‹ Bernard le potier de terreChapitre 14 sur 23 · LE UABTYRE DE ROSALIE · texte numérisé non relu

LE UABTYRE DE ROSALIE

Il s'était passé quatre jours sans qu'Etienne vît se présenter à l'atelier les témoins que lui avait annoncés Lionel. Dans la persuasion que ce jeune homme, reconnaissant d'un service auquel peut-être il devait la vie, avait pris le parti de no point donner suite à sa provocation , il était de son côté bien résolu à no point réveiller une querelle dont l'issue, sans profit pour personne, pouvait devenir regrettable dans l'intérêt de la réputation de Laurentine.

Mais Etienne avait compté sans le caractère violent et vindicatif de Lionel. Celui-ci, à peine remis des contusions occasionnées par sa chute, avait fait choix de deux amis qu'il avait envoyés à l'atelier d'Etienne, le cinquième jour après la rencontre de la fosse Basin. Le rendez-vous avait été fixé au lendemain ; on s'était battu au pistolet; Lionel avait eu la manche de sa chemise trouée, Etienne était tombé atteint à la poitrine.

Le personnage vêtu de noir que nous avons vu précéder le triste cortège était un chirurgien par qui Lionel s'était prudemment fait accompagner, dans la prévision qu'il pourrait en avoir besoin pour lui-môme.

Regardant comme un devoir de suivre celui des deux coDibaltans auquel son secours était devenu nécessaire, 1 homtïie de l'art avait donc accompagné le blessé jusque chez lui. Après l'avoir fait déposer sur un lit, pendant que des vtf^ins s'occupaient à calmer madame Giraud t a faire revenir Rosalie, il se mit en devoir d'examiner et de sonder la blessure.

Heureusement h balle avait pénétré entre deux côtes, et, traversant obliquement la poitrine, était ressortie sous l épaule, sans avoir offensé le cœur ni le poumon ; tous les vaisseaux imporlans avaient été épargnés. Une inliammation était seule à craindre; là était le danger, et, L°ul'ions''°"^"""'' '' ''"""'' "'^'" "^"^ P'"^ minutieuses pré

Conformément aux prescriptions du chirurgien, le blessé fut établi dans la chambre de madame Giraud ; on tint fermés les rideaux et les persiennes; on défendit la porte à cette foule de curieux importuns dont les bavardes expansions de sensibilité ne sont bonnes qu'à empirer l'état d'un maïade; enfin madame Giraud et Rosalie, dont une Uicur d'espoir avait ranimé le courage, convinrent de se relayer au chevet du lit d'Etienne, les soins ne devant pas être un seul moment interrompus : Rosalie eut en partage les journées; madame Giraud se réserva les nuits.

Une semaine s'écoula dans ces péripéties du mieux et du pis qui torturent l'âme en faisant succéder à chaque instant l'espérance à la crainte et la crainte à l'espérance. Pendant la nuit du neuvième jour survint une crise salutaire; la fièvre tomba, et le chirurgien déclara, dans sa visite du matin, que le malade, désormais hors de danger, allait entrer en convalescence.

A celte heureuse nouvelle, madame Giraud faillit devenir folle de joie, et Rosalie ne se montra guère plus raisonnable. Le zèle de toutes les deux ne fit au reste que s'en augmenter; la fatigue passée disparut pour faire place à une nouvelle ardeur. Etienne fut soigné convales^ cent avec autant d'attentions et d'empressement qu'il l'avait été luttant contre la mort.

Les forces de notre malade revenaient à vue d'œil ; il mangeait, il se levait,"il se promenait d'une chambre dans l'autre, appuyé sur le bras de sa mère ou sur celui do Rosalie.

Un matin que le soleil égayait l'appartement, Etienne, pendant que sa mère était sortie pour reporter quelque ouvrage, se tenait près de la fenêtre, dans un grand fauteuil dont le dossier ne lui était déjà plus nécessaire pour soutenir sa tête.

Rosalie travaillait en face de lui.

Etienne s'écria tout à coup en se frottant les mains :

— Que c'est bon, le soleil ! Je me sens renaître.

— Eh quoil — dit Rosalie, — pas la moindre fatigue I Vous n'avez pourtant pas été raisonnable ce matin; je crois, en vérité, que vous vous promèneriez encore à travers l'appartement si je ne m'étais avisée de vous gronder bien fort pour vous obliger à vous asseoir.

— J'étais curieux d'essayer mes forces; elles reviennent... J'oserais presque dire qu'elles sont tout à fait revenues.

— Dieu en soit béni! — fit la jeune fille en joignant les mains et en adressant au ciel un regard de remercî: ment.

— Oui, Dieu en soit béni! — répéta Etienne, — et puis ma bonne mère, et vous aussi, Rosalie... vous surtout dont les tendres soins paraissent avoir pour objet un frère plutôt qu'un étranger.

— Votre mère, Etienne, ne me traite-t-elle pas comme sa fille? — dit Rosalie d'un ton de doux reproche.

— Et certainement elle ne saurait mieux placer son affection, suivant en que vous méritez, ni selon mes désirs. Tenez, Rosalie, j'ai fait souvent un rêve de bonheur... Voulez vous que je vous le dise î — Et, sans remarquer le trouble subit où la jetaient ses paroles, il continua .— Ce rêve que je nourris, que je caresse avec amour, c'est la réunion autour de moi, et tant que je vivrai, des trois anges qui peuvent compléter la félicité d'un homme : uno mère, une épouse, une sœur. Le ciel m'a donné déjà la mère la plus tendre ; je sais où trouver l'épouse bienaimée ; Rosalie, voulez-vous être ma sœur?

— Je le veux, — répondit-elle en lui tendant la main. Mais son visage se couvrit d'une telle pâleur, qu'on eilt

dit que, dans ce geste si simple et dans cette réponse si courte, elle venait d'épuiser tout ce qu'elle avait de force et de courage.

Etienne n'y prit pas garde : il avait l'esprit trop occupé à suivre le fil de sa pensée.

— Avec une sœur, — reprit-il, — on peut ouvrir son cœur, on ose épancher ses secrets, causer de ses sentimens, de ses projets, de ses espérances. Le bonheur qu'il

ETIENNE GIRÂUD,

faut renfermer en soi-même oppresse, étouffe la poitrine; c'est le doubler que de pouvoir en parler. — Il se leva et se remit à marcher dans la chambre avec animation. — Quinze jours passés sans voir Laurentine! Quinze jours de prison à cause de cette maudite blessure!... Maudite! ohl non, car c'est pour Laurentine que je l'ai reçue... J'aurais voulu verser pour elle tout mon sang, trop récompensé par l'espoir qu'elle fût venue le payer d'une larme sur ma tombe... Ah I Rosalie, c'est que je l'aime, voyez-vous, je l'aime à en perdre la raison!... Elle est si belle! Elle est bonne aussi, n'est-ce pas? La beauté du visage doit être un reflet de l'âme... Dites-moi, Rosalie, puis-je espérer que Laurentine ressent un peu de cet amour dont je suis tout entier possédé?... Vous parlet-elle du pauvre blessé quelquefois? S'est-elle inquiétée démon état?... Quand vous lui avez appris que j'étais hors de péril, que vous a-t-elle dit ? Avez-vous remarqué do la joie sur sa figure?... Oh! sans doute, pendant que j'étais sur mon lit de souiïrance, elle regrettait que les bienséances ne lui permissent point de venir joindre ses soins aux vôtres, à ceux de ma mère; mais chaque .soir, à votre retour, elle vous accablait de questions? Mais, en votre absence, elle priait Dieu pour moi ? Et ses prières devaient être ferventes, puisque Dieu les a exaucées!... Ah 1 ma première sortie sera pour aller l'en remercier... — Etienne ne tarissait point; il se dédommageait de quinze jours de silence. Il avait même une telle hâte de se décharger le cœurqu'il accumulait les questions sans attendre les réponses. C'était heureux pour Rosalie. La pauvre enfant avait la tête baissée sur son ouvrage, et sa poitrine se gonflait douloureusement à chaque interpellation de l'impitoyable Etienne. Bourreau sans le savoir, il recommença vingt fois les mêmes confidences, les mêmes questions, les mêmes démonstrations enthousiastes, aiguisant -le trait comme à plaisir, et l'enfonçant de plus en plus profondément dans le cœur de sa victime. Le retour de madame Giraud vint mettre fin à cet intolérable martyre. Il était temps : le courage de Rosalie allait défaillir. A la vue de son fils, qui arpentait la chambre en gesticulant, l'œil ardent et le teint animé, madame Giraud eut d'abord un mouvement de frayeur; mais Etienne, se jetant à son cou, l'eut bientôt rassurée : — Je suis bien, bonne mère, tout à fait bien! — s'écria-t-il; — si bien que, demain dimanche, nous irons, si tu y consens, faire une visite au père Froget.

Le second regard de madame Giraud fut pour Rosalie. Des pleurs ruisselaient sur les joues de la jeune fille.

— Qu'est-ce donc?... tu pleures, mon enfant! Rosalie essuya vivement ses yeux :

— Moi, madame?... Ohl ce sont des larmes de joie... Etienne est si heureux I

LE CONSENTEMEM.

11 y avait une distance de cinq ou six cents pas du domicile de madame Giraud à celui du père Froget. Etienne, donnant le bras à sa mère, fit le trajet .si lestement, si gaiement, que la bonne dame, convaincue enfin du parlait rétablissement de son fils, se sentait à chaque pas sur le point de pleurer de ravissement au beau milieu de la rue.

Rosalie avait annoncé à son oncle et à sa cousine la visite d'Etienne et de sa mère; ils étaient attendus avec une impatience au moins égale à celle qu'ils avaient d'arriver; pour les recevoir, tout avait pris un air de fête au logis du digne contre-maître.

Le père Froget ouvrit cordialement ses bras à Etienne;

LE SIÈCLE. — XXIX

Laurentine, avec l'approbation paternelle, lui tendit une joue rougissante ; Rosalie se contenta do lui serrer la main, quoique encouragée par son oncle à suivre l'exemple de sa cousine. Quant à madame Giraud, elle était si transportée d'aise qu'elle embrassa tout le monde, sans excepter son fils, et plutôt deux fois qu'une.

On ressentait tant de plaisir à se retrouver ensemble, qu'on résolut unanimement de faire durer la visite toute la journée.

Les jeunes filles improvisèrent un dîner qui parut d'autant meilleur que la joie en était le principal assaisonnement : on aurait dit d'une fête de famille.

Mais, pour Etienne, cette joie ne fut pas tout à fait sans mélange. En vain il épia une occasion de se trouver seul quelques instans avec Laurentine; soit que celle-ci ne voulût point s'y prêter, soit que ce fût un simple effet du hasard, l'occasion ne se présenta ni avant ni après le repas.

Seulement Laurentine, un peu avant l'heure où l'on devait se séparer, profita d'un moment où son père et madame Giraud étaient occupés ailleurs pour dire à Etienne, en présence de Rosalie :

— J'ai été instruite par ma cousine du véri'able motide votre duel ; cette preuve de dévouement, Etienne, m'a profondément touchée, quoique Je n'en eusse pas besoia pour vous porter une sincère affection. Croyez que je vous en garderai une éternelle reconnaissance.

Voilà tout ce qu'Etienne put tirer ce jour-là de Laurentine. Etait-ce beaucoup? était-ce peu? Fallait-il s'affliger ou se féliciter?

S'il devait accuser Laurentine d'avoir volontairement évité de rester seule avec lui, évidemment il ne pouvait voir dans ces froides paroles un grand sujet de triomphe; mais, dans le cas contraire, en tenant compte de la réserve imposée par la présence d'un tiers, il devenait permis d'attribuer à ces mêmes paroles une autre valeur que celle qu'elles paraissaient avoir.

L'incertitude est un état qun ne plaît à personne, et encore moins à un amoureux qu'à tout autre; mais Etienno fut obligé de s'en contenter pour cette fois. Ses adieux s'en ressentirent : lorsqu'il prit congé de la famille Froget, sa physionomie, sans être positivement chagrine, n'avait pourtant plus cette expression de bonheur qui l'animait, le matin, lorsqu'il était arrivé.

Le hasard n'avait été pour rien dans l'impossibilité d'un tête b-têlo entre Etienne et Laurentine. C'était celle-ci qui avait éludé l'entretien, prévoyant une demande formelle et la nécessité d'une réponse qui ne pouvait plus être évasive.

Etait-il donc survenu pendant ces derniers jours quelque grave incident de nature à jeter dans une autre voie les idées de Laurentine ?

Tous les événemens de la quinzaine avaient consisté dans une lettre. Il convient d'ajouter qne cette lettre venait de Lionel.

Mais le séducteur s'y bornait à désavouer ses oflfensans projets, à demander humblement pardon de la légèreté de sa conduite, à faire la promesse solennelle de ne plus troubler le repos ni blesser la susceptibilité d'une personne qu'il reconnaissait à tous égards aussi digne de ses respects que de son admiration.

Rassurée de ce côté, Laurentine ne voyait plus une obligation aussi pressante de recourir à la protection d'un mari; entre un engagement sans retour qui lui semblait prématuré et un refus définitif que ne lui conseillait pas la prudence, elle essayait de biaiser afin de gagner du temps. Peut-être se présenterait-il un parti plus sortable suivant son ambition.

La sécurité de Laurentine ne fut pas de longue durée.

Lionel était loin d'avoir efTectivement renoncé à ses projets de séduction. La beauté de celle qui en était l'obji t avait fait sur son imagination une impression trop vive pour être si promptement et si facilemepi effacée. Seulement il avait mo^iifié son plan, averti par un premier

gotl

MOLÊRI.

échec que les moyens ordinaires étaient sans efficacité dans cette circonstance. Si donc il était revenu sur ses pas, ce n'avait pas été pour batire en retraite, mais pour changer de route, aOn de recommencer plus sûrement l'attaque.

Cette seconde attaque eut un prélude quelques jours après la visite d'Etienne.

Une longue missive, dans laquelle le rusé Lionel réservait encore son dernier mot, craignant de gâter son affaire par trop de précipitation, fut employée tout emière à peindre éloquemment les souffrances d'un cœur réduit au déses[ioir. « C était en vain, » disait-il, « qu'il s'ett'orçail de lutter; un amour violent comme celui dont il se mourait ne pouvait, il le comprenait bien, s'éteindre qu'avec sa vie; il était au-dessus de son courage dot)Server plus longtemps la loi du silence qu'il s'était imposée; c'était le moins qu'il portât ses plaintes des lourmeus qu'il endurait aux pieds de celle qui en était cause par son insensibilité... » Et vingt autres tiradesde la mPme encre, que Lionel avait assaisonnées à profusion de son style le plus incendiaire.

L'indignation revint au cœur de Laurenline, et peutêtre aussi la peur.

Pendant que Lionel dressait et faisait jouer ses nouvelles batteries, Etienne, qui avait repris son travail, se perdait en commentaires sur les paroles et sur la conduite de Laurenline. Il finit par tomber dans un tel état d'irritatiou et d'impatience que, bien déterminé à obtenir à tout prix la solution du problème, il n'attendit pas le dimanche suivant, et, un soir, il so rendit seul chez le père Froget.

C'était 10 matin de ce môme jour que Lionel avait cnvOTé sa seconde épîlre.

Etienne avait, chemin faisant, préparé cent moyens do mettre Laurentine dans l'impossibilité d'éluder une explication décisive. Sa .surprise fut grande lorsqu'il vit que, loin de le tenir à dislance, ce fut elle-mPmo qui alla audevant de .ses désirs en l'attirant h une fenêtre, sous pii'fexle de lui faire admirer la beauté de ses roses et de ses oeillels.

— Vous m'avez déclaré votre amour et demandé ma main, — lui dit-elle; — je vous ai promis une répons(?; je vai« vous la donner. Eles-vous toujours, Etienne, dans les mêmes srnlimens? — Dieu sait ce qu'une telle question allait inspirer au jeune homme d'aflirmalions. de sermens et de protestation.s, lorsque, sans lui laisser le temps de les produire, Laurentine so hâia d'ajouter : — Parlez à mon père ; sa volonté sera la mienne.

Etienne, ivre de bonheur, ne se fit pas répéter la permission.

Lft père Frogot accueillit sa déclaration le sourire aux lèvres.

— J'y étais préparé depuis longtemps, — • dit-i», — je trouvais même cpi'ellc se faisait un peu attendre. Co n'e.t-t pas à toi que ce reproche s'adresse, mon garçon; je sais que les jeunes filles sont coquettes ot capricieuses. A dimanche donc le repas des liancailles, et nous ferons publier les bans la semaine prochaine.

Rosalie rentrait en ce moment.

Etienne, radieux, alla lui prendre les deux mains.

— Venez, — lui dit-il, — venez prendre part k ma joie : voil.i mon rêve réalisél... Laurentine est h moi, son père me la donne... Il est bien entendu, n'est-co pas, que vous ilemeurerez avec nous, que je ne vous appellerai point ma cousine, mais ma smurî

Rosalie balbutia quelques paroles inintelligibles, et courut s'enfermer dans sa chambre.

Etienne eut des ailes pour portera sa mère la nouvelle de son bonheur.

Mais, à son grand étonnemetit, cette nouvelle, annoncée avec des transfiorts do joie, parut produire sur madame Giraud un effet presiiuo opposé.

— Eh quoi ! mère, — s'écria Etienne, — tu ne te réjouis pas avec moiT

— Cher enfant, — répondit-elle. — je dois en effet te paraître bien étrange... Ne va pas croire au moins que je sois indifférente à co qui te touche... Je donnerais ma vie, s'il le fallait, pour que ton bonheur ne fût point une illusion.

— Une illusion!

L'air profondément attristé de Sa liière jétâ l'âmé d'Etienne dans une grande perplexité. Mais, pressée par lui d'expliquer le sens énigmalique de ses paroles, madame Giraud reprit :

— Demain, mon fils, demain au Soir, après que j'aurai ru le père de Laurentine. j'accomplirai ce devoir pénible, et puissions-nous ne pas avoir à gémir toute notre vie, toi d'avoir provoijué cette explication, moi de ra'êlre mise dans le cas d'être obligée de te la donner I

PAUVRE MÈF^B!

Le lendemain, madame Giraud ne rentra que fort tard dans la soirée, dont l'Impatience d'Etienne avait trouvé la longueur iîilerminable.

Accablée, oppressée, elle eut à peine la force de s« traîner jusqu'à son fauteuil.

Elle y resta muette, n'osant lever les yeui sur soti fils.

— Ma mère, — dit Etienne, — quand tu devrais m'annoncer la mort, ne me fais pas attendre! Tu ne saurais te figurer tout ce qui m'a passé par l'esprit depuis ton départ, ni combien je souffre nn te voyant ainsi.

— Mon tils... mon enfant... mon Etienne, pardonnemoi ! — fit-elle d'une voix faible et suppliante.

Elle allait se mettre à genoux, Etienne l'arrêta :

— Devant moi ! Que l'iiis-tu ? — Ce fut lui qui s'agenouilla, enlaçant autour de son cou les bras de sa mère dont il senlil'la lêle s'incliner sur son épaule, et les joues mouiller les sienne^ de larmes brûlante,s. — Tant de douleur m'effrawl — s'érriiM-il ; — mon Dieu ! mon Dieu I qu'as-tu donc ft m'apprendre?

— Etienne, — répond-elle, et ses paroles sont entrecoupées de .sanglots. — cette union dans laquelle lu avais placé toute ta félicité. .w

— Eh bien T

— Le courage me manqua...

— Achève, je t'en conjure I

— Cette union... elle est devenue impossible.

— Impossible! — Etienne se lève brusquement et s'arrache des bras do sa mère, qui e.ssaye vainement de le retenir. Il a le visage blême, l'œil fixe, la lèvre frémissante.— Impossible 1 — répôte-t-il d'une voix sombre;

— il eût mieux valu me tuer que de prononcer un tel arrêt.

Et. la colère lui faisant rcûucr le sang à la tête, il se met k marcher en tous sens dans la chambre, à pas désordonnés, .s'arrêtant pour frapper du pied, se tordant les mains de rage, ne sachant où porter son regard farouche.

Madame Giraud le considère avec effroi.

— J'avais es|)éré en votre miséricorde, ô mon Dieu 1 — s'^rip.t-eiie éplorée; — vingt années de soutl'rances et de repentir ne sufQsent donc point à l'expiation d'une faute I

Etienne se rapproche d'elle tout à coup, et, d'un toB bref :

— Que s'est-il passé depuis hier? — lui demande t-il ;

— pourquoi ce changement subit et imprévu? Qu'as-tU dit au père de Laurentine? - Madame G'raud hésite. Il poursuit : — Est ce toi qui as voulu cette rupture?

— Moi ! Peux-tu le croire î

ETIENNE GIRAUD

— Vient-elle Je monsieur Froget? vjent-elle de Lauren- ^^ tine?

— Elle vient do tous les deux. Oui, tous les deux m'ont entendue, ils ont plaint ma disgrâce, ils ont sympathisé avec ma douleur; mais rien au delà d'une stérile pitié. Ils ont réfuté mes raisonnemens, ils sont demeurés insensibles à mes prières... car, pour loi, j'ai prié !... « Nous gémissons avec vous, a m'ont-ils dit;» mais aucune tache no viendra, par notre volonté, ternir l'honneur d • notre famille, resté pur jusqu'ici. »

A ces dernières paroles, Etienne reste un instant comme pétrifié.

Puis, regardant fixement sa mère :

— Non... non, je ne t'ai pas comprise ou tu t'es mal exprimée... — Et voyant qu'elle courbe silencieusement la tête : — Notre alliance une lâche 1 — reprend-il ; — mais il n'y a point de tache sans crime. Où donc est le coupable? Est-ce moi? ma conscience ne me reproche rien... Est-ce toi?.. Ohl pardon, ma mère, d'oser admettre une pareille supposition, toi dont la vie est si exemplaire, si noble; toi qui es aimée, estimée, respectée de tous. Où donc est le coupable, encore une fois? — Madame Giraud, le visage caché dans ses mains, continue de garder Je silence. Etienne se frappe le front : — Quelle pentiée ! On ! je suis sur la voie... oui, oui, c'est l.'i que je dois chercher la vérité. Bien souvent, je t"ai quesliontiée sur mon père, mon père que je ne me souvi(ms pas d'avoir vu, et lu ne m'as jamais répondu que d'un air contraint et embarrassé. Je n"ai pu savoir de toi ce qu'il était, ni s'il était mort ou vivant. Au moment de la conscription, je parcourais la province en travaillant; tu remplis pour moi toutes les formalités. A mon retour, je te questionnai encore au sujet de ma libération; tu me répondis : « Ton remplaçant est payé; tu ne seras point soldat; que t'importe le reste! » Un remplaçant! je n'en aurais pas eu besoin si tu avais été veuve; et j'insistai... Alors lu ajoutas : « Si tu m'aimes, promets-moi de ne plus cnercher à satisfaire une curiosité qui m'afflige; les raisons que j'ai de me taire aujourd'hui ne c deront que dans une circonstance, celle de ton mariage: alors tu m interrogeras et il faudra bien que je te réponde... » Eh bien! tout cela est parfaitement clair... Ton silence devait cesser au moment de nion mariage, parce qu'il y avait à ce mariage un empéchernent que tu serais forcée de révéler; c'est cet empêchement que tu as fait connaître ce soir au père de Laurentim^ ; c'esl sur cet emp'^chemcnt que tu as promis do me répondre si je t interrogeais, et je t'nUerroge, ma mère!

— Tu exiges, Etienne, que je te dise la vérité?

— Oui, j'exige que tu me la dises... ou plutôt c'est inutile à présent , je ne la devine que trop I Ce coupiible, dont le père de Laurf .Uine ne veut point que la honte rejaillisse sur sa famille, ce coupable, c'est mon père... Je suis le ûls d'un criminel atieiat par la justice des hommes!

— Que dis-tu ? Cela n'est pas 1 — s'écrie madame Giraud ; — garde-toi d'avoir cette horrible pensée !

— Mais alors que faut-il que je croie? Parle donc, mon Dieu 1 tu me ferais devenir fou 1

— Ton père, — répond madame Giraiid en rassemblant toutes ses forces, — ton père était un homme d'une réputation intacte selon le monde, un homme estimé, honoré de tous... Il n'a été coupable qu'envers moi et envers toi, mon fils, pour ne l'avoir pas donné son nom.

Un cri de douleur s'écbappi^ de la poitrine d Etienne :

— Oli! ma mè'-e!... ma mère!

Et il recule, couvrant de ses deux mains ses yeux et son front brrtlans.

La pauvre femme, éperdue, croit voir dans ce mouvement un signe du mépris et de l'indicnalion qu'elle inspire à son fils.

Elle tend vers lui ses bras supplians :

— Grâce!... grâce! — lui dit elle;— Etienne, sois '

bon, sois clément : pe n^éprjse point, ne maudis point ta mère !

Ses accens sont si tristes et si pénétrans, que toutes les fibres du cœur d'Etienne en sont remuées.

Entraîné par une irrésislilile émotion, il perd le sentimont de sa [irupre douleur, il ne voit plus que le désespoir de sa mère.

Il se précipite sanglotant à ses pieds.

— Te maudire! te mépriser! toi une mère si bonne, si courageuse, si dévouée! Toi (|ui, pour me nourrir, pour m'élever, pour faire de moi un homme, as prodigué, usé ta santé dans le travail et dans les veilles! Toi, la première et la pins déplorable victime, et qui as trouvé dans ta tendresse matiM-uelle la force de ne pas succomber aux tortures de l'abandon et de la misère '... Mais pour lo laisser même concevoir le soiyjçon d'un blâme, d'un reproche intérieur, il faudrait que je fusse un misi'rable, un sans-cœur, un être dénaturé!... Oh! ma mère, ma mère, comment ces mots de mépris et de malé'liction ontils pu venir sur tes lèvres, au moment où les paroles me manquent pour l'exprimer au contraire mon admiration et ma reconnaissance !

— Merci, merci, Etienne!

Et la mère et le fils, confondant leurs enihrnsi;emens et leurs pleurs, oublient un moment tout autre intérêt pour s'abandonner aux mutuels témoignages d'une tendresse que le malheur semble avoir doublée.

Jlais la douceur de cet épanchement ne peut être sur leurs blessures qu'un baume passager; leur esprit est bientôt rappelé à la réalité de leur situation.

— Ainsi, — reprend Etienne avec amertume, — je suis repoussé par Laurentineet par son père, sans qu'ils aient h. m'adresser un reproche qui me soit personnel I Je suis refioussé parce que je n'ai d'autre nom que celui do ma mère, nom que pourtant elle a su rendre respectable à forre de résignation et de courage! Je suis repoussé, moi innocent, moi lésé, en vertu d'un point d'honneur qui ne s'appuie sur les lois ni de la justice ni de la raison 1... Je serais le fils d'un voleur ou d'un assassin qu'on ne me traiterait pas autrement.

— Si tu étals en état de m'^ntendre, — hasarde timidement madame Giraud, qui serait heureuse de trouver un calmant au désespoir d'Etienne, —je le dirais que le préjugé dont t!i t'irrites s'etTaco de jour en jour, et que lu n'es point condamné, pour une épreuve cruelle sans doute, mais qui ne se reproduira pas inévitablement dans d'autres circonstances, à pnrdre tout espoir d'un bon établissi ment. Monsieur Froget et sa fille font profession d'un rigorisme excessif; ils ont heureusement peu d'imitateurs.

— Eh ! que m'importe, ma mère! Monsieur Froget fûtil seul de son opinion, je n'en serais pas moins à plaindre, puisque c'esl Laurentine ()uc j'aime, et que je ne puis obtenir Laurentine sans le consentement de :,on père.

Que répliquer h cela?

El d'ailleurs, si l'assertion de inadsme Giraud ne manquait pas de justesse, ce n était ijuère qu'en ce qui concerne les classes éclairées on riches de la société Là, on se préoccupe moins aujourd'hui de l'origine d'un liomnn' que de son mérite ou de sa fortune; on discute ses œuvres, on s'inquiète de l'honorabilité de ses actioris, on fièsc ses écus; on ne lui demande point d'où il (ire son nom : l'essentiel est qu'il le porte bien. Mais il ne faut pas s'attendre à trouver l'ignorance de si facile et si juste compesition : l'ivraie du préjugé reste vivace dans les terrains où n'a point passé lo soc d'une éducation libérale. Mais l'humble travail et la [lauvreté sont susceptibles, et, ne pouvant mettre leur orgueil ni dans leur richesses ni dans leurs œvres, ils maintiennent le préjugé, afin d'avoir quelque part où le placer.

Madame Giraud, reconnaissant ()uc toute tentative de consolation devait rester sans efi'et sur une plaie si fraî

MOLER[.

rotourna oommp avocat, aprf-s ce tut alors qu'il nous aban-

chement saignante, se taisait et regardait son fils avec une morne tristesse.

Etienne, le front penché, les bras croisés sur la poitrine, se tenait immobile, abîmé dans la contemplation intérieure des plus sombres tableaux.

Une idée subite semble illuminer sa pensée ; sa tête se redresse :

— Mère, permets-moi quelques questions.

— .le suis prête à te répondre, mon fils.

— Mon père est-il vivant?

— Je l'ignore.

-• Tu n'as même pas de ses nouvelles?

— Pas depuis vingt ans.

— Etait-il de Paris"?

— Il était de Lyon, où i' avoir terminé ses études; donna.

— Son nom ?

— Simonard.

— Simonard !

Les traits d'Etienne expriment la plus vive surprise.

— Qu'as-tu donc? — lui demande madame Giraud.

— Rien... rien, — répond Elienne; — je puis m'êlre trompé... En tout cas un avocat n'est pas un homme introuvable, et Lyon n'esl qu'à une journée de Paris.

— Quel est ton projet? Monsieur Simonard n'existe plus peut-être.

— C'est un point à éclaircir.

— Et s'il n'habite plus Lyon?

— J'ai quelque rai,son de le croire.

— Comment? que veux-tu dire?... Ce nom de Simonard paraît l'avoir frappé... Aurais-tu quelque indice?

— Ne m'interroge pas encore, mère ; je ne suis sûr de rien.

— Mais supposons que tu parviennes à décou\Tir ton père, que feras-tu ?

— Ce que m'inspireront mon droit et ma conscience. Monsieur Armand Simonard et madame Thérèse Giraud

sont les mêmes personnages qu'on a vus figurer dans le prologue de crtlc histoire.

Ce qui expliquera la surprise d'Etienne lorsqu'il entendit .sa mère nommer monsieur Simonard, c'est que ce nom était aussi celui de Lionel ot do son père.

Elienne passa donc, on le croira .sans peine, le rc-ste de la nuit dans une agitation extraordinaire : il maudis.sait son étoile, il niellait .son esprit en révolte contre le monde et ses préjuges; il s'égarait dans les suppositions et les hypothèses; il dressait des plans de toute sorte, qu'il rejetait et reprenait vingt fois avant d'en adopter un seul.

LE PÈnE ET LE FILS.

Le lendemain de ce jour qui avait si cruellement fini pour Etienne et pour sa mère, Lionel entrait de bonne heure dans le cabinet de son père, qui l'y avait fait appeler.

Monsieur Simonard était, nous croyons l'avoir dit, un homme de quarante-cinq ans. Il avait le front dégarni, quel()ues rares cheveux grisonnans sur les tempes, la physionomie calme et digne, le maintien grave, un costume sévère. Il occupait dans le monde une belle position.

Après avoir invité de la main Lionel à .s'asseoir, monsieur Simouaiii lui parla ainsi d'un ton affectueux :

— Je no crois pas, mon fils, avoir jusqu'à présent fait preuve envers toi d'une sévérité ouliée. Si ie ne t'ai cas

épargné les conseils, si je t'ai quelquefois adressé des remontrances, ma tendresse a toujours tempéré mon langage. Je ne vois donc point quel motif a pu m'aliéncr ta confiance.

— C'est un reproche que tu ne m'as pas encore fait, cher père, — répondit le jeune homme d'une voix pateline ; — je cherche vainement en quoi je l'ai mérité,

— Remontons, si tu le veux bien, à trois semaines : quel acte important de ta vie as-tu, vers cette époque, dérobé soigneusement à ma connaissanse î

— Un acte important? — dit Lionel, dont les joues ordinairement pâles se couvrirent d'une légère rougeur.

— Je sais qu'à ton âge on a l'habitude d'envisager corame peu importantes certaines choses qu'on regarde au mien d'un (oui autre oMI. Et pourtant, Lionel, réfléchis un peu : quoi île plus sérieux, de plus grave que cette horrible alternative de .se faire tuer ou de tuer, qu'on décore du nom d'affaire d'honneur? Tu dois comprendre maintenant que la dissimulation serait inutile; tes témoins n'ont pas été discrets; je sais que tu t'es battu en duel.

— Je ne tenterai donc point de nier le fait, cher père; mais je répondrai que je ne me reproche pas comme une faute le manque de connain'e dont tu m'accuses, car il est venu d'un sentiment aussi naturel que respectable, le désir de ménager ton repos en l'épargnant une inquiétude.

— Etait-ce bien là ton unique motif, Lionel?

— Que] autre pourrais-tu supposer?

— L'embarras, par exemple, de m'expliquer la cause peu avouable de ta querelle... Mon fils, l'indiscrétion de tes témoins a été complète ; on a parlé d'une femme...

— Je vois, en effet, qu'on ne t'a rien caché.

— Pas même le nom et la condition de ton adversaire... ce qui m'a conduit naturellement à conclure que cette femme n'occupait pas dans le monde une position bien élevée.

— Cela doit au moins te rassurer sur la portée du sentiment qu'on me prête.

— Pas le moins du monde. Maltraité grièvement dans une chute de cheval, tu n'as pas la patience d'altendrc. pour te battre, que tu sois entièrement rétabli; et quel est ton adversaire? celui-là même qui t'avait généreusement secouru dans ton accident. C'est une animosité dont l'excuse, s'il en était une possible, ne peut exister que dans l'égarement et l'aveuglement de la passion. — Pris dans les filets de cette inflexible logique, Lionel jugea inutile d'entrojirendre une réfutation impossible. Il .se tut doue et se mit à réfléchir, non sur le but que pouvait se proposer son père dans cette explication, c'était la moindre de ses inquiétudes, mais sur le parti qu'il en pourrait tirer lui-même relativement à l'exécution do ses desseins. Monsieur Simonard, après un moment de silence, reprit d'un ton un peu plus s(>vère qu'au début : — Jo ne m'étonne pas que mon fils ait un co^iir, et je n'y trouve point à redire; mais je crains que, dans le choix do ses affections, il n'obéisse |ilutôt à l'impétueuse impulsion d'un sang jeune et bouillant qu'aux .sages conseils de la raison et de la [irudence. C'est à cet égard qu'il m'a paru nécessaire de lui dire nettement une fois ma pensée,

— Elle .sera ma règle, mon père, — répondit Lionel en prenant un air de parfaite soumission.

Monsieur Simonard exprima d'un mouvement de lêti> la satisfaction que lui donnait celte assurance, et il poursuivit :

— Dans les affaires de sentiment, il n'y a, mon fils, que deux issues : le mariage ou l'abandon. Parlons du mariage d'abord. Le tien, il faut (pie tu sois bien pénètre de cette vérité, me concerne et m'iiiféie.sse presque autant ()ue toi-même. « On se marie pour soi. non pour le> .>iens, » telle est la maxime que ne manquent jamais de mettre en avant les enfans qui .sont en désaccord avec leurs [lères. Elle est fausse, insoutenable, cotte maxime, comme une foule d'autres sur lesquelles on s'appuie pour

ETIENNE GIRÂUD.

commellre tant de sottises. Supposons par exemple que, au lieu lie se porter en liaut, les regards se soient arrôtés en bas, que tu te sois épris d'une petite ouvrière, de quoique grisette, et que tu pousses la folie jusqu'à l'épouser. Voilà ta femme transportée nécessairement du milieu oti elle était dans celui où tu vis, avec des lialiitudes, des manières, un Inngage aussi étranges et ridicules dans sa Douvello condilion qu'ils étaient auparavant naturels et conv«nables. Que tu t'en accommodes, c'est possible pour quelque temps du moins, et je veux bien l'admettre; mais moi, c'est autre chose. Te fais-tu une idée de mon supplice quand je la verrais ici, à table ou au salon, portant en chifTFonnièro une toilette de grande dame, se tenant mal, marcbant avec gaucherie, ne sachant de quelle main manger, riant comme on rit à la halle, et farcissant de coq-à-l'âne sa conversation, exciter la pitié des hommes sérieux, les chuchotteries des femmes et l'hilarité des jeunes gens, avec tout le succès d'un pître de la foire? Il est vrai que je suis libre d'échapper à ces tristes conséquences d'un sot mariage contracté par mon fils. Rien ne me force à voir ma bel le-fiUe ; mais alors c'est une rupture entre toi et moi, c'est le malheur pour le reste de mon existence; car n'est-ce pas un malheur cruel, un dommage irréparable, après avoir élevé tendrement un fils, après l'avoir vu, sous son égide et parscs soins de tous les jours, de toutes les heures, grandir, se développer au physique et au moral, après avoir fait reposer sur lui tout l'espoir, tout l'orgueil de sa vieillesse, de voir se dissiper tout à coup en fumée des rêves nourris longuement et avec amour, de tomber dans le vide do l'isolement, de se dire : a Mon fils est mort pour moi, je suis mort pour lui!... » Je te le répèle, Lionel, le jeune homme qui se marie assume, quoi qu'il en dise, une plus lourde responsabilité que celle de son propre bonheur. Aussi suis-je bien résolu à user de toute ma puissance, à •m'armer rigoureusement de tous mes droits, pour m'opposer à une mésalliance. Voilà, dans le cas d'une inclination sérieuse, ce que j'avais à te dire, et sur quoi il m'importait de ne te laisser aucun doute.

Un sourire de Lionel sembla exprimer la pensée que son père avait eu bien de la bonté de prendre une peine superflue.

— Le mariage n'est, — répondit-il, — ni dans mes goûts ni dans mes idé«'s; tu peux être entièrement Iranquille de. ce côté. Je ne prétends pas affirmer cependant que la fantaisie de mn marier n'entrera jamais dans mon esprit; mais ce ne sera point, sois-en certain, sans que mon ambition y trouve largement son compte : autre motif de sécurité pour toi ; les hommes qui calculent ne se mésallient point.

— Je cesse donc do te parler de moi, — reprit monsieur Simonard. — Si tu n'as f rmé qu'une de ces liaisons que l'abandon dénoue lorsque le commandent l'intérêt ou la satiété, ce sera sur toi seul, en tffet, qu'en reloniboront les conséquences. Je ne te dois plus, en ce cas, que les conseils de l'affection et de l'expérience. Songe, Lionel, que ces sortes de chaînes, pour être de fleurs, n'en sont pas moins très lourdes quelquefois et très difficiles à rompre, et qu'elles peuvent laisser dans le cœur d'impoitims souvenirs. Prends garde de te préparer pour l'avenir des difficultés ou des remords.

Monsieur Simonard, mauvais phy.sionomiste, ou plutôt physionomiste aveuglé par l'amour palcrnel, aurait remarqué le i;ouvoau sourire avec lequel son fils accueillit cette sage recommandation qu'il n'eu eût pas compris l'ironie. A ses yeux, Lionel était un jeune homme étourdi, prompt à s'enflammer, capable, pour satisfaire un penchant, d'un acte de folie ou de sotli.se, mais ayant de bons et généreux sentimcns au cœur; il n'eût jamais osé soupçonner la réunion de l'égoïsme, de la méchanceté et de l'hypocrisie au fond de cette !\mc pervi se.

Des difficultés ! des remords I Est-ce (jue pour un jeune homme de la trempe de Lionel il existe des remords et des difficultés?

Cependant il paraît que la conversation avait pris une tournure favorable à (juelque vue secrète de Lionel, car il s'empressa de répondre, comme s'il saisissait une occasion attendue :

— Merci, cher père, merci pour tes bons avis ; je tiens à te prouver sur-le-champ qu'ils ne seront pas perdus, et en même temps à te tranquilliser sous tous les rapports. Tu manifeslas, il y a quelques mois, l'intention de me faire entreprendre, comme complément de mon éducation, un voyage d'observation et d'étude en Angleterre et en Allemagne ; j'avoue que, me laissant enchaîner un pou par le plaisir à Paris, j'avais senti d'abord pour ce projet moins d'attrait que de répugnance. Mais aujourd'hui l'accomplissement de ton désir aurait le double mérite d'être pour loi un motif de sécurité, pour moi une sauvegarde contre le péril que tu redoutes : je n'y fais plus d'objection ; fixe toi-même les conditions et l'époque de mon départ.

— Parles-tu sincèrement?... Huit jours suffiraient pour tes préparatifs.

— Eh bien I père, je partirai dans huit jours. Monsieur Simonard, la figure rayonnante, pressa les

mains de son fils avec effusion.

— Bien, Lionel, très bien ! Tu ne pouvais me répondre d'une manière plus agréable ni qui s'accordât mieux avec mes souhaits. Je suis heureux de cet entretien : il a complètement dissipé mes alarmes.

Lionel avait à peine quitté le cabinet de son père, qu'un domesti(]ue vint annoncer à monsieur Simonard liue visite, et prononça d'un air assez dédaigneux le nom d'Etienne Giraud.

Monsieur Simonard eut à ce nom le même mouvement do surprise et de trouble qu'une fois déjà il n'avait pu dissimuler en pré.sence d'Etienne, le soir où celui-ci s'était fait le conducteur si chevaleresque et si mal récompensé de Lionel.

Cependant il se remit a.s.sez promplement. Lo but de la visite du jeune ouvrier no lui paraissait pas difficile à deviner, et le point où il venait d'amener son fils lui permettait do faire une réponse satisfaisante. Ce fut donc avec une sorte d'empressement et de joie qu'il donna ordre au domestique d'introduire Etienne sur-le-champ.

l'entbevue.

Monsieur Simonard, lorsque Etienne entra dans son cabinet, se lova et lui tendit la main d'un air plein do bienveillance.

— Je suis votre obligé, — dit-il après l'avoir fait asseoir et en s'asseyant lui-même; — je l'oublie d'autant moins que votre générosité envers mon fils n'a été payée, je suis contraint d'en faire l'aveu, que d'une bien regrettable ingratitude.

— Monsieur, — répondit Etienne en s'efforçant de surmonter une émotion que, dans les circonstances présentes, il considérait comme une faiblesse, — je ne suis pas venu ici pour vous rappeler un service dont je ne saurais me prévaloir, puisque j'étais seul à portée de lo rendre et que c'eût été un crime de ne le pas faire.

— Cette noblesse de .sentimcns et de procédés, (|ue bien peu d'autres auraient eue, double ma reconnaissance et l'estime que j'ai pour votre caractère. Je n'ai point la prétention de m'acquitter de ce (|ue je vous dois, cela me serait dilTicile: mais je puis vous pronver du inoins mon em[)ress('ment à faire acte de bon vouloir. J'ai (Ioik; saisi une occasion toute naturelle de m'intéresser à ce qui vous touche ; je l'ai fait avec succès, et je suis heureux, e^

MOLÊRI.

vous l'annonçant, d'aller au-devant des inquiétudes et du désir qui ont* sans doute motivé votre visite. Oui, monsieur, vous pouvez être tranquille désormais; j'ai usé de mon autorité; vous n'avez plus rien à craimJre qui soit de nature à froisser vos sentimens et à troubler le repos de la personne qui vous est clière : j'envoie mon fils voyager; dans huit jours il aura tjuitté Paris et même la France.

— Vous vous méprenez encore, monsieur; ma démarche n'a point le but que vous supposez.

Etienne s'était remis complètement. Son attitude calme et digne, sa parole ferme, son regard assuré frappèrent monsieur Simon?rd, qui se sentit saisi de vagues appréhensions et dont la physionomie eommenrail à exprimer plus de défiance que de bienveillance.

— Mais alors quel peut être ce but ? — demanda-t-il, devenu tout à coup sérieux et levant sur Etienne un œil pénétrant ; — je le cherche et ne puis le deviner.

— Avant de m'expliijuer, monsieur, je désirerais simplement savoir si vous vous appelez Armand...?

— C'est en effet mon prénom.

— Si vous êtes avocat...?

— Je l'ai été.

— Si la ville de Lyon est votre pays natal?

— Je suis né h Lyon... Mais, — fît monsieur Simonard au comble de l'étonnement, — c'est un véritable interrogatoire que vous me faites subir, et', en vérité, je ne vois pas de quel intérêt peuvent être pour vous mes réponses.

— Un mot suffira pour vous le faire comprendre : le nom de ma mère est Thi'rèse Giraud. — Monsieur Simonard tressaillit, puis rougit sous le regard d'Etienne, et baissa les yeux. Il y eut entre les deux interlocuteurs un moment de pénible silence. L'un attendait, dans la croyance ijue, k'i positions res[)eclives une fois établies, c'était nu coupable à s'excuser, à manifesler son repentir, à offrir une réparation; l'autre, calculant avee. efiroi les conséquences possibles de l'attaque dont il était l'objet, ne se prcs.sait point d'aller au-devant, et jugeait plus prudent de laisser venir. — Eh bien 1 monsieur ? — dit entin Etienne.

— Je ne sais encore, — répondit le conseiller, — si e'est h un ennemi que j'ai affaire, ui quelles sont vos prétentions.

— Un ennemi! Oh! rassurez-vous; ma présence ici n'est point une menace... Mes prétentions! je n'en ai point a vous laire connaître. Je viens uniquement pour vous rappeler ce que vous avez oublié sans doate, qu'il existe deux personnes subissant de votre fait un dommage considérable. Là se borne mon devoir: je n'ai pasà vous apprendre le vôtre.

— Le mien !

— Je crois le mot à sa place, monsieur... à moins que ce dommage n'ait été de votre part la punition d'une faute ou d'une offense. Ne craignez point d'être franc avec moi; une affaire aussi grave que celle qui m'amène ne comporte ni ménagemens ni rélicenccs; je [mis tout entendre. 0"«"'^ *'0"s vous éloignâtes de ma mère, oviezvous des torts réels à lui reprocher?

— Lorsjuc j'eus ce pénible courage, non ; je dois rendre hommage à la vérité.

— Ce pénible courage! Eh I quelles raisons si impérieuses pouvaient vous l'imposer ï

— Les convenances, l'obéissance que je devais à ma famille. Thérèse avait de beaux sentimens; de précieuses qualités, jo no fais point difficulté de le reconnaître. Douée d'une intelligence prompte et d'un vif désir d'appiTiulre, docile aux leçons que jo me plaisais h lui donner, elle avait su rectifier en grande partie les imperfections d'une éduCiUion négligée-, et aoiiuérir un commenccnienl d'instruction dont votre langage et vos manières m'indiquent assez que vous avez vous-même profilé. Mais ello était par malheur d'une origine peu élevée; simple ouvrière, elle ne possédait d'autre forUino que le travail doses mains; vivaiU hors du monde, elle a'en savait pra-

tiquer ni les manières ni les usages; et mon père, qui avait depuis longtemps des projets arrêtés touchant mon établissement, n'y eût jamais renoncé pour consentira un mariage disproportionné.

— Monsieur, — interrompit Etienne, — avant de séduire ma mère lui aviez-vous dit cela, ou vous-même l'ignorlezvous. — Monsieur Simonard baissa la tête sans répondre. — Non, vous ne pouviez pas l'ignorer, — poursuivit le jeune homme, dont la voix s'animait malgré les efforts qu'il faisait pour demeurer calme ; — non, vous ne l'aviez point dit à ma mère. Vous aviez été plus loin encore : spéculant sur sa crédule confiance, vous l'aviez abusée par le leurre d'un mariage qui n'élait pas plus dans vos idées que dans celles de votre famille.

Monsieur Simonard se leva; il avait le visage pouj-pré.

— Prenez garije, monsieur, vos expressions sont ))lesçanles !

— Le çjel saif,— s'écria Etienne, — que je ne suis point venu ici avec l'jntention de vous offenser, mais pourtant il est nécessaire que les faits soient précisés, et ce n'est pas ma faute si les mots propres à les préciser sonnent mal a l'oreille. Quand on rcdoule les expressions, il faudrait commencer par ne pas commettre les actes,

— Il faudrait aussi, lorsqu'on a la prétention de se prévaloir du tilre de fils, commencer par ne point oublier la première des obhgations filiales, le respect.

— Si vous croyez avoir le droit de m'imposer cette loi du respect, c'est donc que vous êtes prêt à me reconnaître pour votre fils?

Monsieur Simonard avait été un habile avoc^it; il brillait par la vigueur, la lucidité, la logique; mais il restait sans force, sans voix, sans argumens devant le simple bon sens d'un ouvrier qui n'avait ni étude du droit ni grande pratique de la parole.

Il se ra.ssit dans son fauteuil, laissant la réplique d'Elienpo sans réponse.

Etienne reprit d'un ton vibrant d'émotion :

— Tant que vous ne m'aurez pas donné le droit do vous appeler mon père, je n'ai à remplir envers vous d'autres devoirs que ceux d'un étranger envers un étranger, et le respect comme vous l'entendez n'en fait point partie; il serait d'ailleurs un obstacle à la mission qui motive ma présence chez vous, mission sainte dont je dois m'acquitter sans crainte ni faiblesse. Tout à l'heure je me suis permis, moi, monsieur, de vous rappeler un devoir, celui de la réparation ; mais je l'ai fait ayant de mon cftté le bon droit et la justice, ce que vous n'avez pu réussir h contester. Cependant vous avez paru ne pas me comprendre. Peut-être en effet n'avez-vous pas la conscience du mal que vous avez causé ; peut-être avez-vous besoin que je vous en expose l'étendue : j'accomplirai encore cette tâche.

— C'est inutile, — interrompiit monsieur Simonard; — je n'ai point, grAco à Dieu, l'âme endurcie que vous semblez me sufiposer. J''ai pu, emporte par la fougue d'une première passion, ne point réfléchir dans le temps sur les suites d'une inconsé()uence de jeune homme ; plus tard, absorbé dans la multiplicité des obligations qu'imposent la famille, le monde, l'exercice d'une profession dilficile, j'ai pu avoir le nouveau tort de laisser dormir dans ma mémoire le souvenir d'une act on reprochable sous tous les rapports; mais lorsque, dans une (■irconstanc*' douloureuse pour moi, votre nom est venu lout a coup, il y a (piehiues semaines, réveiller ce souvenir, soyez persuadé (jun je n'y suis pas resté insensible. Croyez qu'aujourd'hui encore, à voire vue, et depuis que je vous écoute, je me sui-s représenté déjà plus d'une image qui me pénètre do ctiaarin «t do regret. Oui, la [lauvre Tlicrèse a dû bien soulfrir. Pendant que je viv.iis tranquille Ht ne manquant de rien au sein do ma famille, elle subissait dans le délaissement une vie de cruelles privations et de travail ingrat. Ce n'était point le sort qu'elle devait attendre d'un homme qui l'avait beaucoup aimée. Là surtout est l'énormité de ma

ETIENNE GIRAUD

3ni

faule. Je ne me pardonnerai jamais un oubli dont elle a été si longtemps victime.

— Eh ! monsieur, — fit Etienne avec impatience, — que parlez-vous de travail et de privations? Ce sont des malheurs sans doute, et d'autant plus grands que vous aviez laissé à ma mère la doulile tâche de subvenir à ses propres besoins et à ceux d'un enfant. Cepi^ndant on s'aciuitiedes lâches les plus difficiles, avec la volonté et le courage. Il dépendait de ma mère de chercher sa force dans ces deux vertus; elle l'a fait et elle a triomphe. Alais ce qui ne dépendait pas d'elle, et c'est en cela que le dommage était réel, grave, irréparable peut-être, et c'est sur quoi vous n'avez jamais pris la peine de réfléchir, je le vois bien; ce qui ne dépendait pas d'elle, monsieur, c'était d'échapper à l'humiliante position déparia que lui faisait votre ahandon. Vous l'aviez enfermée dans un cercle d'impossibilités et de douleurs. Pour ne pas boire jusqu'à la lie ce calice d'opprobre qui ne se détourne jamais de la mère qui n'est point épouse, elle s'est cachée dans des quartiers oii elle ri'élait point connue : elle a eu recours au mensonge, trerinblant ensuite chaque jour qu'on ne vînt à découvrir la vérité. Elle a vécu dans la retraite et l'isolement, n'osant se faire des amis, dont la découverte toujours imminente de son secret pouvait changer en éloignement et en mépris la bienveillance et l'estime. Ce secret, elle ne le disait même pas à son fils, dans la crainte qu'il ne lui reprochât la tache de sa naissahce. Enfin elle a vu durant vingt ans se faire des mariages autour d'elle avec celte navrante conviction qu'un tel bonheur lui était interdit, non parce que les partis manquaient : bien des prétendans su sont l^h'sêniés, trompés par le titre de veuve qu'elle s'était donné, entraînés par l'adiniration que leur causaient son activité au travail et ta régularité de sa con(iuife ; mais elle les a refusés tous, car il eût fallu en venir à des dVeut, et peut-être subir la honte d'un désistement. Elle itait d'ailleurs pour principe, et avec raison, que c'est Une mativaise porte, pour entrer en ménage, de commencer par rougir devant son mari. — Ce n'était pas sans justice qu'Etienne avait reproché à monsieur Simonard de îi'avoir probablement jamais réfléchi sur tout cela. Le trouble et la surprise de céUii-ci croissaient en effet à chacune des paroles du jeune homme, comme si les choses (Ju'il entendait étaient pour lui toutes nouvelles. — Voilà,

poursuivit Etienne avec véhémence, — voilà destotirmens bien autrement cruels que ceux de la fatigue et de M faim, ne le croyez-vous pas, monsi^uï•? Eh bien I il était dans la destinée de ma mère de les voir s'aggravei" encore. Cette tranquillité si précieuse quoique mêlée d'in- Uiétude; cette considéralioii, fruit de tant de réserve et 'une si austère existence ; cette ignorance de son fils, qu'elle eût voulu perpétuer, rien de tout cela ne lui reste aiijouWhui : son secret est divulgué! Kt il a fallu qu'elle éildurAt le double supplice de le révéler elle-même, d'abofd à la famille oh éon fils aspirait à prendre place, puis k son fils, dont cette première révélation avait rendu le ihariage impossible. « Pauvre Thérèse ! » avez-vous dit. Ôh! oui, monsieur; car, pauvre fille trompée dans son

SiilOur, pauvre femme condamnée à la solitude et au lënsonge, pao\Te mère frappée dans ce qu'elle a de plus Shér, le bonheur de son fils, elle est trots fois malheurfuse, trois fois vic'ime de ce que vous appelez dans Votre langage indulgent une incoilsér[ueti('f< de jeunesse 1

— Oui... oui... cela doit Hve vrai... ciMà est Vrai, - murdûtira Involontairement monsieur Simonard.

— Et moi, —reprit Ktienne avec amertume, — moi qui rifeçu de vous l'existence, pensez-vous que j'aie à vous

?• fendre grâces d'un tel présent? Quelle reconnaissance vous ois-je pouf m'âvoir 'ait une loi de l'abaissement au milèu de mes amis et de mes camarades d'atelier, pour m'a- Wir marqué, moi ouvrier laborieux et rangé, d'un stignato qui me ferme l'entrée d'une honnête famille? — II S'arrêta comme pour attendre une réponse. Monsieur Sinonard, la tête appuyée sur ses deux mainS, était visiblenènt en oroié aux fluctuatiotis d'une lutte intérieure; il

se taisait. — Ah ! monsieur, — lui dit Etienne découragé, — à présent que j'ai forcé vos yeux à s'arrêter sur la mesure de nos maux, lie vous semble-t-il donc point que la somme en soit sulfisante? Aurez-vous la froide cruauté d'ajouter, pour ma mère et pour moi, à vingt années d'un passé douloureux, tout un avenir de nouvelles tortures dans In honte?

— Eh ! ([ue puis-je? — s'écria monsieur Simonard ; — mon Dieu 1 parlez, demandez; je ne vous refuserai rien, je vous le jure, rien de ce qui sera possible. — Un rayon de joie éclaira la phvsionomie d'Etienne; mais ce ne fut qu'un(^ lueur bientôt évanouie devant celtre étrange question : — Quelle réparation exigez-vous?

— Est-ce donc que vous en voyez plusieurs? — dit Etienne péniblement surpris. — Vous me faites là, monsieur, une singulière demande. Pour y répondre, à défaut du cœur il suffit du simple bon sens. Tel a été le dommage, telle doit être la réparation : à ceux qu'on a frustrés d'un nom, quelle autre chose qu'un nom est-il possible d'ofirir?

— Un noml — répondit monsieur Simonard ; — c'est le seul point sur lequel il me soit défendu de vous satisfaire.

— Défendu !

— Je n'ai pas seulement un fils, j'ai une femme.

La foudre, en frappant Etienne, eflt produit moins d'effet s ir lui que cilte déclaration. Il demeura quelques instans atterré et nuiet.

— Oh 1 ma mèrot... ma mère! — Tel fut son premier cri I ;rsqu'il eut recouvré l'usage de la parole. Puis, levant siir monsieur Simonard un regard plein d'une indirible tristesse : — Pardonnez-moi, monsieur, — dit il d'une voix presque éteinte ; — je no me serais point permis cette démarche, j'aurais au contraire mis tous rhes soins à éviter une entrevue pénible pour tous les deux, si je n'étais tombé dans une méprise bien naturelle : en vous voyant accourir seul aupiès île votre fils, le soir où je vous le raniinai blessé, je m'étais figuré que monsieur Lionel n'avait [dus de mère.

— Ma femme est à Plombières, — répondit monsieur Simonard ; — les soins qu'exige .sa santé l'y retiennent

■ dans un éloignement continuel de sa famille. — Etienne se leva pour se retirer. Il élait pâle, abattu ; ses jambes flécliissaient. Il avait vu l'espérance briller un moment à ses yeux. Cl cette espérance, fugitive comme l'éclair, venait de s'éteindre dans une poignante déception. Pour se ra dir contre des résistances, le courage ne lui eût pas manqué; il se sentait écrasé, anéanti en présence de l'impossible. Slûnsieur Simonard, cédant à un mouvement de tendre compassion, .saisit la main du jeune homme et la pressa dans les deux siennes. — Je comprends, — lui ditil, — votre découragement, votre affliction, tocs les sentimens douloureux qui doivent affectei- votre âme. . c'est une horrible punition de ma faute, croyez-le, d'être témoin d'une telle infortune, rtioi qui en suis l'auteur et qui n'ai plus le poiiviiir d'y mettre fin... mais j'ai du moins celui d'alléger quelques-unes de vos souffrances. Vous et votre malheureuse mère, vous avez trop longtemps cherché dans un travail opiniâtre et rude des res- .sources insuflisantHs. Je suis riche; c'est pour inoi un devoir que je remplirai avec iionheur de vous assurer un sort indépendant, convenable.

— N'a hf'Vez pas, monsieur! — s'écria Etienne. Sa fierté venait (l'être blessée: il avait retrouvé .ses forces. — Du moment où vous n'êtes pas libre, — continua-t-il, — je n'ai rien à faire ici. Gardez votre pitié, puisqu'elle doit être stérile ; gardez votre argent, il no couvrirait point notre honte, et l'accepter serait ravaler notre âme au niveau du rang abject que vous nous avez fait dans le monde.

Api'ès avoir prononcé ces mots d'un ton forme qui coupait court à toute nouvelle instance, Elienne s'inclina froideijient et sortit. ^ ^

Monsieur âimonârd le ^ivit dés yeux jusqu'à la porte.

MOLÉRÎ.

et, dans l'expresssion de son rrgard, il y avait plus que de la tristesse, il y avait un regret pout-être.

— Ah 1 — pensail-il, — 'lue mon fils n'a-t-il un cœur comme celu'.-!à I

SI

LA DEViJKERESSB.

Dans l'après-midi de ce même jour où Etienne faisait auprès de monsieur Simonard une démarclip si peu couronnée de succès, Laurentine, assise devant la fenêtre de sa petite chambre, eût oflert un modèle parfait à l'artiste (|ui aurait voulu faire une statue de la Rêverie : elle tenait d'une main un canevas, et de l'autre une aiguille enfilée de laine ; mais ses deux mains, retombées sur ses genoux, étaient également immobiles, et ses yeux semblaient obstinément fixés sur un modèle de tapisserie qu'elle ne regardait point.

A quoi songeait-elle si profondément qu'elle en oubliait son travail, contrairement à ses habitudes d'activité?

Ce ne pouvait êlre à la rupture de son mariage avec Etienne : son cœur n'avait pas été assez intéressé dans l'atl'aire pour qu'elle s'en préoccupât bien vivement.

Mais une nouvelle lettre de Lionel lui avait été remise le malin ; et cette lettre renfermait des propositions qui, tout étranges qu'elles parussent d'abord, cadraient trop Ijien avec les chimères dont se repaissait l'amour-propre de Laurentine pour ne pas fournir une ample matière à ses réflexions.

Peut-être môme, loin d'éprouver le moindre regret à l'endroit d'Etienne, était-elle arrivée, à la suite de sa lecture, à considérer comme un bonheur d'avoir recouvré sa pleine liberté.

Trois petits coups frappés discrètement à la porte d'entrée, et probablement pour la deuxième ou troisième fois, la tirèrent enfin de la méditation oii elle était plongée. Elle courut ouvrir.

La personne qui avait frappé était une femme d'une soixantaine d'années, grosse, courte, ayant la physionomie riante et l'œil vif, coiffée d'un bonnet, proprement vêtue, étalant des bagues à tous les doigts, une chaîne <i'or au cOu, et aux oreilles des pendans plus massifs (ju'éiégansj Le tout était d'un aspect agréable et de nature à inspirer la confiance.

— Mademoiselle Frogetî

— C'est moi, madame.

— Pouvez- vous m'accorder un moment d'entretien? — Introduite dans une petite pièce qui servait à la fois de salle à manger et do salon, la dame se jeta sans plus de cérémonie dans le fauteuil du père Froget, et promena autour d'elle un -regard rapide. — Vous êtes seule, mon enfant? Tant mieux... Je viens vous faire mes ofTres de service.

— A moi, madame?

— Il est impossible qu'une personne de votre âge, et belle comme vous l'êtes, n'ait pas d'excellentes raisons de désirer percer en quelque point le mystère de l'avenir. On veut savoir si l'on sera riche, si l'on sera aimée, si l'on sera heureuse. Il se présente quelquefois deux chemins à suivre, on hésite; que ne peut-on connaître l'événement du lendemain? Ce serait uno lumière sûre pour se diriger. Telle que vous me voyez, mademoiselle, je suis une élève du grand Moreau, contemporain et rival de l'illustre mademoisolle Lcnormand. Je lis avec une égale facilité dans les lignes de la main, dans les cartes et dans le marc de café. Depuis trente ans que je pratique, je n'ai pas h regretter une erreur. J'ai pu quelquefois ne point voir : le ciel a des secrets impénétrables; mais je n'ai jamais mal

vu. Vous conviendrez que je ne fais point de charlatanisme, puisque j'admets de certaines restrictions à mon savoir. Cependant les occasions où le livre du destin reste fermé pour moi sont si rares que j'aurais pu, en vérité, me dispenser d'en parler ; je ne l'ai fait que pour l'acquit de ma conscience, et afin de vous démontrer en même temps que je suis loin de chercher à vous tromper. — La volubilité de la dame en débitant ce discours démontrait de plus que c'était une leçon depuis longtemps apprise et souvent récitée. La proposition du reste répondait si bien à la situation d'esprit où se trouvait Laurentine, que celleci se laissa persuader promptement et sans grande résistance. — Une table fut approchée de la devineresse, qui se mit aussitôt à y faire manœuvrer des cartes avec uno véritable adresse de prestidigitateur. La prestesse de ses doigts n'était égalée que par l'agilité de sa langue. — Vous êtes brune, je vous prends en trèfle; suivez bien. Vous voici entre le valet do trèfle et le valet de cœur. Voire pensée incline vers le valet de cœur, et vous avez raison ; c'est un jeune homme de bonne famille et qui possédera un jour une fortune considérable. Ce valet de carreau et l'as de carreau qui l'accompagne m'annoncent une lettre qu'un messager vous a remise ou vous remettra, et, dans le huit de carreau qui vient après, je vois un projet ou une proposition de voyage...

— C est extraordinaire ! — fit Laurentine toute saisie.

— Il est évident, — reprit la vieille, — si i'on considère la position respective de ces trois cartes, que ce projet do voyage est étroitement lié à la lettre, et je ne serais pas du tout surprise que notre valet de cœur y fût pour quelque chose. Répondez-moi franchement : Vous aurait-on fait une proposition de ce genre?

— Je no saurais le nier, — dit Laurentine en rougissant.

— Mais vous navez encore ni accepté ni refusé; vous redoutez un piège. Le piège, le voici représenté par le valet de pique ; mais il est contrarié par le neuf de cœur, qui signifie triomphe! Suivez toujours : le voyage en question doit avoir une grande influence sur votre destinée; ce dix cle pique, symbole do la nuit, indique qu'il sera entouré de mystère ; vous en êtes effrayée ; vous êtes tentée do répondre par un refus. C'est de la prudence, et je no vous blâme pas, au contraire. Il ne faut pourtant pas juger toujours des choses sur l'apparence. On arrive parfois au bonheur par des voies singulières, et je crois entrevoir, en ce qui vous cdncerno... Mais ici nous sortons des limites du petit jeu. Nous consulterons le grand jeu, si vous tenez à en apprendre plus long ; seulement, au lieu de deux francs, cela vous en coûtera cinq, et j'y ajouterai, pour terminer la séance, une inspection des lignes do votre main, au moyen de laquelle je vous dirai votre tempérament, vos goûts, vos penchans et votre destinée. La rusée devineresse en avait dit assez pour stimuler, trop peu pour satisfaire la curiosité de Laurentine. Le grand jeu fut donc en un instant étalé sur la table à la place du petit, et notre vieille, pour inijirimer à ses prédictions un caractère de solennité proportionné au prix, se donna des airs de sibylle inspirée. — Qu'aperçois-je? — s'écria-t-elle; — vous traversez la mer, vous mettez le pieil sur le sol étranger; un homme jeune, riche et de bonne raine vous accompagne !... Vous avez accepté le voyage proposé et il s'exécute sous les plus heureux auspices... Et ensuite (luo do belles choses, chère enfant ! mon Dieu! que de belles choses! Jamais le destin ne se montra plus prodigue de .ses faveurs envers uno créature humaine, voyez, voyez; , un mariage superbe... un triomphe inespéré... des bijoux, des toilettes resplendissantes... des richesses inépuisables. Vous êtes la reine des salons, la bienfaitrice de vos proches, la providence du pauvre. Ah ! ce que j'appelais tout à l'heure do la prudence no serait que la pusillanimité d'ui'e Ame faible; il n'y a point d'hésitation permise en prés-Mice d'une proposition qui vous fait un si magnifique avenir. — Puis, repoussant par un mouvement brusque les laiots auxquels elle venait de prêter un si séduisan

ETIENNE GIRAUn.

langage, elle s'empara vivement de la main de Laurentine, et poursuivit sans transition : — Mont de Jupiter sillonné de lignes liion nian|uées, avec une croix au milieu : bonhi'ur en ménage. Mont do Saturne coupé par une ligne qui traverse toute la main : opulence. Lignes en croix sur le mont de Mars : élévation rapide. Ligne de vie longue, marquée et d'une vive couleur : existence tranquille, vieillesse tardive et pleine de santé. Ligne de la fortune, chargée de petites lignes : honneurs et crédit. Lijrne du triangle, droite, apparente, continue jusqu'à la ligne de santé : richesse et honheur. Enfin, rien ne se contredit et rien ne vous manque; il n'est pas jusqu'à cette croix sur la ligne de la jointure qui ne soit un don précieux du sort, en indiquant que vous serez bonne épouse et bonne mère,

Laurentine, le cou tendu, les yeux fixés sur ceux de la devineresse, retenait son haleine, comme si elle eût craint en respirant de perdre quelqu'une des paroles qui lui présageaient une si brillante destinée.

Elle était fascinée, éblouie.

La vieille avait épuisé son répertoire de divination. Elle tendit une main en forme de sébile pour recevoir la pièce de cinq francs que Laurentine fit sortir sans regret de la cassette où elle enfermait ses épargnes. Puis elle se leva, fit à la jeune fille une gracieuse révérence, et se retira, <oute joyeuse, disait-elle, de n'avoir eu à lui traduire dans le livre du destin que des feuillets écrits en lettres d'or.

Pour donner une idée de l'effet produit sur l'imagination de Laurentine par les prédictions qu'on vient de lire, il nous suffira de résumer la lettre qu'elle avait reçue le mAnie jour.

Dans cette lettre, Lionel, après avoir tracé de son amour un tableau éloquent et convenable à la fois, déclarait (ju'ii lui était impossible de vivre si son existence n'était indissolublement liée à celle de Laurentine. Il avait malheureusement acquis la certilude que son père ne donnerait point les mains à un mariage qui renverserait d'autres projets depuis longtemps arrêtés. Il ne voyait donc d'autre ressource que de forcer un consentement qu'il fallait renoncer à obtenir de bonne grâce, et, pour y parvenir, il avait conçu un plan dont la réussite ne lui paraissait point douteuse si Laurentine voulait bien l'approuver et s'y prêter. Il s'agissait d'une absence de quelques semaines, pendant lesquelles, se confiant à l'honneur et à la loyauté de Lionel, dont il donnait pour garantie son respectueux amour, elle le suivrait à Londres, où ils trouveraient toutes facilités pour contracter mariage. Celait sans doute une démarche tiardie et dont il ne cherchait pas à atténuer la gravité; mais il ne craignait point d'affirmer que les résultats en seraient des plus heureux. La résistance de monsieur Simonard ne devait-elle pas naturellement fléchir devant an fait accompli '? Et la tendresse qu'il portait à .son fils permettait-elle de mettre en doule une prompte réconciliallon t venaient ensuite une foule de raisonnemens pour démontrer la nécessité d'un secret absolu envers le père Froget, et mémo la cousine Rosalie. L'un avait une exagération de délicatesse qui pouvait devenir un obstacle sérieux ; et la jalousie probable de l'autre n'était pas moins à redouter. Enfin il suppliait Laurentine de ne prendre en considération pour se (iéciderque le soin de son propre avenir, et les droits qu'un amour sincère, pur et dévoué comme celui qu'il ressentait, lui donnait h iui-m/^me, sinon à un retour égal desentimens, du moins à une trop juste pitié.

Tout ce plaidoyer était écrit d'un style aussi respectueux que pathétique i le but final du sentiment qui l'avait inspiré y était présenté de façon à satisfaire la .susceptibilité la plus ombrageuse; les moyens indiqués pouvaient .seuls donner prise à la critique, mais ils étaient justifiés avec une habileté plus que suffisante pour endormir la prudence d'une jeune fille inexpérimentée

La lettre de Lionel avait toutefois flatté l'orgueil de Laurentine plutôt que touché son cœur. Elle n'avait point d'a-

LE SIÈCLE. — XXIX

mour, nous l'avons déjà dit ; mais c'était un moyen puis- .sant de tentation que cette promesse d'un mariage qui lui assurait une grande fortune et une belle position dans le monde. Au reste, il ne lui venait même pas à l'idée de suspecter la bonne foi de Lionel : elle trouvait si naturel un changement de langage et do projets dont elle s'attribuait tout le mérite I

Cependant ses réflexions l'avaient presque déterminée à répondre par un refus bien positif, lorsque la visite de la devineresse était venue la replonger dans de nouvelles rêveries et de nouvelles hésitations.

Si on avait suivi cette dernière au .sortir de la maison du père Froget, on Veûl vue aborder au détour de la rue un jeune homme qui l'y attendait avec impatience.

— Tout va bien, — lui dit-elle ; — je répondrais maintenant du succès.

Le jeune homme, qui n'était autre que Lionel, glissa une pièce do vingt francs dans la main de la vieille sibylle et s'éloigna.

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