont déjà gagné l'entrée du sentier, lorsque l'inconnu, revenu d'un premier moment do surprise, se relève et court à leur poursuite d'un air menaçant. — Descendez ce sentier, — dit Etienne à Laurentine; — quand vous serez au bout, vous apercevrez à quelque distance un sycomore : c'est là que vous attendent votre père et votre cousine.
Laurentine obéit.
Etienne alors se retourne vivement, et, les genoux ployés, les bras ouverts, l'œil alerte, se campe solidement sur ses jambes pour recevoir l'attaque de l'ennemi.
Celui-ci s'arrête et regarde l'ouvrier avec un sourire dédaigneux.
— Celte manière, — dit-il, — peut être en grande estime sur la voie publique ; ce n'est pas la mienne.
Etienne rougit, puis se redresse.
— J'aurai celle qu'il vous plaira, monsieur. L'inconnu tire de sa poche un porte-visite et y prend
une carte qu'il présente au jeune ouvrier.
— Voici mon adresse ; veuillez me donner la vôtre.
La confusion d'Etienne redouble; il n'a point de carte.
Mais il songe au carnet qui lui sert à inscrire ses heures supplémentaires de travail ; il en détache un feuillet, sur lequel il conanence à écrire l'adresse de son domicile.
Tout à coup il s'arrête :
— Oh ! non, pas celle-là 1... Et ma mèrel L'inconnu fait un geste d'impatience :
— J'attends, monsieur !
Une autre adresse est écrite par Etienne ; c'est celle de son atelier.
— Mes témoins iront demain s'entendre avec les vôtres, — dit l'inconnu en s'éloignant.
Etienne reste un moment immobile et pensif.
— Elle ne m'aime poinl, — se dit-il, — elle ne m'aimera jamais !...
Soucieux et découragé, il reprit à pas lent le chemin du svcomore.
tA CHUTE DE CHEVAL.
Laurentine tenait de son père un orgueil qui était l'an-» tidote de sa légèreté
L'orgueil est, pour une femme, à la fois un danger et une sauvegarde : un danger, car elle y puise la conviction qu'il n'est point de position si élevée que sa beauté ne lui donne le droit d'y prétendre ; une sauvegarde, en ce (pi'il la détourne de faiblesses plus propres à ruiner qu'à réaliser ses pensées d'élévation.
Il faut toutefois reconnaître que celle sauvegarde devient d'une efficacité douteuse quand l'ennemi emploie les armes déloyales de la ruse et de la trahison, ou lorsqu'il trouve un auxiliaire dans le cœur même do la personne attaquée. Mais ce dernier péril n'était pas à redouter pour Laurentine. Son cœur, dépourvu de sensibilité, ne tenait guère plus de compte do l'amour de l'homme du monde (jue do celui du pauvre et simple ouvrier ; et la recherche du premier, pour obtenir un moment la jiréférence, u'a,-
MOLÉRI.
vait eu à ses yeui d'autre mérite que celui de répondre à son ambition.
Etienne a rejoint le père Froget que tous ces retards im[iatientenl; Laurentine qui n'a pas dit un mot de la scène i]ui vient d'avoir lieu, et Rosalie dont les yeux semblent toujours chercher le mot d'une énigme dans ceux du jeune homme et de sa cousine.
— Eh I bon Dieu I — s'écrie le père Froget en remarquant l'air sombre d'Etienne, — que tu nous apportes un Irisle visage, mon garçon ! Je vois ce que c'est : vous venez encore de vous disputer, Laurentine et toi, et, tandis qu'elle s'empressait d'accourir à nous, tu es resté eu arrière comme un boudeur... Allons, allons, qu'on se raccommode, et mettons-nous en route.
— Je ne demande pas mieux, — dit Laurentine ; — donnez-moi votre bras, Etienne.
Elle s'empara du jeune homme et hâta le pas, de manière à devancer son père et Rosalie.
Lorsqu'elle se crut à une distance suffisante pour ne pas être entendue, elle ralentit sa marche.
— Etienne, — dit-elle d'une voix émue, — que s'est-il passé entre vous et monsieur Lionel ?
— Ah! il se nomme Lionel I C'est un nom distingué, — fit Etienne.
— Peu importe son nom ; répondez-moi.
— Il ne s'est rien passé que de très simple ; j'ai parlé raison à ce monsieur Lionel, il m'a compris, et nous nous sommes quittés fort tranquillement.
— Vous ne me trompez pas?
— Pourquoi vous tromperais-jo? — Et, avec un ton d'assurance qui éloignait toute idée de mensonge, il ajouta : — Ce que je vous dis est exactement vrai.
Laurentine se recueillit quelques instans et reprit :
— Je vous dois une explication, Etienne, au sujet do la scène regrettable dans laquelle vous êtes intervenu.
— Je ne vous en demande pas, mademoiselle.
— Lo ton do cette ré[ionse me démontre au contraire qu'elle est indispensable. Je ne veux point que vous puissiez porter sur ma conduite un jugemcQt plus sévère qu'elle ne lo mérite.
— Puisque vous y tenez absolument, je vous écoute. Le fait est que son dédain était pure aUVclalion, et que,
isi Laurentine l'avait pris au mot, il en aurait été fort dépité.
— Je connais monsieur Lionel depuis quinze jours seulement, — dit la jeune fille, dont la voix ordinairement enjouée avait pris un accent sérieux et triste. — De la fenêtre auprès de laquelle je me tiens assise pour travailler, je le voyais passer dans la rue, à tout instant de la journée, sur le trottoir opposé à notre maison, et jetant de mon côté des regards dont le seusétait facile h deviner. Je vous avouerai, car je veux être d'une franchise entière avec vous, Etienne ; je vous avouerai ({ue la bonne nnne, l'élégance, les manières dislinguées de ce jeune homme me disposèrent à juger de lui favoralilenient, et que la pensée ne me vint pas de tenir ma fenêtre fermée pour couper court à ses assiduités. Un do ces jours derniers, je sortis lo matin pour aller renouveler mes provisions de mercerie dans un magasin voisin ; je fus accostée par un commissionnaire chargé probablement de guetter la première occasion, et (jui me remit une lettre. Elle était de monsieur Lionel, qui m'y faisait l'aveu de son amour dans les termes les plus respectueux. Je couviindrai encore que la lecture de cette lettre me confirma dans la bonne opinion quo j'avais conçue de celui qui me l'adressait. J'entrevis aussitôt la possibilité d'un mariage honorable, flatteur pour l'amour-propro de mon père et pour le mien, et, comme j'étais libre do tout engagement...
— Libre! — interrompit Etienne.
— Je no crois pas, — répliqua vivement Laurentine, — qu'aucune manifestation do ma part, et encore moins aucune promesse ait jamais donné k quelqu'un le droit de file reprocher mon union avec une autre personne comme uo manque do foi.
— C'est vrai, — fil Etienne en soupirant. Laurentine poursuivit :
— Je me livrai donc à des espérances qui me semblaient fondées, et j'attendis ini|iatiemment que monsieur Lionel voulût bien m'hnnorer d'une déclaration positive de ses intentions. Lorsque nous le rencontrâmes ce matin sur la route, je compris qu'il y était pour moi, qu'il avait pour but d'épier et de saisir quelque occasion propice de m'entretenir. Je résolus de m'y prêter autant que cela dépendrait de moi; et voilà pourquoi vous nous avez trouvés ensemble sous cette grotte, où, me voyant seule, il s'était empressé de me joindre au moment de l'orage. Mais je n"ai pas été longtemps à reconnaître combien je m'étais abusée. Ses intentions, il me les a déclarées en effet, et il y a mis l'emphase d'un homme convaincu que l'argent est tout, que l'honneur n'est rien. C'était à ce sujet que je lui témoignais mon indignation lorsque vous êtes arrivé, Etienne.
— Le misérable !
— La seule faute que j'ai commise en tout cela, c'est de m'ètre attiré par ma crédulité une offense qui, sans mo toucher au cœur, a pourtant blessé profondément ma fierté. Aussi ai-je pris la ferme résolution de ne plus regarder au delà de la sphère où je suis née, de ne jamais donner à un homme, quel qu'il soit, le prétexte d'une seconde insulte de dite espèce.
— Vous avez un honnête cœur, Laurentine, — dit Etienne en lui serrant la main. Et il ajouta, les yeux fixés sur elle avec tristesse : — Pourquoi faut-il que dans ce.<j explications, dont la franchise vous élève à mes yeux, je trouve aussi la preuve de votre insensibilité? Pour un simple rêve d'ambition, vous fouliez aux pieds un amour vrai, di'voué, profond...
— Etienne, — interrompit Laurentine, — je n'aurai pas la dissimulation de vous répondre que cet amour, je ne l'avais point deviné dans vos regards, dans vos paroles, dans mille attentions dont vous n'avez cessé do m'enlourcr; mais enfin vous m'en parlez sérieusement aujourd'hui pour la première fois, et il serait injuste à vous do m'accuser de trahison.
— C'est encore vrai, — pensa Etienne.
— Jai souvent interrogé mon cœur, — continua Laurentine; — je l'mterroge encore en ce moment, et il me répond qu'un frère ne serait pas plus aimé de n oi quo vous rôles. Oui, mon amitié vous est acquise, une amitié sincère. Quant fi di^ l'amour, je n'en ai point ; je ne crois pas être l'aile pour en éprouver jamais. Contentez-vous donc, Etienne, de mon amitié ; n'exigez pas au delà de ce que jr puis offrir.
— Oh 1 si vous vouliez me confier le soin de votre bonheur! — s'écria Etienne d'un ton pénétré, — cette amitié me suffirait, Laurentine, dans l'espoir qu'h force d'amour je parviendrais h la transformer un jour en un a^ntiment plus tendre. — Laurentine voulut répondre; elle hésita, Etienne interpréta favorablement celte hésitation et s'enbanlil : — Autorisez-moi d'un seul mot, et, dès aujourd'hui, je sollicite le consentemeni de votre père.
— Aujourd'hui "... Non, laissez-moi me connaître encore m eux ; je veux étudier mon cœur et m'assurer que [ilus tard il n'aura rien à reprocher h ma précipilation... Etienne, accordez-moi quelques jours.
C'était pour Etienne un si grand (las de fait, un premier succès qui dépassait si fort ses espérances du moment, que, .s'il l'avait osé, il se serait mis, au beau milieu de la route, à genoux devant Laurentine pour la remercier.
Ils continuèrent démarcher en avant, muets et rôveurs; Laurentine réfléihis-Mit froidement sur les raisons qui devaient déterminer sa conduite avenir; Etienne bSfissait des châteaux en Espagne.
Un homme à cheval passa près du jeune couple, fit en le regardant un geste de colère, et, pressé de s'éloigner, mil sa monture au galop en lui labourant le flanc d'un Tiolent coup d'éperon.
ETIENNE GIRADD.
L'animal, poussé outre mesure, rencontra une ornière, fit un fauï (las et s'abattit.
L'homme, précipité sur le sol, jeta un cri et ne se releva point.
Le jour commençait h baisser. Nos quitro personnages se trouvaient seuissur la route ; ils coururent à l'endroit OÙ venait d'avoir lieu l'accident.
Le cheval s'était remis sur ses jambes : il attendait paisiblement son cavalier, qui avait encore la bride dans la main, mais qui ne donnait aucun signe de vie.
Etienne et Laurentine échangèrent un regard de surprise : c'était Lionel qu'ils avaient sous les yeux.
D'un second regard, ils se firent la recommandation mutuelle d'être discrets en présence du père Froget et do Rosalie.
— Le malheureux est mort I — s'écria cette dernière tout effrayée.
Le père Froget s'était baissé et avait posé sa main sur la poitrine de Lionel,
— Non, il respire !— dit-il ; — je sens battre son cœur.
— Hâtons-nous de le secourir! — fit Rosalie.
Il y avait près de là un fossé plein d'eau ; elle y alla tremper son mouchoir, et revint humecter les lèvres et les tempes du blessé, dont le père Froget tenait la tète appuyée sur ses genoux.
Pendant ce te.mps, Etienne retirait le bride de la main de Lionel et surveillait le cheval.
Laurentine aidait Rosalie avec un air d'indifTérence qui prouvait que le ressentiment d'une injure avait chez elle plus de puissance que la charité.
La nuit approchait ; il n'y avait pas une maison dans le voisinage; l'endroit où l'on se trouvait était un chemin vicinal entre Bagneux et Montrouge.
Nos promeneurs avaient choisi ce chemin pour échapper à la poussière de la grande route. Un autre motif y avait conduit Lionel : le désir d'éviter la rencontre que justement il venait de faire, et qui, dans les circonstances présentes, ne pouvait que lui être désagréable.
— C'est une fatalité ! — dit le père Froget ; — si nous étions sur la grande route, nous aurions du moins la ressource d'attendre le passage d'une voiture. Nous ne pouvons pas rester ici toute la nuit.
— Ni laisser mourir ce pauvre jeune homme faute de soins, — se hâta d'ajouter Rosalie.
Etienne avait un bon cœur ; il ne voyait plus dans Lionel, eût-il été son plus mortel ennemi, qu'un être souffrant auquel il devait assistance et protection.
— S'il en revient, — pensait-il,— il sera toujours temps de régler notre compte.
Il se souvint de la carte qui lui avait été donnée. Les dernières lueurs du crépuscule lui permirent d'y déchiffrar, non sans difficulté, rauresse de Lionel.
— li ne serait pas impossible de transporter le blessé chez lui, — dit-il tout haut après un instant de réflexion.
— Nous ignorons son nom el sa demeure, — objecta le père Froget.
— Je les sais, moi, — dit Etienne. Sur un mouvement que fit Laurentine, il ajouta : — C'est le fils d'un client de mon premier patron.
— Fort bien ; la question, à présent, — reprit le père Froget, — est d'imaginer un moyen de transport.
— Ce moyen, le voici, — ri'poiidit Etienne : — je vais monter à cheval ; vous enlèverez ce jeune homme dans vos bras, je vous ai vu faire des choses bien autrement fortes, vous l'asseoirez en croupe, aussi bien que possible ; vous passerez par dessous ses bras, autour de son corps et du mien, afin de le soutenir, un ou deux foulards que je nouerai sur ma poitrine, et je me charge.du reste.
— La chose n'est pas impraticable,— dit le père Froget; — on peut essayer. — Etienne sauta ei. oelle et s'affermit sur les étriers. Mais le blessé, au nioment où l'o^^ se préparait îi le soulever, fit un léger mouvement, ranimé par les aspersions d'eau fraîche que Rosalie continuait de lui
faire au visage.— Le voici qui reprend ses sens!— s'écria le père Froget ; — attendons un peu.
Lionel, en effet, revenait de son évanouissement ; mais ses facultés étaient comme frappées de stupeur; il regardait sans voir ; il paraissait chercher des souvenirs rebelles et se perdre dans la confusion de sa pensée. Tout ce qu'il put articuler de paroles raisonnables, ce fut qu'il se sentait le corps brisé.
Cet état do prostration pouvait se prolonger, et, dans une telle position, l'expédient proposé par Etienne était encore ce qu'il y avait de mieux. Lionel fut donc hissé sur la croupe du cheval. Par un mouvement instinctif, il entoura de ses bras le buste de son guide; ce qui nVniiièclia pas le père Froget, pour plus de sûreté, de les attacher solidement ensemble au moyen de deux foulards.
Le trajet fut long. Etienne avait soin de tenir le cheval au pas. Malgré cette prétautioii, le blessé eut à supporter plusieurs secousses qui lui arrachèrent des cris de douleur. Cependant l'impression de l'air et le mouvement réveillèrent peu à peu ses esprits ; la mémoire lui revint; il se rendit compte de sa situation, et, d'une voix faible, il essaya d'adresser un remercîment, puis une question à son guide.
Etienne ne répondit point. Il accomplissait un devoir ; mais ce devoir ne lui imposait pas l'obligation de subir les remercîmens ni l'entretien d'un homme qui lui était odieux.
Lionel ne s'étonna pas de ce silence : il pensa natur..!lement que le bruit des pas du cheval avait couvert les sons mal articulés de sa voix.
A l'entrée de Paris, la petite troupe se partagea. Le père Froget se dirigea, avec sa fille et sa nièce, vers le quartier Montmartre, où il avait son domicile.
Etienne gagna par les boulevards le faubourgr Saint- Germain, qu'il traversa, et s'arrêta devant une porte cochère de la rue du Bac, dans le voisinage du pont Royal.
Le concierge vint, à son appel, ouvrir la porte, et go mit à entamer, à la vue de son jeune maître, une suite d'exclamations qui menaçait d'être interminable.
-- Gardez vos hélas pour un autre moment, et venez m'aider, — fit Etienne avec impatience,
Lionel fut descendu de cheval et conduit jusqu'à son appartement, appuyé sur les épaules d'Etienne et du concierge. Deux domestiques s'empressèrent de le déshabiller et de le coucher. Ce fut alors seulement qu'il put voir et reconnaître son guide, à la clarté des flambeaux, et sa physionomie [irit aussitôt une expression de rage plutôt que de reconnaissance.
Prévenu par un des domestiques, un homme de quarante-c'nq ans environ accourut dans l'appartement de Lionel et lui prodigua les témoignages de la plus tendre sollicitude.
Etienne, regardant sa mission comme terminée, allait prendre congé, lorsque le nouveau venu le retint.
— "l^ous ne nous quitterez point, — dit-il, — avant que je sache le nom du sauveur de mon fils.
— Je m'appelle Etienne Giraud, — répondit le jeune homme avtc simplicité.
Ce nom parut produire sur le père de Lionel un effet extraordinaire,
— Giraud...! Giraud ..?—répéta-t-il d'une voix troublée, et les yeux fixés sur Etienne. Mais il se remit proniptomimt, - Quelle folie! — dit-il à demi-voix et de l'air d'un homme qui repousse une pensée absurde, — à quoi vais-jc songer là î
Etienne avait été surpris d'atwd, mais voyant que CQ premier mouvement n'était suivi d'anijimo ^'xpljrajion, ei pressé de sortir d'une maison où il se scnlait r.ial à l'aise, il salua et se retira.
MOr.ÉRT.
UNE ÉSIELTE D' ATELIER.
Le lendemain de cette promenade où s'étaient produits tant d'inciiiens, le père Froget. à son arrivée ilans l'atelier, avait les sourcils froncés, les lèvres serrées, l'œil sévère: il marchait la t?|p encore plus haut que de coukime, regardait à droite et à gauche, et paraissait chercher au milieu des trente ouvriers dont il avait la direction celui sur qui devait tomber son ressentiment.
— Ah ! te voilà, Rigobert ! —dit-il en s'arrAtant devan un jeune homme de vingt-cimi ans environ, petit, trapu, roux de cheveux, et ipii s'agitait autour d'un fauteuil avec grand bruit, en compensation sans doute du pou de besogne qu'il faisait.
Rigobert souleva imperceptiblement avec le pouce la visière de sa casquette, et tourna vers le contre-maître une figure de titi avant atteint l'flge de majorité.
— Bonjour, père Fro^'et... pas trop mal, et la vôtre?
— Je le félicite : on ne dirait vraiment pas, à voir ta mine, que tu viens de faire une maladie de huit jours 1
— Ça se peut tout de même; ah dame! voyez-vous on n'est pas long à se remplumer quand on a de la jeunesse, le collre pas trop fêlé et de la bonne tisane.
— Oui, de la bonne tisane surtout; il paraît que tu t'en es payé des quantités de litres au Grand-Vainqueur.
— Père Frogct, ou vous aura tenu des cancans sur mon compte.
— Tais-toi, vaurien! Pendant que tu te faisais passer ici pour malade, tu n'as pas désemparé, durant huit jours, descibarets do la Courtille. Voilà ce que je tiens "de ta tante, que j'ai rencontrée en venant ici ce matin.
— Ma tante, femme respeclable, je ne me permettrais point de la démentir... Rb bien ! quoi 1 après ?
— Après, malheureux ! Tu me crois peut-être d'humeur à souffrir que tu continues de donner le mauvais exemple dans l'atelier? Un atelier qu'on citait pour modèle avant le jour maudit où je fis la sottise de t'y recevoir. Détrompe-toi. Si tu ne rerois pas ton compte sur-lechamp, c'est que j'ai promis à ta bonne femme de tante de ne pas te faire chasser encore pour cette fois ; mais, à la première équipée, point de grAce! Tiens-le pour dit.
Et, pour ne pas se laisser emporter par une colère contenue à grand'peine, le père Froget se hàla de tourner les talons à Rigobert en se dirigeant vers la porte.
L'ouvrier semonce se redressa, et fit ce geste bien connu qui consiste à secouer une main en avant [lendant qu'avec l'autre on se frappe à petits coups le derrière de la tête; mais, voyant le contre-maître se retourner, il se saisit de son marteau et se mit à faire le simulacre d'enfoncer avec ardeur une pointe absente.
— En voilà une de binette ! — s'écria-til aus.sitôt que le père Froget eut disparu. — Dieu ! que ce vieux sanglier m'importune!
— Tu n'as pas volé le coup de boutoir, Rigobert, — dit un autre ouvrier : — Faire la noce huit jours de suite, et dans un moment de presse, encore 1
— Tiens, tiens 1 — fit Rigobert, — est-ce que tu vas recommencer le prône, Jean-Marie? je voudrais bien savoir do quoi tu te mêles?
— Je me mêle de trouver mauvais qu'on aille faire la noce pendant que les camarades piochent comme des galériens.
— Le fait est, — fit un troisième, — que Rigobert est un nocrur fini.
— Maglone, tu me scies le dosl... Et loi, Jean-Marie,
voudrais-tu me dire combien on l'a retenu sur ta paye?
— On ne m'a rien retenu du tout, vu que je n'ai pas quitté la besogne d'un moment, pas même l'histoire daller me rafraîchir d'un petit v*Tre de cognac.
— Eh bien! moi, c'est dilférent : à raison de ce que j'ai passé la semaine à me rincer le bec d'absinthe, on m'a retenu le tout... A chacun selon ses œuvres. De quoi te plains-tu?
— Ça me paraît judicieux, — dit Magloire.
— Si j'ai fait tort à quelqu'un, c'est à moi, — continua Rigobert ; — ça ne regarde personne, pas plus le père Froget qu'un autre. Est-ce que ça lui a ôté un centime de la poche ? Encore une fois, il me déplaît crânement, ce paroissien-là : ça fait le chien couchant auprès du patron, et, avec l'ouvrier, c'est un vrai bouledogue.
— A preuve qu'il m'est arrivé de sentir ses crocs plus souvent qu'à mon tour, — confirma Magloire.
— Je conviens qu'il y a de ça, — dit Jean-Marie; — le bonhomme est un peu dur à cuire.
— Il est raide !
— Il est bourru !
— Il est embêtant 1
— Il est tannant!
Firent, l'une après l'autre, cinq ou six voix dans l'atelier.
— Si je ne craignais pas que vous ftissiez des capons, je sais bien ce que je vous proposerais, — reprit Rigobert.
— Qu'est-ce que tu nous proposerais? — demanda Magloire.
— Il n'y a pas de capons parmi nous, — dit Jean-Marie, — tu peux parler.
— Eli bien ! les enfans, je vas vous dégoiser la chose : une supposition qu'un de nous aille ce soir, après la journée faite, trouver le patron au nom de tous, et lui dise : « Patron, nous ne voulons plus du père P'roget ; c'est à choisir entre lui et nous » ; que croyez-vous qu'il en sera ?
— Il en sera, — répondit Jean-Marie, — qu'on nous flanquera tous à la porte.
— Pardienne ! — appuya Magloire.
— Est-ce que c'est possible, tas de fichus bêtes? — dit Rigobert. — La besogne presse, pas vrai? la commande est forte ; il y a un dédit. Trente ouvriers, ça ne se rencontre pas d'une heure à l'autre, et le patron, qui le sait aussi bien que nous, enverra le Froget aux cinq cents diables plutôt que de renoncer au bénef.
— Je trouve de nouveau le raisonnement judicieux, — dit Magloire.
— Je ne dis pas non, — fil Jean-Marie.
— L'affaire pourrait marcher eu égard à la circonstance, — ajouta un troisième.
Rigobert se redressa et promena sur ses camarades un regard inti'vrogaleur :
— Pour lors, le plan vous va-t-il ? Que ceux qui sont de mon avis lèvent la main !
— Je lève la main et le pied, — dit Magloire.
— Moi aussi ! Moi aussi !
Tout l'atelier fit chorus.
Ce n'était pas que le père Froget fût positivement détesté; mais ses façons militaires ne plaisaient point aux ouvriers, et ils n'auraient pas été fûchés de lui faire subir une humiliation.
— Reste à savoir qui portera la parole, — reprit Jean- Marie.
— Le sort décidera, — répondit Rigobert ; — on mettra les noms dans une casquette, et le plus jeune tirera.
— Adopté la motion! — fit Magloire. L'exéculion suivit de prè^. Magloire fut chargé de tirer, comme étant le plus jeune, et ce fut son propre nom qu'il fit sortir de
'urne inifirovisée. — Sapristi !— dit-il, — j'ai de la chance. L'année dernière, à la conscription, j'ai amené du premier coup le numéro un ; heureusement qu'on m'a réformé faute de canines.
ETIENNE GIRAUD
Dans ce moment rentra Etienne, qui venait de livrer un meuble chez un client.
— Qu'est-ce que c'est que raî — demande Etienne gaiement à la vue des billets encore dans la casquette; — une souscription? une loterie? un pique-nique î J'en suis.
— Non, — répond Rigobert; — c'est tout bonnement une leçon de modestie et de douceur qu'il s'agit de donner au père Froget.
Et il regarde Etienne avec un ricanement ironique. La joyeuse flgute de celui-ci se rembrunit aussitôt.
— Une leçon au père Froget? par exemple I
— Mais oui, mon petit.
— Dans le fait, — intervint un des ouvriers qui n'avaient pas encore parle, — il n'est guère possible de nier que le père Froget ne nous traite du haut en bas, tous tant que nous sommes. Je n'aime pas les fiérols.
— Vraiment* Et quand cela serait? — riposta Etienne, indigné qu'on osât s'attaquer au père de Laurcntine; — si quelqu'un a le droit d'être fier, est-ce que ce n'est pas le père Froget ? Est-ce qu'il n'est pas permis de s'enorgueillir d'une vie honnête et pure comme l'a été la sienne, sans compter sa croit, que probablement il n'a pas gagnée à rester les mains dans ses poches? Ressemblezlui et soyez fiers à votre tour, personne ne s'en plaindra.
— Voilà encore qui me semble judicieux, — marmotte Magloire, qui, peu satisfait de ce que le rôle d'ambassadeur lui est échu, voit avec plaisir poindre l'espoir d'en être débarrassé.
— Va pour son droit d'être fier, on ne le lui conteste point, — dit un autre ouvrier ; — mais parce qu'on rst honnête et qu'on a la croix, ce n'est pas une raison pour traiter les hommes comme des nègres.
— C'est un fait que le père Froget est dur, — ajoute un troisième.
— Vous voulez dire sévère,— réplique Etienne; — c'est son devoir. Mettons même qu'il aille jusqu'à la dureté; qu'importe I L'essentiel est qu'il ne soit pas injuste, et je vous défie de prouver qu'il le soit.
— Je suis forcé d'avouer, — dit Magloire, — qu'il serait difficile de reprocher une injustice au père Froget.
— Mais, — poursuit Etienne en s'animant, — si vous l'accusez d'être sévère ea fait de travail, le taxerez-vous aussi d'inditTérence lorsqu'il s'agit de soutenir vos intérêts? Qui donc nous a valu, pendant les grands froids de l'hiver dernier, une augmentation de salaire que pas un de nous ne se serait risijué à demander? le père Froget. Qui a sollicité et obtenu du patron une pension pour la veuve de notre camarade François, qui s'est tué en tombant d'une échelle? encore le père Froget. Qui a fait payer les journées de Gros-Pierre durant sa maladie, iii plus ni moins que s'il n avait pas été une heure sans travailler? le père Froget, toujours le père Froget. Tenez, vous êtes des ingrats et des imbéciles !
— De quoi ! de quoi 1 — fait Rigobert en avançant de quelques pas vers Etienne. Puis s'adressant à tout l'atelier : — ' L'avez-vous entendu, le bon apôtre? Des imbéciles! des ingrats ! Ah çà ! est-ce que nous allons nous laisser molester, le bec clos et li'S bras croisés ? Nous n'avons donc pas de moelle dans les os?
Mais les paroles chaleureuses d'Etienne ont ébranlé les autres ouvriers; pas un no bouge.
— Rigobert, tu vas trop loin, —dit Jean-Marie, — tu te mets daii,-, ton tort.
— Oui, c'est l'opinion d'Etienne, et la mienne aussi, que le père Froget est un bravo homme : les opinions sont libres. — C'est Magloire qui s'exprime ainsi, enchanté de cette nouvelle tournure des choses, qui le décharge complètement de sa périlleuse et désagréable mission. Et il ajoute: — C'est encore mon opinion, comme celle d'Etienne, que nous sommes des imt)éi lies de uOus être laissa embaucher par un Rigobert.— A cotte révélation. Etienne va se poser en face de Rigobert, et le toise d'un air de mépris.
— Ah ! c'est de toi que le coup vient? J'aurais dû m'en douter : le père Froget t'a refusé la main de sa fille, tu te venges.
— Et tu espères, toi, qu'il te la donnera , voilà pourquoi tu te fais son champion.
— Mes espérances ne regardent personne, et je suis le champion de qui il me convient. Après tout, que prétends-tu?
— Je prétends vous envoyer à la balançoire, toi et ton Froget ; vos deux coloquintes me cauchemardent. Demande-leur à tous si ce n'est pas aussi leur avis. — Mais pas une voix ne répond à cet appel. — Lâches canailles I — s'écrie Rigobert furieux. Et, dans sa rage, il se jette sur Etienne et le saisit au corps.
Quelques-uns des assistans s'interposent et repoussent rudement l'agresseur.
— A la porte, le Rigobert ! — s'écrie Magloire.
— A la porte ! à la porte 1 — répètent une douzaine de voix.
L'effet va suivre la menace, lorsque, à travers le vitrage, on aperçoit dans la cour le père Froget, qui paraît venir du côté de l'atelier.
Le silence se rétablit comme par enchantement ; chacun ressaisit son outil, qui les ciseaux, qui l'aiguille, qui le marteau ; il n'y a pas jusqu'à Rigobert qui ne suive machinalement l'impulsion générale.
— Mes amis, — dit vivement Etienne, — pas un mot do tout ceci, je vous en conjure ! La réflexion calmera Rigobert. Soyez certains qu'avant une heure il sera le premier à rougir de ce qu'il a voulu faire.
— Oui, oui, — murmure celui-ci de manière à ne pas être entendu, — donne-toi des airs de géuérobité!... Je te repigerai plus tard.