LE PRÉJUGÉ
Le père Froget et sa fille se trouvaient pour la première fois tête à tête depuis la rupture qui avait suivi les aveux de madame Giraud.
Ils étaient à table; jamais repas ne fut plus tristement maussade.
Laurentine était muette.
Le père Froget avait l'air sombre, méconfont ; il ne cessait de maugréer contre sa soupe qui lui brûlait le palais contre son couteau qui coupait de travers, contre la bouteille dont il répandait leconlenu dans son assiette, croyant le verser dans son verre. Il n'en perdait pas du reste un coup de dent : il y a des gens dont la colère double l'appétit.
Lorsqu'il n'y eut plus rien dans la bouteille ni dans le plat, le digne contre-maître, ne sachant plus sur quoi faire tomber sa mauvaise humeur, s'écria, comme pour soulager sa poitrine d'un poids incommode :
— Voyez-vous cet imbécile qui va s'aviser de n'avoir point de père !
Au même instant la porte s'ouvre ; c'est Etienne qui entre.
A la vue du jeune homme, Laurentine se lève et passe précipitamment dans sa chambre.
Le père Froget ne sait quelle contenance faire.
— Suis-je donc déjà pour mademoiselle Laurentine un objet de répulsion et de dégotit? — dit Etienne avec un sourire plein d'amertume.
— Mais non... mais non... je ne crois pas, — répond le père Froget très embarrassé. — Après cela, tu dois comprendre, mon garçon, que... sans te regarder précisément d un mauvais œil... on ne peut pourtant pas te voir tout à fait du même qu'auparavant.
— C'est justement là-dessus que je viens m'entretenir franchement avec vous, monsieur Froget.
— En véritél... Eh bien 1 tu me fais l'effet d'avoir là une singulière fantaisie... Pourquoi diable revenir sur un sujet qui n'a rien d'agréable?
— Monsieur Froget, il me faut votre dernier mot, — dit Etienne;— je veux l'entendre de mes propres oreilles. Est-il vrai que je doive renoncer déflnitivomenl à la main de Laurentine?
Le père Froget, une main sur la table, l'autre sur le bras de .son fauteuil, agite .ses doigts avec une rapidité de baguettes do tambour exécutant un roulement ; il passe sa jambe droite sur sa jambo gauche, puis sa gauche sur
MOLÊRI.
sa droite ; ses yeux montent au plafond, descendent au plancher, se portent de tous les côtés, excepté sur Etienne. Evidemment la situation lui paraît peu récréative.
Enfin, après avoir ctierctié. étudié, combiné les expressious et les tours de phrase les moins scabreux, il se décide à répondre :
— Ma foi ! mon cher Etienne, je n'ai pu cacher hier à madame Giraud ma façon de penser à cet égard, et je ne la crois pas exorbitante Ce|ieniinnt la nuit, comme tu sais, .porte conseil î j'ai fait des réflexions ; mon amitié pour
loi m'a soufflé des idées d'indukence que tout autre ne m'inspirerait certainemetit pas au m(^me degré. Enfm je ne suis pas un homme impitoyable, et je me mets volontiers du nombre de ceux qui disent : A tout péché miséricorde I — Elienne croit voir poinilre une lueur d'espérance ; il écoute avec avidité. — Couséi|uenuneat, le jugement que j'ai prononcé n'est pas stns appel, — poursuit le père Froget ; — lu peux prétendre encore à la main de ma fdie... à une condition, bien entendu.
— Faites-la-moi connaître, — dit vivement Etienne. — Pour que je ne la remplisse pas, il faudra qu'elle soit unpossible.
— Difficile, je le crois ; impossible, peut-être que non ; la chose vaut la peine qu'on la vérifie. Donc, ce qui est fait est fait, nous ne pouvons rien sur le passé ; mais je conviens qu'une étotTe tachée reprend son lustre, la tache une fois partie, et peut être encore très bien portée. Ainsi tu commenceras par aller à la recherche de ton père.
— C'est ce que j'ai fait.
— Très bien. Tu sais où le prendre.
— Je le sais.
— A merveille. Tu le présenteras d(n'ant lui et tu lui feras comprendre respectueusement, mais avec fermeté, l'obligation morale où il est de te donner un nom en épousant madame Girauii,
— C'est encore une démarche faite.
— Ah bah I — Le pèio Froget regarde Etienne avec une sorte d'admiration. — Peste! c'est atVuire à loi, et lu mènes les choses rondement. Quelle réponse as-tu obtenue?
— Une mauvaise réponse : la réparation que vous souhaitez ne peut vous être accordée ; un autre mariage s'y oppose.
— Ah diable I
Le visage du père Froget, un instant éclairci, se rembrunit de nouveau.
Etienne reprend :
— Je ne saurais donc remplir la condition que vous m'imposez.
— A l'impossible nul n'est tenu ; et je conviens en outre que ce n'est pas ta faute.
— Est-ce ma faute davanlage si. par suilc d'un odieux manque do foi, au mépris du devoir le plus saint, une tache a été imprimée sur moi à ma naissance?... Je vous demande pardon d'insister ainsi, monsieur Froget ; mais je ne puis me résigner à voir s'évanouir si vite et si cuinplétement mes rêves do bonheur... Ah I je m'aperçois trop bien que vous ne me comprenez point ; c'est que vous n'avez jamais aimé autant que moi 1
— Pardon, j'ai aimé, et je le comprends, mon garçon, je te comprends,— dit le bonhomme plus ému qu'il n'ertt voulu l'être et surlout le paraître; — aussi n'ai-jo pas l'intenlion de te condamner au silence; parle, parle, épanche-toi : ça le soul.igiTa. Tu me demandais, n'est-ce pas, si tu étais respon.sable de ce qu'il peut y avoir eu d'irrégulier dans ton origine? A cela j' répondrai iw-Hament : Non ; tu as bien été forcé do venir au monde comme on t'y a mis, et lu es plus à plaindre qu'à blâmer.
— La révélation loyale d'un secret que vous ignoriez encore hier matin a-t-elle diminué quelque chose déco que nous valions, ma mère elmoi,soil par nos sentimens, soit par notre conduite "i
— Je ne dis pas cela.
— Ma mère en a-l-elle moins satisfait à ce que lui
commandait pour moi la nature? En a-t-elle travaillé moins assidûment et avec moins d'ardeur? Eu a-l-elle perdu tout à coup le mérite de vingt années d'une existence irréprochable? Vous lui aviez donné votre estime, vous qui ne la donnez pas facilement, est-ce que vous l'estimez moins aujourd'hui?
— Par exemple 1... Je suis un juge souvent sévère, je le reconnais, mais ce n'est pas à l'égard de ceux qui savent si bien racheter une faute... Brave madame Giraud! lui <^ter de mon estime? allons donc!... c'est-à-dire que je fais plus encore que l'estimer : je l'admire, je la vénère !
— C'est donc moi qui ai démérité, moi qui perds, sans autre crime que d'avoir été lésé dans mes droits, le bénéfice d'une jeunesse active, laborieuse, exempte d'écarts ; moi qui, honoré de votre amitié hier, ne suis probablement plus digne aujourd'hui de vous serrer la main?
— En voilà bien d'une autre 1 Tiens, la voilà, ma main; serre-la tant qu'il te plaira. Quant à mou amitié, tu peux y compter à la vie, à la mort.
Le père Frogel, en panant ainsi, s'empare de la main d'Etienne, qu'il étreint vigoureusement dans les siennes.
— Ah ! je vous reconnais ! — s'écrie le jeune homme avec alteniirissemenl.
— Je suis juste avant tout, — dit le père Froget.
— Dès lors, vous me permettez d'espirer?
— Dès lors, mon bon ami, ne nous écartons pas de la quest on, je te maint ens mon eslime et mon amitié; soit, et de tout mon co?ur; j'ai pour ta mère du respect et de l'admiration ; elle y a, pardieu ! les droits les plus légitimes; pour ce qui est du reste, brisons là ; tu ne peux pas âlre et tu ne seras jamais le mari de ma tille.
— Jamais!... Elpourijuoi, mon Dieu! pourquoi?
— Pourquoi?... Parce oue... il y a, vois-tu, mon garçon, une clio.se ()ni prime tout, qui est la règle invariable d'un jioinme decreir... et que moi, vieux soldat dont les étals de servi e sont immaculés, j'en ai la prouve sur ma poitrine, j'aimerais mieux mourir que d'y manquer. Cette règle-là... je ne sais romment m'exprinier, je voudrais ne te faiie ni chagrin ni offense. . celte règle-là... damel j'ai beau me creuser la cervelle, je ne vois qu'un mot pour 1g nommer : c'est l'honneur.
'-• L'honneur ! — s'écrie Eti<nne en bondissant; — l'hiinneur !... Un homme a trompé, séduit une femme qu'il a ensuite lâchement aliainloiuiée avec, son enfant : cet homme-là marche la tète haute, et le mondt^ n'a point d(^ lletrissure à lui imprimer; mais ses victimes, à merveilleuse justice des hommes! ses victimes portent la peine de .sa félonie !... Courbe la tête, malheureuse mère !... Courbe la tèti-, enfant déshérité do ton noml...Non- S(nilcmeiit vous êtes tous deux déshonorés, mais encore m.dlieur à qui contracterait une alliance avec vous, car vous communiquez le déshonneur comme le lépreux communii|iie la lèpre!
Le père Frogel regarde Etienne, l'air interdit, les yeux humides.
— Tu me navres, mon garçon !... Certainement je trouve que lu n'as pas tort dans tes raisonnemens... Elles sont diantrrment dures, parfois, les lois de l'honneur ; je no l'avais jamais énrouvé comme en celte circonstance... mais, au bout du compte, ce n'est pas moi qui lésai failes, c'est le monde. Tu me diras que le monde est ridicule et slupide? Ça se peut; qu'y faire? Nous vivons dans le monde, et nous avons be.soin de lui... Prends-l'en donc au monde, et qu'il change .ses lois : je ne demande p.is mieux... Jus ]ue-là... tu me navres ; c'est tout ce que je peux pour toi. — Etienne aus.si pleurait. Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre, et confondent quelijues instans leurs larmes. iMais bientôt le père Froget s'arrache brusquement à cette étreinte. — Mordieu I — dit-il on e'e.ssuyant les yeux du revers de la main, — sommes-nous des femmes pour pleurnicher de la sorte? Tu as de la peine, ça va sans dire... moi aussi, j'en ai... peut-être autant que toi... c'est 1res bien, mais il ne faut pas que ça nous empêche d'être des hommes, que diable I
ETIENNE GinADD.
— Vous avpz ra'son, — répond Etienne ; — les larmos ne reniéiliiMit à rien. — VA, après uue courte liésitalion : — Monsieur Frogot, avant do vous quitter, je désirerais vous prier de m'a^ eorder une grâce.
— Une grAce ! parle, mon garçon, no te gône point. Une seule chose exceptée, et sur laquelle nous ne reviendrons plus, n'est-ce pas? je suis disposé à faire tout cp que tu voudras.
— Le motif qui m'empêche d'être votre gendre n'est connu que do vous, de mademoiselle Laurenline, de ma mère et de moi; que ce secret demeure entre nous quatre. Consentez à cela pour moi, qui de cette façon n'aurai point à rougir devant mes camarades, pour ma mère surtout qui pourra conserver intacte une réputation àlaquelk' elle a déjà tant sacrifié.
— Etienne,— répondit le père Froget en frappant d'une main dans la droite du jeune homme, — nous serons muets comme la tombe, ma fille et moi, je fen fais la promesse.
— Ah ! merci, merci ! — dit Etienne avac une vive expression de reconnaissance;— je ne rentrerai pas du moins sans porter à ma mère une consolation.
RIGUBERT.
II est rare que la prudence humaine ne soit pas déçue dans ses précautions et dans ses calculs. Nous no manquons jamais de nous en prendre au sort, ce commode soulTre-douleur inventé pour subir l'emios de nos erreurs et de nos sottises, tandis que l'insuccès do nos mesinvs tient presque toujours à ce qu'elles ont été incomplètes ou tardives.
Pour assurer l'efficacité de cette promesse de silence sur laquelle Etienne fondait sinon le bonheur au moins la tranquillité de sa mère et la sienne, il eiU fal.u en prévoir plus tôt la nécessité, et ne s'être pas exposé par des indiscrétions antérieures à en riMidrc l'observation difficile, peut-être même impraticable.
Si l'on n'a pas oublié l'incident du complot tramé par Rigobert contre le père Froget et déjoué par Etii'Une, on doit se rappeler aussi que, par suite des paroles échangées entre les deux jeunes ouvriers, tout l'atelier avait été mis dans la confidence de leurs prétentions à la main de Laurentine.
Etienne était aimé du ses camarades ; ils s'intéressaient au suicès de ses amours, ils l'interrogeaient, ils questionnaient le père Froget. Celui-ci, pressé vivement par un des questionneurs, avait répondu d'un air joyeux, (juelqucs jours auparavant ;
— Eh I eh ■ nous faisons publier les bans à la fin de l,i semaine.
Ou avait, à la suite de cette déclaration positive, couiplimonté, félicité, régalé le camaïade Eiirune, et l'occasion avait en même temps paru excellente pour plaisanter, railler et bafouer le prétendant éconduit, Rigolierl.
Ce dernier, devenu le plastron de râtelier, sent t doubler sa bdine contre le père Froget et la jalousicî furieuse qu'il avait conçue du triomfibo d'I-ltieMiii'. Il n'asjiiruit qu'à s evenger de tous les deux.
Le lendemain du jour oii, suivant ce qui avait éb- dit par le conire-iiiatire, le mariage d'Iitienne et de Laurentine aurait dft être affiché dans les cadres di' la mairie, on vit entrer dans l'atelier, en retard d'uq quart d'biure sur ses camarades, Rigobert tout e>soufi:é.
Mallieureusiment pour lui, ou heureusement, si l'on considère les sentimens dont il était animé, le père Frogci se trouvait là, au moment de son arrivée.
— L'exactitude n'est pas ta vertu favorite, — lui dit ce dernier d'un ton sévère ; — voilà plusieuis fois déjà (jue je te prends en faute; si tu tiens à ce que nous rnangior)S ensemble un minot do sel, fais en sorte que cela ne t'arrive |ilus.
— Ah ! mon Dieu ! — fit Rigobert, — que do bruit pour un quart d'heure!
— Un quart d'heure n'est pas assez pour qu'on le retienne sur ton salaire, — répliqua le contre-maître ; — et pourtant, si l'on mettait tes retards bout à bout, il ae trouverait qu'à la fin de l'année tu aurais fait tort au patron d'une semaine di; travail pour le moins. Voilà un calcul qu'on n'aurait pas besoin de te mettre sous les yeux, si tu étais susceptible de délicatesse.
— On a sa délicatesse comme un autre, papa Froget; seulement elle a été, j'en conviens, un peu engourdie par la curiosité. Voici la chose : la mairie de notre arrondissement est justement sur mon passage, et je m'y suis arrêté un brin, histoire de prenijre connaissance des publications de mariage. — La physionomie du contremaître prit aussitôt un air de contrariété qui n'échappa peint à Rigob(îrt. — A propos, — continua-l-il, — n'est-ce point hier i]ue devait être publié le mariage d'Etienne flveç votre fille? J'ai cherché l'affiche partout; pas plus d'affiche que sur ma niain.
Tous les ouvriers, à ces paroles de Rigobert, dressèrent la tête et portèrent curieusement leurs regards sur le pèrp Froget.
— Si tu n'as pas trouvé d'affiche, c'est probablement parce qu'il n'y a point de mariage, — répondit brusquement le contre-maître.
Etienne, qui n'avait pas levé la têle comme les autres, se faisait petit au contraire derrière une méridienne qu'il éiait occupé à garnir. Il tremblait qu'on ne l'interpellât, et se sentait au moins aussi embarrassé que le père Froget.
— Ah bah I... ah bah ! — fit Rigobert avec un air d'étonnenicut moqueur; — voilà une nouvelle im|irévue et saisissante!... Une rupture juste au moment du conjungo... ça donne lieu de croire qu'il s'est passé des choses graves.
— Graves ou non, que t'importe ! — répliqua le contremaître, qui commençait à perdre patience;— fais-noijs grâce de tes croyances, et mêle-loi de ce qui te regarde, méchant drôle !
— Eh ! la, la ! doucement, ne nous fâchons pas. C'est vrai que ce ne sont pas là mes affaires. Puisque vous voulez que je me taise, je me tairai. Ce sera tant pis pour vous.
Rigobert avait trop l'instinct do la méchanceté pour ne pas deviner sur-le-champ, au trouble du père Froget et au silcn(;e d'Etienqe, qu'il y avaif au fond de l'allàire quelque circonstance désagréable pour l'un et pour l'autre peut-être pour tous les deux, et il n'était pas homme h iH'gliger de tirer parti de l'occasion, dans l'intérêt de sa vengeance.
— Comment, ce .sera tant pis pour moi | — s'écria le coiilre-niaîtie, d'autant plus exaspéré qu'il lie savait par (pielle issue se tirer d'embarras; — qu'est-co qu'il y a île soiis-enteniJu dans tes paroles? Que signifie Ion air d'en .savoir plus long que lu no dis? Ex|ilii|ue-toi,mordieu ! et pas d'ambiguïté !
— Père froget, — reprit froideiîifnt Rigobert, — \ous vous emportez, c'est un tort. Si on était enclin aux suppositions, ce serait précisément voire enqHiitenient in|empestif (|ui les encouragerait. Je vous ai fiiit une (mestion bien naturelle et qui aurait pu sortir de la boqrbe çlu premier veuu ; au lieu do me ri'poiidie, vous m'imposez silence. Eh bien 1 je le répète, ce sera tant pis, parce que, d'une misère peut-être, chacun de nous v^ avoir In droit (1(! faire une muiiliiglie en raison du mystère que vous y mettez. On se dira qu'on ne dérobe au grand jour que ce (pii esl laid, et, ixjnoliision finale, on piiisera (]u'Etiemie a dû commettre quelque gros péché, jjuiiique votro Ijllo
MOLÉRI.
et vous ne voulez plus de lui... à moins, — continua-t-il en jetant de côté sur le contre-maître un regard plein de fiel,— qu'il n'y ait quelque chose de défectueux du côté de mademoiselle Laureutiue, et que ce ne soit Etienne qui ne veuille plus d'elle.
Il n'a pas achevé qu'Etienne, ne faisant qu'un bond de la méridienne jusiiu'à lui, le saisit et le secoue rudement par le bras.
— Misérable I qu'oses-tu insinuer au sujet de la fllle de monsieur Froget?
Rigobert ne manquait pas de vigueur, et sa force était doublée par sa haine, qui voyait jour enfui à faire explosion. 11 se dégage par un mouvement brusque de l'étreinte d'Etienne.
— Je ne te parlais pas, à toi, mais, puisqu'il te plaît de te mêler à la conversation, je me permettrai de te faire observer que les cris et les gestes ne sont pas des raisons, et que d'ailieurs on a mauvaise grâce h venir défendre une personne lorsqu'on la met en suspicion tout le premier en lâchant le pied au moment où elle va devenir votre femme.
— Tais-toi ! — s'écrie le contre-maître hors do lui ; — tais-toi, ou je t'arrache ta langue de vip^re 1
Les ouvriers se groupent autour du père Froget et d'Etienne, qu'ils ont grand'peine h contenir.
Rigobert continue d'affecter un calme que démentent pourtant la pâleur de son visage et le frémissement de ses membres.
— Mes amis, — dit Etienne en s'adressant à ses camarades, — ne vous laissez pas influencer par de lâches propos; la fille de monsieur Froget n'a pas un instant cessé d'avoir droit à l'estime et au respect de tous. Si Rigobert s'attaque perfidement à elle aujourd'hui, c'est pour se venger de ce qu'elle lui a autrefo'S refusé sd main. Mais un mot suffira pour faire justice de cette attaque; le mariage auquel j'avais attaché mon bonheur est en effet rompu ; seulement ce n'est pas de moi que vient la rupture, c'est la volonté de mademoiselle Laurentine et de son père qui a changé.
— En voilà de la générosité et du dévouement; — fait Rigobert avec un rire incrédule.
— Il n'y a de ma part ni générosité ni dévouement, — réplique Etienne d'un ton ferme ; — j'ai ren u simplement hommage à la vérité.
Rigobert s'irrite de voir échouer sa tentative de vengeance contre Laurentine et son père ; mais toute sa rage se tourne alors du côté d'Etienne.
— Pardon, excuse, papa Froget,— dit-il au contre-maître d'une voix mielleuse; --je savais bien que le nom de votre fille sortirait pur et intact du débat. Si j'ai insisté et si j'insiste encore, ce n'est pas pour arriver à savoir que c'est vous qui avez rompu avec Etienne, je n'en ai jamais douté, mais dans l'intention de connaître le motif qui l'a rendu si soudainement indigne de l'alliance d'une honnête famille.
— Je voudrais savoir un peu de quoi tu te mêles, odieux serpent 1
— Je me mêle de ce qui me regarde. On a ses scrupules et l'on tient à savoir qui on fréquente et avec qui on travaille. Ce qu'il y a de certain, c'est que, au point où en étaient les choses, ce n'est pas vous, avec votre loyauté et votre justice, qui auriez fait à Etienne l'atfrout d'une rupture comme celle-là, si vous n'y aviez pas été forcé par la découverte do quelque honte ou de quelque bassesse. — A cette nouvelle attaque, Etienne et le père Froget se regardent confus, interdits. Rigobert s'aperçoit qu'il a touché le défaut de la cuirasse. — Dame I — continue-t-il en ricanant, — on se doit à soi-même d'éclaircir des doutes aussi graves. Croyez-vous qu'il serait flatteur et honorable d'avoir pour compagnon de travail et de régaler d'un petit verre, à l'occasion, un quelqu'un, par exemple, qui aurait eu des démêlés avec la correctionnelle ?
— Atroce calomniateur! — s'écrie Etienne qui veut s'élancer sur Rigobert.
Les ouvriers qui l'entourent le retiennent ; un d'eux fait cette observation d'une voix sévère :
— Une réponse vaudrait mieux que des invectives ; je suis de l'avis de Rigobert, quand il disait tout à l'heuro que les cris et les gestes ne sont pas des raisons.
— C'est vrai, — appuient les autres ouvriers, — lorsqu'on est accusé, avant de punir l'accusateur on commence par se défendre.
— Moi me défendre ! —dit Etienne stupéfait.
— Ça ne te sera pas difficile, si tu es innocent, — reprend Rigobert, la joie du triomphe dans les yeui.
Mais, au lieu de parler, Eiienue se laisse tomber abattu sur un siège.
Tous les ouvriers s'éloignent alors de lui en murmurant.
Le malheureux voit avec désespoir le vide se faire autour de lui et la défiance se manifester dans tous les regards.
11 implore des yeux le secours du père Froget ; celui-ci est ému au point de pouvoir à peine parler.
— Mes amis, — dit-il, — mes bons amis, croyez-moi, Etienne est un honnête garçon, toujours digne de votre aniilié et de votre estime.
— C'est facile à dire, c'est peut-être moins aisé à prouver,-objecte tranquillement le tenace Rigobert
Une autre voix s'élève, suivie de plusieurs autres :
— Si Eiienue ne se justifie pas, ce qu'il y a de mieux à faire c'est de (|uitter volontairement l'atelier.
Devant cette menace d'un honteux renvoi, Etienne éperdu se lève en criant au père Froget:
— Je vous rends votre parole; dites-leur ce qui en est... PliiliM mourir que d'être soupçonné d'infamie!
Et il se précipite hors do l'atelier en courant comme un fou.
Le père Froget donne alors aux ouvriers pressés en cercle autour do lui une explication complète, à laquelle il a le soin d'ajouter tout ce qu'il croit susceptible de les intéresser en faveur d'Etienne.
Ce premier devoir accompli, il va droit à Rigobert, le saisit par le bras et le conduit jusqu'à la rue.
— Quant à toi, gredin, —lui dit-il, — regarde bien cette porte, et, tant que je serai C(in Ire-maître ici, souviensloi qu'il t'est défendu d'en franchir le seuil 1
LES DEUX DISPABITIOMS,
Sept heures du matin venaient de sonner. Madame Giraud s'occupait, comme de coutume, des préparatifs du déjeuner, lorsi|u'elle vit entrer Rosalie tout éplorée.
— Dans ipiel état le voilà, chère enfant, — lui dit madame Giraud surprise de la voir arriver à cette heure inusitée et dans un pareil trouble.
— Ah 1 madame, il est arrivé chez nous un grand malheur.
— Un malheur!
— Ma cousine a disparu.
— Serait-il possible I
— Hier au soir, Laurentine avait soupe avec nous, parlant comme do coutume, et sans laisser paraître le moimlre signe de préoccupation. On ne se serait jamais imaginé qu'elle pût avoir dans l'esprit quelque funeste projet. Ce malin, étonnée de ce qu'elle ne se Ujvait pas pour m'aider à faire les apprêts du repas, j'entre dans sa chambre afin do la réveiller... personnel... le lit n'avait pas même été défait 1
— Ah ! mon Dieu! que me dis-tu là?
— Vous pensez si j'ai été saisie I Mais c'est pour mon
ETIENNE GIRAUD
oncle surtout que le coupa été terrible ; j'ai cru qu'il allait en perdre la raison.
— Malheureux père I
— Il est [larli à la recherche de sa fille, résolu h no point rentrer avant d'avoir de ses nouvelles... « Va, b ni'at-û dit avant de me quitter, « va, sans perdre do temps chez madame Giraud ; tu prieras Etienne de prévenir le patron que je ne pourrai probablement de tout le jour paraître à l'atelier; recommande-lui surtout do ne pas laisser échapper un mot sur ce qui nous arrive ; on pourrait se livrer à des suppositions que je dois, que je veux éviter ; qu'il se borne à donner pour prétexte de mon absence une alTaire grave et imprévue. » Mais, — poursuivit Rosalie en regardant de tous côtés, — je ne vois pas Etienne; serait-il déjà sortit
— Il n'est pas encore levé, — répondit madame Giraud ; — tu me fais songer que l'heure se passe; je vais le réveiller.
Elle se dirigea vers la chambre de son fils.
Un instant après, Rosalie entendit un cri perçant, et un bruit semblable à celui d'un corps qui tombe.
Elle courut vers l'endroit d'où le bruit était venu. Par la porto ouverte de la chambre d'Etienne, elle aperçut madame Giraud étendue sans mouvement sur le plancher.
Elle s'élança à son secours.
Dans la main crispée de la pauvre femme se trouvait un papier sur lequel était tracée cette seule ligne :
a Adieu, ma mèrel ne me maudis pas... Adieu 1 »
Elieune aussi avait disparu.