UN RON MOT DE MAGLOIRE
Etienne, fidèle h sa promesse, reprîtses travaux à l'alelier, et ce fut d'abonl avec une ardeur prespie fébrile. Il cherchait daiis l'agitation physiipie unediversiou aux continuels liarcéleinens de sa pensée. Le moyen eût été salutaire peut-être si, pour achever do s'étourdir, il avait voulu prendre part aux entreliens, aux plaisanteries, aux saillies des(!S compagnons de travail ; leur gaieté', iuqwrlunodans les premiers niomens, eût fini par l'enlraîiur; mais il était retenu par cette! susceptibilité extréuio d(« affligés qui les porte fi voir dans chaque parole et dans chaque rire une moquerie ou une insulte; il eût craint, en parlant à un camarade, do provoquer (pielquo allusion olltnsante à la tache de sa naissance. Dans cet isolement (ju'il se taisait lui-môme, les images qu'il eût fallu éloigner revenaient
MOLÉRI.
obstinément devant ses yeux, et, par un résultat tout opposé à relui iju'il poursuivait, la fatigue du corps, loin d'éteindre, semhlnit raviver au contraire en lui la dévorante activité ue l'esprit.
Sa préoccupation la plus assidue et la plus poignante ét^iit de comparer les misèresdesa conilition avec les avantages de l'existence comfortable, brillante, honorable dont l'avait frustré la déloyauté d'un homme.
— J'aurais, — pensait-il, —un père qui m'avouerait hautement pour son fils, un père entouré de l'estime el des respects de tous, dont la considération rejaillirait sur moi, et dont je porterais le nom avec orgueil. Pour me rendre digne de lui, rien n'eût été négligé ; je me sentais une vocation : on me l'eût laissé suivre, on m'y eût encouragé, et je m'y distinguerais, ja'oux de ne point laisser déchoir le nom dont l'honneur m'aurait été confié. Je vivrais dans un monde éclairé, poli, élégant; je joindrais aux jouissances morales toutes celles qui résultent du bienêtre matériel ; je posséderais en un mot ce que peut souhaiter un homme : l'estime de moi-même, l'estime de mes semblables, une position et des richesses, et cela sans pfl'ort, sans usurpation, naturellement, justement... Au lieu de cela, que suis-je"? Un être déshérité que méprisent les uns, que les autres plaignent : mépris et compassion également insultans! Quel est mon lot dans le partage des biens et des maux de ce monde? L'obscurité, la honte, la soutTrance : une souffrance sans trêve ni merci, car je soutire à chaque instant et cruellement dans l'honneur de ma mère et dans le mien ; je souffre dp me voir rejeté de la sphère où vit celui dont le sang coule dans mes veines; je soutire de ne pouvoir franchir ce cercle de fer du travail manuel où me tient inexorablement enfermé la nécessité de pourvoir au pain de chaque jour. — Le Groënlandais vit heureux et gai dans sa hutte enfumée, dans son canot do peaux de phoques, foulant un sol sans arbres, sans Heurs, sans gazon, et n'ayant d'autre nourriture que le produit de sa chasse ou de .sa pêche ; mais (ju'on exile au Groenland un Européen, et ses tortures pourront donner une idée de celle d'Etienne depuis le momeiU où le secret de sa naissance lui a été a été révélé. Un matin, madame Giraud, après s'êlre livrée aux soins habituels du ménage, s'atî'aisse dans son fauteuil, accahléo de fatigue et respirant à peine Etienne, en ce moment, se promenait dans la chambre tenant un morceau de pain et une tranche de lard dont il déjeunait. 11 s'arrête et lixe quelques iustans sur sa mère un regard plein d'une tendre commisération. Tout à coup son front se plisse, et, par une sorte de mouvement convulsif, il jette violemment à terre ce qu'il avait à la main. Madame Giraud lève la tête, effrayée par la brusquerie de ce geste, et d'une voix inquiète en demcftide la raison à son fils. — La raison? — répond-il ; — eh ! crois-tu que je ue voie pas tes forces diminuer chaiiue jour? Oui, la fatigue du ménage t'épuise, et tu ne saurais trouver une réparation suffisantedans notre grossière nourriture. Voilà ce qui fait bondir mon cœur d'indignation et de colère! Et penser qu'un devoir accompli eût changé toute ta destinée, qu'il eût suffi d'un acte de probité pour t'environner de serviteurs et de soins! Oh ! maudit soit-il cet homme qui afflige et tue ma mère pour n'avoir pas fait son devoir! —Une autre fois, il voit madame Giraud prolonger la veillée afin de terminer une riche robe de velours garnie de volans en point d'Angleterre : — N'est-il pas odieux, — lui dit-il, — que tu dépen.ses la vue et ta .santé h faire pour les autres de tels vêleniens, quand ce devrait être h foi de les conimaniler et de les porter? — Reneontre-t-il sur sa route (pielque jeune élégant faisant piafl'er un cheval do race ou négligemment assis sur le moelleux coussin d'un tilbury de Levraux, il se dit avec amertume : — J'ai pourtant un frère qui a de pareils chevaux et une voiture comme celle-là ; ij en a le droit, selon le monde; selon la morale, il n'existerait mênu' pas, et je jouirais do tous ces biens dont il me dépouilli» sans le savoir.
On conçoit que de si blâmables récriminations, renou-
1 velées incessamment et à tout propos, devaient exercer une fâcheuse influence sur le caractère d'Etienne. Sombre, taciturne, et le plus souvent ne répondant que par des monosyllaliisaux questions qui lui étaient adressées, il se tenait à l'écart, s'impatientait des tentatives que faisaient S!^s camarades pour le distraire, et froissait journellement leur susceptibilité par les précautions même dont il usait pour qu'on n'oft'ensàt point la sienne. Aussi l'amitié qu'ils lui avaient portée jusqu'alors se refroidissait-elle rapidement. Quelques-uns allèrent jusqu'à le lui témoigner avec une affectation marquée. Mais, dominé par une idée fixe, il voulut absolument voir dans ce changement une conséquence de la révélation provoquée par Rigobert, et son caractère n'en devint que plus morose et plus insociable.
Il arriva un jour que le patron, pendant une absence du contre-maître, désigna Etienne pour aller poser des rideaux chez un des cliens de la maison.
Au nom de ce client, Etienne, qui déjà s'était muni de ses outils, demeura comme pétrifié.
Mais à peine le patron fut-il sorti de l'atelier que, rejC" tant avec colère ses outils sur un meuble, il s'écria:
— Ira qui voudra ; ce ne sera pas moi.
— Tiens! — fit Magloire, — encore une lubie qui lui passe par la cervelle!
— C'est-à-dire que le maître a parlé, mon vieux, — dit Jean-Marie; — tu te soumettras forcément à la chose.
— Et d'ailleurs c'est justice, — ajouta un autre ouvrier, — toutes les corvées nous tombent sur le dos; il y a trois mois au moins que tu n'en as fait.
— Y eût-il un an, je ne ferai point celle-ci, — répliqua Etienne.
— Ah bah I — dit Magloire. — pourrait-on, sans ofTen ser monsieur, lui demamler ses raisons?
— Mes raisons, mes raisons! suis-je tenu do vous en donner? Je no veux point aller poser ces rideaux et je n'irai point, voilà tout.
Cette réponse avait été faite d'un ton si rogue que tout l'atelier se prit à murmurer.
— C'est insoutenable! — disait l'un.
— 11 n'y a plus moyen de vivre avec un pareil ours, — marmottait un autre.
— Ah I — disait un troisième, — s'il ne se sentait pas appuyé par le père Froget, il ne ferait pas tant sa tête.
— Eii bien ! — reprenait Jean-Marie, — que le père Froget le mette sous verre, son Benjamin; les ateliers ne mani|uent pas; moi, je déménage.
Plusieurs voix s'élevèrent :
— Fuir devant ce monsieur I
— C'est à lui de partir 1
— Chassons-le !
— A bas le favori I
— Qu'il aille porter ailleurs ses airs de prince !
— Ah ! fief prince, je m'en vante, h la façon du beau Dimois!
Un immense éclat de rire accueillit celte saillie do Magloire.
Mais Etienne, insensible jusqu'à ce moment aux interpellations et aux cris de ses camarades, s'élance subitement, la main levée et l'o'il furieux, sur le jeune ouvrier.
— Ver de terre, — s'écrio-t-il, — ose répéter ce que tu viens de dire et je t'écrase !
Magloire se garde bien d'accepter le défi, ce qui n'empêche pas toutefois (|u'il soit traité absolument de la même manière (|ue s'il y avait répondu.
Une lutte s'engage entre les deux ouvriers, et, la colère doublant les forces d'Etienne, il est probable que Magloire payerait cher le succès de son bon mol, sans l'intervention du père Froî;el, qui vient de rentrer, et dont la présence fait immédiatement cesser le combat.
Informé du sujet de la querelle, le contre-maître iiit à Etienne :
— Je suis raché de te trouver en faute, mon garçon ;
ETIENNE GIRAUD
mais je ne connais que la justice, et, je suis bien obligé , (!e te le dire, c'est toi qui ns tort.
— Monsieur Froget, — répond Etienne, — il me suffira de prononcer un nom [)Our ma défense : le client chez qui l'on veut m'envoyer est monsieur Simonard.
Les ouvriers se regardent, étrangement surpris, en voyant, après cette réponse d'Etienne, le changement subit qui se fait dans la physionomie du contre-maître.
— Eh quoi ! — leur dit-il en se tournant vers eux et avec indignation, — vous n'avez pas honte de vous liguer contre ce pauvre garçon, de lui refuser jusqu'au plus léger service, de violer ainsi toutes les lois de la fraternité! Allez, vous n'avez point d'âme, vous n'êtes que de mauvais cœurs !... — Et, s'interrompant tout à coup : — Mais qu'estce que je dis?... je perds la tète, en vérité... comme si vous pouviez savoir !... pardon, mes lions amis, voilà que je vais aussi, moi, me mettre dans mon tort, — poursuitil d'un ton radouci; — mais je connais les motifs du refus d'Etienneet, si je vous affirme qu'ils sont respectables, vous ne douterez certainement pas de ma parole. Excusez-le donc, et qu'un de vous prenne sa place aujourd'hui, non pas pour obéir à un caprice, je serais le premier à m'y opposer, mais pour épargner une conirariélé, plus que cela un chagrin à un camarade plus digne de vos sympathies que de votre blâme.
— A la bonne heure, — dit Jean-Marie ; — je m'offre le premier ; tout le monde sait que je ne suis pas d'une pâte à désobliger qui que ce soit; ça dépend de la manière dont on me prend.
Etienne, assis dans un coin, la tête entre les mains, était resté, depuis l'arrivée du contre-maître, aussi indifférent à celte scène que s'il y avait été entièrement étranger.
Le père Froget eut peur de cette immobilité et de ce silence; lorsque le calme fut rétabli dans l'atelier, il s'approcha d'Etienneet lui adressa à demi-voix quelques mots do consolation.
Le jeune homme leva la tête ; il était pâle, il avait le regard farouche.
— Pourquoi ne m'a-t-on pas laissé mourir? — répondit-il d'un ton brusque; — est-ce que j'aurai la force de remplir la promesse qui m'a été arrachée?
— Tu penseras à ta mère, et tu l'auras, — dit le père Froget d'une voix ferme.
— Que chacun se taise donc autour de moi, que les regards me fuient, qu'on respecte l'isolement où je me liens, où je veux rester! Mais vous savez bien vous-même que c'est demander l'impossible. Ici point de milieu entre l'amitié et la haine. Elle marche vite, comme vous voyez, la haine de ceux qui fureui mes camarades ; elle se révèle déjà par la raillerie, elle se traduira bientôt en injures grossières. Aujourd'hui ils ont déguisé le mot, ils me le jetteront demain ; je cesserai d'être Etienne, on m'appelera le bâtard !
Et ce nom était sur lui d'un 3ffet si terrible qu'en le prononçant lui-même il avait le geste convulsif, la voix rude, et comme du sang dans les yeux.
Le père Froget avait trop l'expérience de l'atelier pour contester la justesse des appréhensions d'Etienne; aussi ne songea-t-il point à lui opposer une contradiction qui l'eût irrité au lieu de le convaincre.
Après quelques instans de méditation, il reprit :
— Ta position parmi nous est difficile, je le reconnais. Mais, dans un autre atelier, au milieu d'ouvriers qui te verraient pour la première fois, elle pourrait devenir meilleure; elle serait ce que lu la ferais, ce que tu voudrais qu'elle fftt ici : point de liaison, point d'intimité ; tu vivrais seul et silencieux autant qu'il te conviendrait, et sans que personne eût le droit d'en être choqué. Tu passerais pour un original, mais c'est là le moindre de tes soucis. Plus j'y réfléchis, plus je suis convaincu que tu n'as rien de mieux à faire.
— Je puis essayer, — répondit Etienne en hochant tristement la tôle.
tE SIÈCLE. — XXIX.
Le moyen du père Froget ne lui paraissait pas d'une efficacité bien démontrée.
— Aie confiance en moi. — dit celui-ci ; — je chercherai et je trouverai une maison qui te conviendra. En attendant, j'ai une proposition à te faire : monsieur le comte de Mennavolle vient d'acheter aux portes de TourS un château dont il faut renouveler ou réparer le mobilier et les tenlures. Ces travaux doivent être dirigés par un ouvrier intelligent et habile que notre patron est chargé de lui envoyer. Ce sera toi qui partiras, si tu le veux. Deux ou trois mois d'éloignement, d'activité et de séjour à la campagne te feront beaucoup do bien, j'en suis sûr, et réta bliront le calme dans ton esprit en détournant le cours de tes idées.
Etienne serra la main du père Froget avec l'effusion de la reconnaissance.
— Il y a des momens, — lui dit-il, — où je voudrais haïr en vous la cause de mon malheur, mais je ne le puis. Vous avez, dans tout ce qui ne porte pas atteinte à vos principes, une bonté si ingénieuse, si vraie, qu'elle me touche, me désarme et me force à vous aimer. Soyez donc mon guide ; j'accepte votre offre ; je suis prêt à partir.
NOirVEAU PLAN DE VIE.
Le père Froget rentra un soir plus tard que de coutume. Le dîner refroidissait sur la table, et Rosalie, assise près de la fenêtre, semblait s'être endormie en attendant son onclf . Elle rêvait.
Une lettre que sa main, retombée sur ses genoux, tenait à peine, devait être le sujet de sa rêverie.
Si elle avait relevé sa tête inclinée sur sa poitrine, on eût pu voir dans ses yeux et sur ses joues des traces de larmes indiquant la nature des pensées qui assiégeaient son esprit.
— Tu vas me gronder, Rosalie; je suis en retard, — dit le père Froget en se débarrassant de son caban.
La pluie n'avait pas discontinué de tomber depuis le matin, quoiqu'on fût encore en été.
— Est-il en effet si tard? — fit la jeune fille en se redressant.
— Ah ! ah 1 tu dormais?
— Non... non, mon oncle.
Rosalie serra la lettre dans une poche de son tablier et passa son mouchoir sur ses yeux.
— En tout cas, — dit le père Froget, — je t'apporte une bonne nouvelle (jui t'aura bientôt réveillée. Mais commençons par nous mettre à table. Je ne saurais dire si c'est la pluie ou le contentement qui m'a creusé l'estomac : j'ai un appétit d'enfer. — La première faim apaisée, et remarquant que sa nièce, dont il pensait avoir éveillé la curiosité, ne cherchait point à rompre le silence, le père Froget reprit : — Eh bien ! Rosalie, tu no me demandes pas quelle bonne nouvelle j'ai à l'annoncer?
— Une bonne nouvelle ! C'est vrai, je l'avais oublié.
— Ou plutôt tu étais si bien endormie que tu ne m'as pas même entendu. Ouvre donc tes oreilles, voici la chose. Toute la journée, pendant que la pluie fouettait les vitres de l'atelier et du magasin, je me suis senti plus attristé encore que d'ordinaire, et j'ai fait à part moi une foule de réflexions. Pauvre enfant 1 me disais-je (c'était à toi que je pensais), quelle dure existence est la siennel se lever avec le jour, s'occuper du ménage, préparer le déjeuner, se rendre chez madame Giraud pour y travailler jusqu'au soir, revenir pour apprêter le dîner, et souvent retourner après le repas pour veiller une partie de la nuit, et cela tous les jours, quelque temps qu'il fasse, quelle
MOLERl.
que soit sa fatigue I Oh ! c'est \Taiment un trop lourd fardeau pour une enfant si déiirate et qui n'a pas encore dix-hiii! ans! Et puis je songeais aussi un peu au vide de celte maison, qui me paraît à présent si grande, à la rao- Dolonie de la yie que nous y menons, à l'ennui mortel de nos instans de solitude. Si bien qu'il m'est venu tout a coup l'idée d'un plan admirable, et je n'ai pas voulu rentrer avant do l'avoir mis à exécution... Mais que regardestu donc si attentivement à la corniche de cette armoire?
— Moi! rien, mon oni;le.
— On dirait que tu ne m'écoutes pas,
— Si fait, je vous assure.
— Enfin j'ai été trouver madame Giraud, et, en moins d'une heure, nou.snous sommes parfaitement enti'udus.ll y a sur son palier deux petites pièces vacantes; c'est tout ce qu'il nous faut; je les ai louées. De plus, elle nous accepte pour ses pensionnaires. Ainsi, plus d'allées et venues, plus de fatigue au-dessus de tes forces, plus de solitude, plus d'ennui ; nous allons recommencer la vraie vie de famille. Tu ne dis rien?
— Mon oncle?
— Je m'attendais h te voir me sauter au cou, et tu restes là immobile comme une statue !... Est-ce que j'aurais fait fausse route? tu n'as pas l'air enchantée.
— De quoi donc, mon oncle?
— Oh! par exemple, c'est trop fort !— Et, regardant sa nièce avec plus d'attention qu'il n'avait fait jusqu'à ce moment, tout entier qu'il était à la joie de son succès : — Mais, Dieu me pardonne! — s'écria-t-il, — tu as pleuré, Rosalie !
— Non... mon oncle...
— Tu as pleuré: tes yeux sont rouges. Pourquoi des larmes? que s'est-il passé?... Voyons, parle I
— Pauvre oncle! — pensa Rosalie, — il faudra pourtant bien qu'il sache ce nouveau malheur... autant aujourd'hui que phis tard.
— Eh bien ! tu le tais? Pour l'amour du ciel I tire- moi de cette perplexité, mon enfant ; ton silence m'cfifraye.
Rosalie tira de sa poche la lettre qu'elle y avait cachée à l'arrivée de son oncle, et la lui présenta en tremblant.
— Une lettre d'elle! — til-il en fronçant les sourcils après avoir reconnu l'écriture. Son premier mouvement fut de rejeter le papier sur la table. — Qu'ai-je besoin de lire? Est-ce que je m'intéresse à ce qui la regarde?
Cependant il ne s'était pas écoulé deux minutes que ses mains avaient machinalement ressaisi la lettre, et que ses yeux, distraits d'abord, bientôt attentifs, puis étincelans de colère, en suivaient avidement jusqu'à la dernière ligne.
LXmiB DE LACBENTCVB A. KOSAXIE.
a Ma bonne cousine,
» Tu dois être bien étonnée de voir se prolonger mon » absence et de rester si longtemps sans recevoir de mes » nouvelles. Hé! qu'aurais-je pu l'écrire? Mes lettres no » l'auraient rien appris. Un jour le bonheur me souriait;
> le lendemain semblait m'apporler le renversement de » toutes mes espérances. Il fallait bien attendre l'événe- » ment.
» Oni, ma chère Rosalie, j'ai passé deux mois à Lon- » dres dans une continuelle alternativi' d'espoir et de dé- » sespoir, oîi je serais (leut-iSlre encore si cette situation
> déjà si pénible ne s'était dénouée brusquement par une » affreuse catastrophe.
> Pendant les deux ou trois premières semaines, j'eus
» le cœur plein de confiance dans les sentiniens et dans » la loyauté de Lionel, je ne sais si je t'ai dit son nom B dans ma première lettre. Je n'avais qu'à me louer » de ses procédés. J'occupais dans l'hAtel où nous logions » un appartement séparé du sien; il n'était sorte d'étrards B et de respects qu'il ne me témoignai et n'exigeât des » autres envers moi. Je le voyais si actif, si impatient, si » prompt à s'irriterau moindre obstacle, n'ai ou prétendu : » je n'ai que trop de motifs de regarder cette dernière » supposition comme la mieux fondée. Enfin, lorsqu'il ac- » cusait la lenteur du temps, c'était avec une douleur si i » vive et des expressions si pas,sion nées que, non moins » impatiente moi-même, je me croyais pourtant obligée » de le calmer, de l'exhorter à la patience et à la modé- » ration.
» Un jour que Lionel était sorti dès le matin, j'attendais » son retour, plus rêveuse et plus triste que de coutume, » je me sentais sous l'obsession de quelque sinistre pres- » sentiment. Cependant il était allé, m'avait-il dit, s'occu- » per des derniers préparatifs de notre mariage; toutes » ses mesures étaient prises, et, le lendemain, nous défi vions être irrévocablement l'un à l'autre.
» Lorsqu'il rentra, il [laraissait fort agité. Il jeta, sans » me dire un mot , son chapeau sur un meuble , et B se mit à marcher dans tous les sens, tantôt mordant et » déchirant ses gants, tantôt frappant du pied avec no- B lence. Etait-ce une scène jouée? je n'oserais l'affirmer, » et pourtant I... Mais rien n'avait éveillé jiisque-là ma » défiance ; aussi étais-je dans une inquiétude mortelle; » je suivais d'un regard troublé chacun de ses mouve- B mens, et je n'osais l'interroger.
» — Laurentine I — s'écria-t-il enûn, — vous allez me haïr I
» Mon effroi redoubla, comme tu penses.
» — Encore des obstacles? — fls-je toute tremblante.
» — Non plus seul'-ment des obstacles, — répondit-il, — mais des impossibilités.
» Je tombai à la renverse...
» Lorsque je repris mes sens, Lionel était à genoux près » de moi ; il essaya de me consoler par les protestations » les plus tendres; il me fit un récit auijuel je ne compris
> pas grand'chose, mais dont la conclusion était que dé- B sormais notre sort dépendait entièrement de son pèreé » qu'il allait tout employer pour le fléchir, que nous de- » vions nous arnicr de courage et de patience en attendant B le jour peut-être encore éloigné du pardon.
B Attente vaine, jo ne commençais que trop à le soup- » çonner.
» Ah! ce pres.sentiment qui m'obsédait et que je ne » pouvais définir, c'était l'annonce de ma ruine et de mon » abais.sement.
B Que faire dans la position où je me trouvais?
» Ecrire à mon père et le supplier de me rouvrir ses » bras, de me rappeler dans sa maison que je n'aurais pas » dû quitter?
B Tu connais, Rosalie, l'inflexibilité de ses principes... B Mets-toi à ma place, et avoue que tu n'aurais jamais os- * recourir à ce moyen.
B Je m'abandonnai donc, faute de mieux, à la lueur
> d'espérance que Lionel me tais.sait entrevoir. Rientôt B même, entraînée par les assurances réitérées d'un défi vouement .sans bornes, je me regardai comme unie à lui B aussi sûrement que si la loi avait consacré notre union, » et je pris une confiance aveugle dans l'avenir.
» Un mois s'écoula ; je n'élais plus aussi contente des » procédés de Lionel, et, quoique j'eusse été fort embar- » ras,sée de lui faire un reproche .sérieux, il me sembla » qu'il s'était opéré quelque changement dans sa conduite. » Peut-être étais-je devenue plus exigeante que de raison, » mais je me sentais blessée parfois du sans-façon de ses » manières, et je me disais que, si j'avais été sa femme, B il m'aurait certainement témoigné plus de considé- B ration.
» — Ma chère Laurentine,» me dit-il un matin, a j'ai ren-
ETIENNE GlRÂUD.
aris
» contré hier trois jpuncs Français de mes amis, et je mo » suis permis de les inviter à souper.
» — Ici ! — m't\'rjal-je.
» — Oii donc? — me répondit-il on riant. Et il ajouta » d'un ton qui sentiiit un peu le ninitro : — J'espèie cpie » vous aurez le temps de nous procurer un repas prcsen- » table, l't je compte sur vous pour cnfairt' les honneurs.
B Les objections ne me inaïupuiient point; j'en liasur- * dai quelques-unes; elles lurent très mal accueillies.
1) Je compris alors pour la première fois que j'avais » comj)léiemeut perdu mon indépendance, et que mon lot » désormais était d'obéir.
» Les amis de Lionel furent exacts. Je n'en connals- » sais pas un, ce qui me rassura, et Je les reçus de mon B mieux.
» Je n'eus d'abord qu'à me louer de leur politesse et de » leur réserve; mais c'était un calme trompeur et qui ne » fut pas de longue durée.
» Le vin ayant échauffé les tPtes, je pus voir bientiM, » hélas! quel rôle je jouais à cette table dans l'esprit de » ces messieurs.
» Un d'eux se leva, le verre à la main :
» — Je propose un toste,— dit-il,— on l'honneur de l'ai » mable dame qui préside à notre festin.
» Les verres furent choqués en mon honneur.
» — En vérité, — dit unaulredenosconvivcs, —tues, mon » cher Lionel, un mortel privilégié ! Tu possèdes le bon- » heur sous ses trois espèces : un vin exquis, une maî- » tresse ravis-santeet de bons amis pour t'en féliciter.
» Au mot de maîtresse, jo m'étais levée rouge d'indi- » gnation.
» Lionel jugea qu'il ne pouvait se dispenser d'exprimer
» un blâme; il le fit en termes assez vifs. Ses amis, à
» moitié ivres déjà, tournèrent ses reproches en plaisan-
• » terie; il répliqua avec aigreur. La querelle ne tarda pas
B à s'envenimer.
» Je me sauvai éperdue dans mon appartement.
» J'étais dans une agitation extrême. Je me jetai tout » habillée sur mon lit, et j'y passai une nuit horrible, » assaillie par les réflexions les plus amèrcs et les plus » désespérantes.
» Etais-je donc tombée si basque je ne dusse plus atten- B dre d'un homme ni considération ni respect?
» Je roulai dans mon esprit mille projets, dans le but » do me soustraire aux cons quences de ma faute ; je n'eu » trouvai pas un de praticable.
B Jo ne voyais d'espoir qu'en Lionel; rester avec lui B était une des nécessités de ma position.
» Cependant je pouvais le supplier au moins de ne plus » m'cxposer à de pareilles scènes en me contraiguant ;i » paraître devant .ses amis ; il devait comprendre que ma » seule protection était une retraite absolue ju>qu'au jour B où le partage de .son nom m'en offrirait une plus effi- » cace.
)/ Je ré.solus donc d'avoir avec lui une explication sé- B rieuse, dans laquelle je me promis de faire usage de » toute ma fermeté.
» L(! lendemain, j'envoyai prier Lionel de passer chez i> moi.
» Quelle fut ma surprise lorsqu'on revint m'annomer B qu'il était sorti dès le point du Jour, lui qui d'ordinaire B .se liivait fort tard dans la matinée!
B 11 me vint alors une pensée ()ui me causa un frisson > étrange : la querelle de la veille avait abouti peut-être » à une provocaion !
» En y réfléchissant, j'eus bientôt fait de ce doute une » certitude.
» Je comptai les minutes avec angoisse. Ce n'était pas » seulement la vie de Lionel (|ui était en iou, c'était aussi B la mienne, je le croyais du mouis.
B Après une longue et cruelle attente, J'entendis tout à t coup qu'il se faisait un grand mouvement dans l'hôtel.
» Un domestique vint dans le môme instant m'appren -
» dre qu'on transportait Lionel blessé dans son apparto- » ment.
» J'y courus.
» 1.0 malheureux jeune homme avait été atteint à la » poitrine. Son sang coulait à travers les linges d'un pro- » mier pansement lait à la hâte. Si^syeux étaient fermés ; » la pâleur de la mort couvrait .son visage.
» Un médecin fut appelé ; il examina la blessure et jugea » qu'elle était des plus dangereuses.
» Il devenait urgent (|ue la familln de Lionel fût préve- » nue. Monsieur Brécourt, un ami qui avait servi de té- » moin dans le combat, se chargea de ce soin et courut » au bureau des dépêches télégraphiqiii's.
» Pour moi, je m'in-tallai au chevet du blessé. Toute » la nuit et une grande partie du jour suivant, je fisexé- » culer ou j'exécutai moi-même les prescriptions du mè- » decin.
» Vers le .soir, épuisée de fatigue, je me retirai dans » mon appartement pour y prendre quelques instans de » repos, laissant monsieur Brécourt auprès de Lionel.
» A mon réveil, je voulus reprendre ma place dans la » chambre du malade. Je fus arrêtée à la porte par mon- » sieur Brécourt, qui me dit à voix basse : » — N'entrez pas, son père est là !
» Tu ne pourras jamais, Rosalie, te représenter l'effet » que produisit sur moi celle parole : je me sentis du » froid dans les veines ; je serais tombée sans mouvement » au seuil de cette porte qui m'était interdite, .si monsieur y Brécourt ne se fût hâté de me .soutenir et de me rccon- » duire chez moi.
« N'entrez pas, son père est là ! » c'est-à-dire : » Votre place n'est pas dans celte famille où vous n'êtes « rien. Pour devenir l'épouse de cet homme, vous avez » tout .sacrifié : l'amour de votre père et le soin de votre » réputation; confiante en son honneur, vous lui avez » livré votre sort ; ce titre d'épouse, il vous l'avait solen- » nellement promis, il vous le doit; si le lien qui vous » unit n'est pas encore consacré par la loi, il n'en existe » pas moins selon la loyauté; et vos sacrifices sont per- » dus, et votre confiance a été une duperie, et les obliga- » fions contraclées .sont sans valeur!... Le fils se meurt, » que parlez-vous de lien? il est brisé ; vous n'êlesqu'uiio >; étrangère ; vous êtes pis encore ; une femme dont la » vue et le contact doivent être épargnés aux honnêtes « gens. N'entrez pas, le père est làl
» Alors apparut à mes regards toute l'étendue de mon » erreur et de ma faute : ce que j'avais tenté pour m'éle- II ver n'aboutissait qu'à une horrible chute. Je n'étais » plus qu'un être avili et méprisable, qu'une créature » perdue !
» Je ne sais pas comment le désespoir ne m'a pas tuée » sur le moment.
» Je tombai dans un afi'aissement extraordinaire; je » n'agissais plus, je ne pensais plus, je restais étenduo » sur un lit de repos et dans un élat pres(pie complet » d'ins(>iisibilUé. Cela dura près de trois jours.
» Je fus tirée de cet engourdissement [>ar une sorte » de rumeur que J'entendis se faire à la porle de l'hôtel. » Poussée par unecuriosilé instinctive, je me levai avec » [leine. je me traînai à la fenêtre...
B II y avait dans la rue un char funèbre, des voitures » do deuil; c'était un convoi... c'était le lonvoi de Lionel. » Tout était fini !
a Le lendemain, l'hôte vint me dire que le père do » Lionel élait reparti, après avoir payé sans observation » le compte lie la dépense de son fils; quo la mienne y B était comprise, et que j'étais en conséquence libre de me » retirer où je voudrais.
)i .\iiisi personne, si ce n'était riiôle par avarice, no B s'était ini|uii'té de moi; ma dépense avait été payée B comme celle d'un domestique, d'un chien ou d'un « perroquet, et j'étais libre de mo retirer, c'est-à-dire quo B ce même hôte, qui me parlait si humblement lorsque » j'avais pour caution la bourse de Lionel, me regardait,