MOL£RI
» lui mort, comme une femme de rien, indigne d'ésrards, » ne méritant aucune confiance et bonne à mettre à la » porte !
B La colère s'empara de mon âme et lui rendit quelque » énerjîie. Ce fut ce qui me sauva. Je le regrette : la mort » eût peut-être été pour moi un bienfait.
» Dans la sitiialion précaire où j'étais, ]e n'avais pas » grand temps à donner à la réflexion ; il fallait prendre » promptement un parti.
» Je devais, moins que jamais, tu le penses, songer » à retourner auprès de mon père... Pour lui, je suis » morte.
B Mon unique ressource était de chercher une place. » Il me restait quoique argent ; je louai à la semaine » une petite chambre chez une veuve à qui j'inspirai de » l'intérêt et qui promit de s'occuper de moi.
» J'aurais souhaité de trouver quoique vipille lady vi- » vant seule et qui eût bien voulu m'accueillir en qualité 1) de demoiselle de compagnie ; malheureusement, l'exi- B guïté de mes ressources ne me permettait ni d'attendre B ni de choisir.
» Il se rencontra pourtant une lady, vieille et vivant » seule, comme je le désirais ; mais elle aimait peu les B conversations et la lecture; sa toilette faisait son uni- » que occupation. Ce n'était pas une demoiselle de com- B pagnie, c'était une femme de chambre qu'elle cher- » chail.
» Femme de chambre!
B Que faire contre la nécessité? J'ai pleuré de rage et « je nie suis résignée.
» Adieu. Rosalie, adieu. Ah ! si du moins je t'avais au- » près de moi, lu me plaindrais, tu me consolerais, tu » soutiendrais mon courage...
» Eu service ! je suis en service, moi que mes rêves B entouraient de serviteurs !
B Ce papier te dira ce que je souffre... tu y verras les » traces de mes larmes.
» Ta bien malheureuse cousine et amie,
» LACHEltTINE. »
■t P. S. Attends, pour me répondre, une seconde lettre, » dans laquelle je t'indi()uerai l'endroit où tu pourras B m'adrosser ta réponse. Il est question d'un très pro- » Chain voyage dont le but n'est pas encore déterminé, et » ma maîtresse m'emmène avec elle. »
Ml
tE POKTRAIT.
Dans la chambre ou se trouvaient alors le pèro Frogel et sa nièce, il y avait une miniature accrochée Ji la muraille, [irès de la glace qui surnionlait la cheminée.
Celait le portrait de Laurentino, frappant de ressemblance ot entouré d'un cadre agréablement enjolivé.
Laurentine l'avait un jour fait faire du produit de ses économies, ot donné à son père pour l'anniversaire do sa naissance. Celui-ci avait reçu le cadeau avec des transports de joie, et il y attachait un si grand prix qu'il avait coutume de dire :
— Si le feu prenait à la maison, je commencerais par sauver le portrait, sauf à laisser brûler le reste du mohilier.
Après avoir achevé do lire la lettre de sa fille, le pero Froget s'avança pâle et silencieux vers la cheminée, décrocha le portrait, et se mit à lo considi^rer longuement d'un oeil morne et fiTo.
Pendant cette conlemplation, Rosalie crut apercevoir
dans la physionomie de son oncle quelques signes d'attendrissement. Le moment lui parut favorable pour plaider la cause do sa cousine.
Elle se rapprocha du père Froget, lui entoura un bras de ses deux mains jointes, et, s'y appuyant avec câlinerie, hasarda ces seuls mots, prononcés d'une voix touchante :
— N'est-ce pas qu'elle est bien à plaindre ?
Le père Froget, comme s'il avait été réveillé en sursaut, eut un si brusijne tressaillement que Rosalie, lui lâchant le bras, se recula tout épouvantée.
— J'étais trop glorieux de sa beauté, — dit-il d'une voix sourde ; — Dieu m'en punit aujourd'hui.
— Dieu l'éprouve cruellement aussi, — répliqua Rosalie encore tremblante, mais s'efl'orraat de reprendre courage. La tête du père Froget se redressa, et son regard irrité se tourna vers sa nièce pendant que ses mains se crispaient sur les bords du cadre. — Oh ! ne me dites pas que je me suis trompée, — reprit-elle. — En vous voyant regarder ainsi le portrait de votre fille, j'avais espéré...
— Dn pardon pour elle, peut-être?
— Vous l'avez tant aimée ! vous ne serez point inexorable.
— Je t'ai dit déjà, Rosalie, que j'avais cessé d'être père; je ne suis plus qu'un juge : les juges condamnent et punissent.
— Mon oncle !
— As; e^ ! prétendrais-tu gagner une cause dans laquelle mon propre cœur a échoué? Que trouverais-tu à me dire que je ne me sois dit moi-même?... Ah ! si sa faute avait une excuse dans l'amour, cette passion qui aveugle et domine tout; si seulement j'entrevoyais au fond de cette âme perdue une lueur de retour vers le bien, ma tendresse, Rosalie, n'eût pas attendu ton secours pour combattre en sa faveur, et ma fierté eût peut-être succombé dans la lutte!... Mais relis cette lettre, médite-la ; qu'y verras-tu î De la colère, du dépit, le regret de n'avoir point réussi, les pleurs de l'orgueil blessé, de l'ambition déçue ; mais pas une parole de repentir, pas un élan d'affection vers les siens, pas même une larme sur li tombe de l'homme dont le sang a été versé pour elle!... Non, non, ne plaide plus cette mauvaise cause ; point d'i pitié pour la fille égoïste et sans âme 1 que son souvenir soit anéanti dans mon cœur comme j'anéantis son imago sous ce verre !
Pondant qu'il parlait ainsi, ses mains lâchèrent lo portait, qui se brisa en tombant; puis, achevant de le broyer sous sou talon, il en pulvérisa les débris sur lo plancher.
LE CHATEAO DE BIGOBEIIT
Etienne resta près de deux mois au château du comi^ de Mennevolle. Il y avait conduit les travaux avec tant d'aclivilé, iiu'il ne s'était pas même accordé le temps nécessaire de visiter la ville de Tours. Il avait entendu parler cependant de la cathédrale, de la maison de Tristan l'Ermite, de l'hAtel de Jean Xaincoings, des restes du vieux château de Louis XI, et, par-de.ssus tout, des bonis de la Loire, où les paysages sont si variés et si pittores. ques. Aus,si ne voulut-il point, sa mission renifilie, retourner à Paris sans consacrer doux ou trois jours à la contemplation de toutes ces beautés.
Dans une de ses promenades, il s'arrêta tout à coup ci face d'un jeune homme qui en fit autant à son aspect.
— Rigobcrl I
ETIENNE GIR.VUD.
— Etienne !
s'écrièrent-ils en même leraps.
Dans un pays oii l'on est étranger, c'est toujours une bonne fortune que la rencontre d'une figure connue. Estce un ami ? on l'embrasse en frère ; un indifférent? on lui serre la main comme à un ami ; un ennemi? offenses et querelles sont oubliées. L'homme est une créature essentiellement communicative : il sarri(ier;ut une vengeance légitime au besoin d'avoir un interlocuteur qui l'écoute et lui donne la réplique.
Le premier mouvement d'Etienne fut donc de tendre la main à Rigobert.
Celui-ci répondit à celte avance d'un air où il était facile de remarquer plus de contrainte que d'abandon. Ses yeux, au lieu de regarder en face, se portaient tantôt à droite, tantôt à gaucbe; son sourire n'avait point de fraHchise, et son maintien était embarrassé.
Evidemment, la présence d'Etienne à Tours le contrariait et l'inquiétait.
Leur conversation s'en ressentit d'abord ; elle fut froide
compassée.
Mais, tout en causant, Rigobert fit sans doute des réflexions qui le rassurèrent ou au moins moilifièrent les dispositions de son esprit, car il changea subitement de manières et de langage.
— Parbleu 1 — s'ecria-t-il, — tu as raison, Etienne, et je ne suis qu'un imbécile ; au diable le passé et la rancune, et soyons amis I — Là-dessus il secoua la main de son ancien rival avec une si rude affectation de cordialité que la sincérité de ce prompt revirement eût paru suspecte à tout autre qu'Etienne. — Qu'es-tu venu faire dans ce pays? — demanda Rigobert.
— Travailler chez monsieur de Mennevolte pour le compte de notre maison. J'ai fini d'hier ; je prends deux jours pour me promener ; je repars après-demain. Et toi, quel motif t'amène à Tours?
— La mort d'un vieux grigou d'oncle qui, de son vivant, me refusait jusqu'à un sou, afin, disait-il, de ne point ébrecher mon héritage.
— Ah ! tu as fait une succession?
— Pas de complimens, ça n'en vaut pas la peine. Deux ou trois billets de banque, autant de piles -de pièces d'or et d'argent... ce n'est pas avec ça qu'on peut se dispenser d'avoir des mains au bout des bras. Je suis donc en train de me débarrasser de la succession avant de me remettre au travail, car, je me connais, tant qu'il me resterait une pièce de cinq francs entre les doigts, il me serait impossible d'y tenir un marteau.
— Tu ne varies pas dans tes principes.
— Lorsque on est dans la bonne voie, il faut y rester... Mais, dis-moi. si je t'ai bien entendu, c'est après-demain seulement que tu retournes à Paris?
— Après-demain.
— Reste donc une journée tout entière dont tu peux disposer ; nous la passerons ensemble.
— J'y consens.
— Je te prendrai demain, de bonne heure, à ton auberge.
— Où irons-nous ?
— A mon château, parbleu 1
— A ton château t
— Magnifique résidence du défunt, dans laquelle je me suis provisoirement installé. Quand il me faudra la vendre, je n'en tirerai pas moins de cinq cents francs. Ainsi, «'est convenu, à demain.
— Je t'attendrai.
Le lendemain, effectivement, Rigobert vint prendre Etienne dès le matin ; il étdii radieux.
Mais son contentement avait un caractère étrange et qui tenait de l'ironie; il semblait moins exprimer la joio d'une partie de plaisir que la vi^Uiplé d ^n triomphe.
Chemin faisant, Rigobert dit à Etienne :
— Je t'ai parlé hier du château, je ne crois pas l'avoir dit un mol de la châtelaine.
— Est-ce que tu serais marié ?
— Le ciel m'en préserve 1 C'est bien assez d'avoir une fois eu l'idée de faire cette folie ; je le prie de croire que je n'y retomberai jamais.
— Allons, je commence à croire que tu n'as pas dit un long adieu au travail.
— Le fait est que ça va bien. Moi, je no déteste ni le vin ni la bonne chère, et l'occasion est trop belle pour que je m'en prive; madame, qui est d'une nature mélancolique, affectionne par bonheur la soie et le velours, et, pour la tenir en belle humeur, je la pare comme uno chasse. Tu as raison, l'héritage n'ira pas loin... Baste 1 je ne tiens pas à ce que le rêve dure longtemps.
— Ce qui signifie que, dans le fond, tu n'es pas heureux ?
— Ou que mon bonheur ne ressemble pas à celui que tu pourrais supposer.
— Peut-être as-tu formé cette liaison par vanité plutôt que par amour?
— Remplace le mot vanilé par orgueil, et tu ne seras pas loin de la vérité. J'ai eu pourtant beaucoup d'amour, mais je n'en ai plus. Quant à mon orgueil, il avait été froissé ; il prend sa revanche aujourd'hui.
— En d'autres termes, après avoir été repoussé, tu es parvenu à te faire aimer.
— Est-ce qu'on m'aime, moi? Un auxiliaire à qui rien ne résiste travaillait pour moi : la misère. On a accepté mon hospitalité faute d'aucune autre, voilà tout. Je suis uassé à l'état d'hospice, de maison de refuge.
— La misère I — fit Etienne en soupirant. Un douloureux souvenir se réveillait dans son âme. — Qui sait, — [leusail-il, — ce que Laurentine peut devenir un jour?
Les deux jeunes gens continuèrent silencieusement leur route, Etienne absorbé dans une rêverie qui lui plissait le front, Rigobert jetant par intervalle sur son luiiipagnon un regard oblique et dans lequel brillait uue joie sournoise.
Au bout de quelques instans, ce dernier dit :
— Vois-tu à cinq cents pas celte bico(]ue entourée d'ua jardin? C'est mon château. — Il y avait, à l'unique fenêtre iJu premier étage, une têto de femme. — Comme je no suppose pas, — poursuivit Rigobert, — qu'il y ait en ce moment abondance de beau sexe dans la bicoque, cette tête doit être celle de la châtelaine guettant notre arrivée»
— En regardant du côté opposé au nôtre, •- fit Etienne en souriant ; — la voilà même qui se retire sans avoir tourné son visage par ici.
— Ne te chagrine pas, tu vas avoir tout le loisir do contempler ses traits, — dit Rigobert en répondant nu sourire d'Etienne par un sourire d'une expression singulière.
Il arrivèrent enfin et entrèrent dans une maisonnette assez riante quoiqu'elle fût d'une médiocre valeur.
La table, servie dans la pièce du rez-de-chaussée, n'attendait plus que les convives ; mais, sur celle table, on n'avait mis que deux couverts, et la châtelaine annoncée par le maître du logis ne paraissait point pressée de se montrer.
Rigobert, dont la patience n'était pas la vertu capitale, franchit d'un bond le petit escalier do bois qui conduisait à l'étage supérieur.
Pendant quelques minutes, Etienne entendit confusément le bruit sourd d'une dispute à demi-voix.
Il lui prit un serrement de cœur dont il no put se rendre raison.
Dans ce qui se passait, il ne voyait pas du reste la présage d'une journée bien agréable, et il commençait à regretter d'avoir accepté l'invitation do Rigobert.
Celui-ci reparut. Malgré ses efforts pour se donner un air indilférent, sa physionomie laissait percer les indices d'une vivo contrariété.
— Nous voici condamnés, mon cher Etienne, à déjeuner tête à tête, — dit-il avec un rire affecte. — La femme est une créature pleine d'eutêlomeut : « Y songez-vous ? <
MOLÉRI.
m'avait-elle dit hier; « un tiers à notre table I c'est donc pour m'afficlier? » Le mot est joli, n'est-ce pas? Et comme j'insistais : « Vous ne me forcerez jamais à paraître devant un inconnu ! » Tu conviendras que c'est de la dernière bouffonnerie... Ah ! si elle avait dit : « devant une connaissance, 1) j'aurais coni[)ris ; mais elle ne te connaît pas plus que tu no la connais; c'est à dire que je ne t'ai pas plus nommé devant elle (}ue je ne l'ai nommée devant toi. Je croyais pourtant l'avoir laissée ce matin dans des disposilions plus raisonnables. Ah bien oui! madame jouait au fin ; elle se disait : « Attendons que l'étranger soit là ; on n'osera peut-être pas me contraindre en présence d'un témoin. » C'est adroit... Ah ! si je n'étais retenu par les égards qu'on doit au beau sexe!... N'importe; mettons-nous à table. — Tout ce prélude était de nature à émousser plutôt qu'à aiguiser l'appélit. Etienne fit peu d'iionneur au repas. Rigoliert no mangea guère plus qu'Etienne ; en revanche, il but largement. Les fumées du vin commençaient h lui monter au cerveau. — Tu no bois pas? — dit-il à Etienne; — tu as tort; le vin est l'ami et le soutien de l'homme; il lui délie la langue, i| lui donne de la résolution Eh, morbleu !... je vois ce que c'est: l'absence de la chSielaine te contrarie... Patience, plaisir difTéré n'est pas toujours perdu. — Au dernier verre de la seconde bouteille, Rigobert avait en effet le geste et la parole parfaitement résolus. Sa voix avait mSme atteint à une élévation de diapason plus remarquable que flatleuse à l'oreille. Tout à coup il frappa du poing sur la table on criant: — Hé, là-haut! qu'on descende nous servir le café et le rhum, s'il vous plaîl I
— Tu n'y songes pas, — dit Etienne.
— Je .songe h montrer que je suis 1" maître ici, — riposte Rigobert. Et, criant plus fort : — Est-ce qu'on ne m'a pas «■ntendu, mille millions de diables!
Mais c'est en vain qu'il s'escrime de la voix, personne ne bouge.
Rigobert se lève, s'échappe des mains d'Etienne, qui essaye de le retenir, court à l'escalier, et frappe violemmonl du pii'd sur la première marche en proférant d'hoiribles menaces.
— Me voici, — répond enfin une voix étoufTée et tremblanie.
Rigobert vient se rasseoir d'un air victorieux. Elienne a les yeux fixés sur l'escalier, que descend lentement la personne si brutalemf'nt appelée. Une double exclamation se fait entendre :
— Laurentine!
— Etienne!
Laurenline est tombée sur un des degrés do l'escalier, cachant son visage dans ses deux mains, écrasée sous le poids de sa bonté.
Etienne est resté comme anéanti sur sa chaise.
Une joie féroce étincelle dans les yeux de Rigobert.
— Ah ! — s'écrie-l-il, — c'est un beau moment et qui m'était bien dft! Oui, Laurenline, l(> voilà cet Etienne que vous me pri'fériez, pour ([ui vous me fîtes souffrir tous les tourmens do la jalousie et diHa haine !... Oui, liticnne, voilà cette Laurentine que tu adoras en esclave et qui couronna ton amour du plus sanglant des affronts! La voilà Cftto idole descendue de l'autel où nous l'adorions, courbant devant nous son front humilié, objet de mépris pour toi qu'elle avait méprisé, et ma servante à moi dont elle n'avait [las voulu pour époux! Aveuglée par l'orgueil, elle a oublié mon orgueil offensé, elle n'a pas su reconnaître la vengeance sous mes feintes paroles d'amour ; elle n'a pas compris iju'en lui tendant la main je voulais, non la relever, mais la pousser plus avant encore dans sa chute. Oui, c'est un beau moment, je le rcpèt(% car, pour que le cliAlimeiil frtt complet, il fallait ta [irés(>iKe, Etienne, et te voici 1 Oh ! je suis ''nfin payé, et payé au centuple, de ce que tous les deux vous m'avez fait Sdulfrir! —Mais l'indignalion ranimo un moment les forces do Laurenline ; elii- se lève, achève do descendre l'escalier, passe devant Rigobert en disant : « Oli ! le
Ifiche!» et se rapproche d'Etienne, comme si elle avait l'espoir de trouver en lui un protecteur. Celui-ci la considère quelques instans en silence ; on dirait qu'il hésite à croire au témoignage de ses yeux et de ses oreilles. Rigobert s'est emparé d'une troisième bouteille; il remidit son verre et celui d'Etienne. — A présent, — dit-il à ce dernier, — ie ue vois plus d'obstacle à ce que nous soyons amis: b '. !
Etieiii. , jiousse le verre que Rigobert lui présente :
— J'ai asx'z de ma douleur, — répond-il ; — je ne veux pas y ajouter de la colère. — Puis, se tournant du côti' de Laurentine, il s'écrie d'une voix pénétrée : — Étaitce ainsi, mon Dieu I que je devais vous revoir?
Mais l'orgueilleuse Laurentine ne se sent pas moins piquée de fair de compassion dont Etienne la regarde et lui prirle. qu'elle n'a été indignée de l'insullante sortie de Rigobert; au lieu de répondre avec l'humilité qui convient à sa situation, elle prend un ton mêlé de dépit et de hauteur.
— Je ne me crois point obligée à justifier devant vous maposllion; je veux cepenilant vous l'ex|iliquer, monsieur Etienne. J'étais au service d'une femme bizarre et fiintasque; chassée brusquement par elle le lendemain du jour où elle m'avait amenée dans cette ville, je me trouvais sans a,ipui, sans ressources, dans un pays ofl j'étais inconnue, 'm personne ne pouvaft songer h me secourir... Une mauvaise étoile mit alors cet homme sur mon chemin. L'intérêt qu'il me témoigna, ses protestations de dévouement et de respect me toui'lièrenl ; je crus à la générosité de son âme, j'acceptai l'aide qu'il m'offrait. IMa reconnaissance le grandit d'autant plus à mes yeux que le refus de ma main avait d il le blesser vivement autrefois ; il me fit de solennelles promesses qui achevèrent de m'aveugler. Vous voyez aujourd'hui le prix de ma confiance : une vengeance odieusement calculée, la vengeance d'un lîche. car il n'y a qu'un lâche, je le répète, qui puisse concevoir et accomplir le dessein de terrasser une femme sans défenseur.
Rigobert ne s'émeut ni de l'épithète ni du regard de mépris qui l'accompagne ; il se contente de faire entendre un rii-anement railleur, et se remet à boire.
En toute autre circonstance, l'insolente cruauté de Rigobert ne trouverait point dans Etienne un spectateur im|iassible ; mais ce qui frappe en ce moment par-dessus tout l'esprit de ce dernier, c'est l'abaissement de la femme qu'il porta si haut dans son eslime et dans son affection. Ce qu'il voit, ce qu'il entend le plonge dans une stupéfaction indicible.
— Ab ! Laurenline, — s'écrie-t-il avec un accent douloureux, — vous n'en seriez [loint là si vous n'aviez pas quitté, en les vouant au malheur, voire père ol tous ceux qui vous aimaient !
— Des rcfirocbes 1 — dit Laurenline en se redressant comme elle eiM pu le faire aux jours où elle était forle d'une bonne conscience ; — énargnez-les moi, je vous en prie ; je les repousse venant rie vous; je ne vous reconnais point le droit do m'en faire.
— Vous ne nie reconnaissez point ce droit 1 — réplique Elienne provoqué à .son tour par l'altitude de Laurenline. — i^iuoi I vous aurez brisé, foulé aux pieds, précipité dans un abîme éternel de douleur ce conir tout plein d'un amour vrai, profond, honnête, d'un amour accepte par vous-même et la plainte me sera inlerdile! Et voyant où vous a conduite, au mépris de la foi jurée, la cruauté de votre orgueil, il me faudra refouler au dedans de moi le regret, le reproche, et jusqu'à l'etonnement I Ah! c'est par trop aussi faiie bon marché do vos victimes!... — Mais, remaniuant la pâleur dont s'est couvert subitement le visage de Laurentine: — Pardonnez-moi, — reprend-il d'une voix douce; — je me suis laissé emfiorter plus loin que je ne voulais. Le ciel me garde de mériter à mon tour que vous me flétrissiez du nom de lâche ! — Rigoliert hausse les épaules en vidant un nouveau verre de vin. — Non, Laurentine, — poursuit Etienne, — ne crai-
ETIENNE GIRAUD
3ld
gtiez plus que je m'oublie ; je respecterai votre malheur, quelle que soit votre situation ; ma bouche sera fermée au reproche désormais, et mon cœur, où j'étouft'e le ressentiment, ne sera plus accessible qu'aux inspirations de la pitié.
Etienne s'est abusé sur la pâleur de Laurentine: ce qu'il a pris pour l'accablemetil du chagrin et du repentir n'était que le symptôme d une colère difficileraenl contenue. Cette colère éclate aux dernières paroles du jeune homme :
— De la pitié ! ah I tenez, vous ne valez pas mieux que ce misérable! Vos expressions, pour être plus âpres, ne sont pas moins insultantes que les siennes. Vous avez comme lui un refus à venger ; comme à lui, l'occasion vous est bonne et vous la saisissez. Il a été brutal, vous êtes faux : voilà la différence. La pitié de monsieur Ktienne ! Réservez-la pour vous-même, cette pitié ; réservez-la pour celle qui, en vous privant d'im nom k voire naissance, fut la cause unique de cette rupture dont vous prétendez aujourd'hui me punir.
Il y a dans l'accent de Laurentine et dans son regard une intention si sarcastique et si provoquante, qu'Etienne indigné se laisse emporter soudainement au delà des bornes de la modération.
— Taisez-vous, malheureuse! respect à ma mère ! — s'écrie-t-il la tète haute, l'œil élincelanl. — Ma mère, entendez-vous, s'est noblement relevée par l'expiation; je vous défends de l'outrager, vous dont l'intraitable orgueil fermera toujours la porte au repentir; vous qui, de chute en chute, Onirez par tomber au plus bas degré de l'avilissemeut et de la honle ! — A cette foudroyante réplique, le visage de Laurentine, de pâle qu'il était, devient cramoisi ; un sang noir gonfle ses veines; ses lèvres frémissent ; ses yeux sont égarés. — Ah ! ma naissance était une tache dont la souillure soulevait votre délicatesse 1 — poursuit Etienne qui s'abandonne de plus en
' plus aux élans de sa colère; — un bâtard pour époux I fil l'opprobre !... C'était pourtant un honnête homme, ce bâtard; il vous eût aimée, soutenue et fait respecter... Femmedu bâtard, vous n'eussiez point quitté votre père que votre abandon a plongé dans le vide et dans le désespoir... Mais que peut la raison contre un préjugé, contre l'orgueil, contre l'ambition? Car l'anibition aussi vous dévorait, et, avant même de me regarder comme indigne, vous ne faisiez de moi qu'un pis-aller... Elle vous a conduite loin déjà, votre ambition ; elle vous conduira plus loin encore. Apres avoir éclioué dans vos efforts pour être une des premières dans le monde des femmes de bien, vous voudrez être au moins une des premières dans celui des femmes déchues ; vous rechercherez l'or, le bruit, l'éclat; n'ayant point d'amour à donner, vous en vendrez le semblant pour un hôtel, une voiture, des chevaux, des gens; vous brillerez par le scandale ne pouvant briller par la considération, et, le jour venu où l'âge auramisen fuite les adorateurs d'une beauté disparue, vous vous débattrez en vain dans la fange; il vous y faudra rester, resterseule avec les dégradations de la misère, les sou venir^ du passé, la voix vengeresse de votre & nscience...! Oui, tel est, sur la pente où vous avez mis le pied, laveiiir d'une femme qui n'a point de cœur : tel sera le vôtre, Laurentine : pas un contentement de l'âme pendant la vie, pas une consolation au lit de mort ! Je me trompe, — continue-t-il avec une ironie aiguë comme la pointe d'un glaive, — vous aurez la consolation de n'avoir pas été l'épouse d'un bâtard I
Etienne, emporté par la fougue d'un ressentiment longtemps comprimé, avait été impitoyable d'expressions et de gc-ste. L'effet de sa parole prophétique fut terrible sur Laurentine. Il n'avait pas achevé que, saisie d'épouvante, elle s'élaneait hors de la chaumière, et courait en délire à travers* la campagne, fuyant devpnt la voix d'Etienne comme Gain devant la voix de Dieu.
Rigobert, en la voyant disparaître, fit entendre un der-
nier rire à peine perceptible, et laissa retomber sa tête sur la table : il était ivre.