PARTANT POUR LA SYBIE
La maison de madame Girau.l avait pris depuis quelque temps un aspect plus animé. Le père Froget et sa nièce, en exécution du projrt dont il a été parlé dans un des précédens chapitres, étaient venus occuper sur le palier de la couturière un petit logement qui, à vrai dire, ne leur servait que pour le coucher.
Rosalie, à peine levée, passait rhez madame Giraud, où elle faisait dextrement courir l'aiguille sur la soie, la mousseline ou le velours, pendant que celle-ci prépar.iit le repas du matin.
Venait ensuite le père Frogef, qui ne se faisait jamais attendre, pas plus au déjeuner qu'au dîner, liais s il était obligé, pour se rendre à ses occupations, de prendre congé des deux femmes aussitôt le déjeuner achevé, nous devons dire que le soir, après le dîner, il en était tout autrement. La table n était pas plutôt débarrassée que le père Froget, au lieu de se retirer, s'étendait dans un grand fauteuil entre madame Giraud et Rosalie, qui, Taiguille h la main, semblaient disputer d'activité et d'adresse. Là, il faisait ordinairement une sieste d'une demi-heure, puis il se réveillait pour prendre part à une conversation qui se prolongeait quelquefois assez avant dans la nuit.
Dans celle nouvelle vie de famille, le front du contremaître s'était peu à peu éclairci, et, comme il avait pris pour règle de ne jamais prononcer le nom de Laurentine, on aurait pu croire que le souvenir du malheur qui l'avait frappé .s'était complètement effacé de sa mémoire. Comblé de petits soins par madame Giraud, entouré de tendres prévenances par Rosalie, il semblait n'avoir jamais eu d'autre objet d'affection que ces deux excellentes personnes, dont il traitait l'une en sœur et l'autre comme si elle avait été réellement sa fille.
Madame Giraud, de son côté, paraissait avoir oublié ce qu'il y avait eu de blessant pour elle dans la rupture du mariage qui devait unir les deux familles ; cet oubli était du reste justifié par plus d'une raison : outre qu'elle comprenait jusqu'à un certain point une susceptibilité, exagégérée sans doute, mais respectable dans son principe, nous savons que, si elle avait été la maîtresse de choisir une femme pour son fils, elle eût été loin de donner la préférena' à Laurentine. L'événement avait ensuite répondu si bien à sa manière de voir que, au lieu d'éprouver le moindre regret de se qui s'était passé, elle était au contraire presque portée à s'en applaudir. Douée pardessus tout d'un cœur essentiellement bon et généreux, elle eût enfin regardé comme un acte de brutalité de nourrir un ressentiment, si léger qu'il fût, contre le père Froget, lorsque la faute de sa (ille l'avait rendu lui-même un objet do commisération.
L'amitié un moment refroidie du père Froget et de madame Giraud avait donc repris une forcx; nouvelle, cimentée encore par l'affection toujours croissante que chacun d'eux portait à Rosalie.
Tel était 1 intérieur calme et presque heureux où le retour d'Etienne fit briller un éclair de joie bientôt évanouie.
Rosalie, qui la première avait laissé percer son contentement dans la vivacité de son regard, dans l'éclat inaccoutumé de son teini, dans les touchantes vibrations do sa voix, fut aussi la première à s'apercevoir qu'Etienne rapportait de son voyage une mélancolie plus profonde et plus sombre que jamais. La tristesse lu jeune homme
MOLÉRI.
réagit, sur elle au point qu'elle devint en peu de jours tTussi soucieuse, aussi pâle, aussi taciturne que lui.
Le charme des veillées disparut avec la bonne humeu de Rosalie. Aux doux épanchemens du cœur succédèrent des entretiens vagues, languissans, embarrassés. La plus constante occupation du père Frogetet de madame Giraud était de s'inquiéter intérieurement, chagrins et silencieux, de l'abattement moral où ils voj'aient tomber de plus en plus, celle-ci son fils, celui-là sa nièce.
Etienne, grâce aux recommandations du père Froget, était entré dans un atelier du faubourg Saint-Germain dont tous les ouvriers lui étaient inconnus. Là. il lui fut facile de se créer un genre de vie à sa guise. Strictement poli dans ses rapports obligés avec ses compagnons de travail, il évitait leur société dans lesautresoccasions.il arrivait seul, le matin, à l'atelier, et, le soir, il en sortait seul. La première fois qu'W fut invité à faire partie d'un piquenique, il refusa résolument, de manière à se débarrasser pour l'avci.irde toute tentative du même genre.
Les autres ouvriers, qui avaient voulu lui faire accueil, se blessèrent d'abord des procédés de leur nouveau camarade. Cependant, comme ils remarquèrent en lui plus de tristesse que de véritable sauvagerie, ils ne perdirent pas courage au premier échec ; ils essayèrent même à diverses reprises de gagner sa confiance en lui donnant des marques d'un affectuenx intérêt, ou de lui communiquer à l'aide d inoffensives plaisanteries un peu de la gaieté dont ils étaient animés ; mais reconnaissant enfin l'inutilité de leurs efforts, ils renoncèrent à poursuivre une guérison impossible, laissèrent Etienne s'isoler et rêver à son gré, et s'habituèrent si bien à la bizarrerie de ses manières qu'ils finirent par n'y plus prendre garde.
Entré dans la maison comme piéçard (ouvTier travaillant à ses pièces), il était à peu prés loisible à Etienne de faire peu ou beaucoup de besogne. Il avait assez de goût et de talent pour qu'on lînt à le conserver, et, s'il lui arrivait de se relâcher, on ne pouvait, au bout du compte, lui reprocher de porter préjudice à d'autres qu'à luimême. Sa nouvelle position était donc de tout point conforme à ce qu'il avait souhaité.
Dans les premiers temps, il se fit distinguer par son zèle et par son assiduité. Mais, nourrie précisément par celle solitude à laquelle il .se condamnait, son hypocondrie augmentait au lieu de diminuer. Pour secouer les pensées funestes qui l'obsédaient, il eut recours à l'exercice souvent salutaire de la marche. Dans l'instant où il paraissait le plus occupé de son travail, il s'interrompait brusquement et sortait pour faire, au pas de course, à travers les rues, une promenade plus ou moins longue.
Vaines tentatives 1 Ses rêveries le suivaient partout ; rien ne pouvait l'y soustraire, ni la fatigue d'une marche précipitée ni les efforts qu'il faisait pour arrêter son attention sur les objets matériels répandus autour de lui.
Quelquefois pourtant, aidé de sa raison, il parvenait à maîtriser les dangereux élans de son Ame.
— Est-ce ainsi, — se disait-il, — que je fais preuve de jugement et de courage? L'envie et la colère me donneront-elles le nom et les biens dont je suis dépossédé? Aije donc entendu, en fai.sant à ma mère le .serment de vivre, que ce serait dans l'oisiveté, et pour tomber [il us bas encore que je ne suis? — Ramené ainsi au sontimeni du devoir, il se hâtait de rentrer à l'atelier, il se remeittait au travail avec zèle. Cela durait une heure ou deux : puis ses mauvaises inspirations .se réveillaient peu à peu, et il finissait par retoniber dans l apathie du découragement. L'état d'Etienne était une véritable fièvre, ayant ses diverses phases d'ardeur, de délire et de prostration. Dans un de ces accès, au moment où il sortait de l'atelier, il vit passer près de lui un jeune homme (pii se préparait à y entrer. Frappé d'une surprise dé.sngréable, il doubla le pas ; ce jeune homme était Magloire. — Décidément, je .suis né sous une étoile maligne, — pensait Etienne en s'éloignant, — Magloire ici 1 Que vient-il y faire ? chercher du trarail ? voir un ami peut-être î bavarder, à coup sûr,
car il e.st impossible qu'il ne m'ait pas aperçu... Où faudra t-il donc que je me réfugie pour vivre ignoré et tranquille?
Magloire avait en effet aperçu et reconnu Etienne.
Entré dans l'atelier, il alla serrer la main à un ou\Tier, son cousin.
— Bonjour, Langevin Est-ce qu'Etienne est des
vôtres? — lui demande-t-il sans autre préambule.
— Depuis peu ; il n'y a guère plus de cinq semaines, — répondit Langevin.
— Et son intention est de rester ici î
— Je le suppose.
— Merci ; ça change mes plans.
— Bah ! quels plans ? et pourquoi ?
— Je venais te prier de me faire agréer comme ouvrier par ton patron ; mais du moment qu'Etienne y est, votre serviteur ! J'irai voir s'il soulfle un meilleur vent d'un autre côté.
Le travail fut un moment suspendu dans tout l'ate-
Etienne était pour les autres ouvriers une sorte d'être I mystérieux sur lequel ils avaient épuisé sans succès toutes les conjectures, une énigme dont ils espéraient que le mot allait enfin leur être révélé.
— Qu'y a-t-il donc entre Etienne et toi ? — demanda Langevin à Magloire.
— Il y a... il y a que sa société ne me va point : voilà.
— On doit lui rendre cette justice qu'il est d'un commerce peu récréatif, — dit un ouvrier qui s'était approché des deux interlocuteurs, suivi bientôt de cinq ou six autres curieux.
— C'est un vrai sauvage, — dit un second. Un troisième chanta :
— C'est le solitaire !...
— Qui ne voit rien, n'entend rien, et ne fait de bien à personne, interrompit un quatrième.
— Que vous importe? — fit un cinquième. — S'opposet-il à ce que vous viviez à votre guise î Laissez-le donc vivre à la sienne.
— C'est son droit, — reprit Magloire, — comme c'est le mien de ne pas me fourrer où il se trouve. Ainsi, mon cher Langevin, ne te dérange pas, je renonce avec empressement à l'avantage d'êlre ton camarade d'atelier... peutêtre même accepterai-je des propositions que j'ai presque refusées hier.
— Et si ce sont des propositions raisonnables?
— Plus que raisonnables... elles sont tout bonnement magnifiques.
— Et tu as hésité?
— Dame! il est question de traverser les mers, ce qui offre en perspective à mon estomac un genre d'exercice peu divertissant... sans compter que j'ai un faible pour le plancher des vaches, l'art de la natation ne m'élant point familier.
— Poltron!
— C'est dans les grandes Indes que vous allez? — fit un des ouvriers groupés autour de Magloire.
— Non, c'est à Damas, dont le pacha a la fantaisie de se faire nieuhler un palais à l'européenne.
— Où prends-tu Damas? — demanda Langevin.
— En Syrie, mon vieux, — répondit Magloire. L'ouvrier qui avait tout h l'heure entonné la chanson
an Solitaire altnqua cotte fois, d'une voix sonore, le début de celte romance :
Partant pour la Syrie, Le jeune et beau Dunois...
— Silence ! silence donc! — fit Magloire en se tournant vivement vers le chanteur.
— Ça vous gêne que je chante? — demanda celui-ci.
— C'est ce que vous chantez qui me gêne, — répondit Magloire; — Etienne n'aurait qu'à rentrer 1
ETIENNE GIRAUD
3âi
— Qu'est-ce que cela peut lui faire, à Etienne?
— Ah dame 1 si vous êtes curieux de le savoir, rien de plus facile que de vous satisfaire: recommencez devant lui air et paroles... Seulement, comme ce diable d'Etienne a pour bras des barres de fer, et que ses poings sont de véritables massues , vous m'obligerez beaucoup d'attendre, pour tenter l'expénence, que je ne sois plus là...
— Quelle bonne plaisanterie ! — fit Langeviii, — voyez un peu ce qu'il y a de compromettant dans la romance du beau Dunois !
— Eh mais! il y a d'abord ce nom de Dunois, que tu prononces sans plus de façon que si c'était la chose du monde la plus simple... Gredin de nom ! il m'a valu, à moi qui te parle, une grêle de coups de poing dont le souvenir n'est pas encore effacé de mes épaules... et encore je ne l'avais pas chanté !
— Explique-toi, si lu veu.x qu'on te comprenne.
— Mais je n'y tiens pas ; et j'aime beaucoup mieux ne pas être compris. Etienne m'a vu entrer dans votre atelier, il dirait : Magloire a causé ; il me chercherait, et comme je ne veux pas partir pour Damas avant huit jours, il pourrait profiter du délai pour m'envoyer faire un voyage de long cours à l'hôpital... bien obligé ! Magloire est avare de ses paroles depuis qu'il sait ce qu'elles lui coûtent. Adieu, Langevin ;si tu tiens à te faire des affaires avec Etienne, tu me l'écriras, je t'enverrai un sabre de Damas.
Et Magloire se hâta de sortir, regardant de tous les côtés d'un œil inquiet, comme s'il appréhendait de voir Etienne sortir d'entre les pavés ou de quelque fente de muraille pour se dresser tout à coup menaçant devant lui.
Après le départ de Magloire, le colloque suivant s'établit parmi les ouvriers de l'atelier :
— Il est brave, ion cousin, Langevin !
— Ce n'est pas par là précisément qu'il brille, je l'a- Youe.
— Se peut-il que la peur lui ferme la bouche au point de nous refuser jusqu'au moindre renseignement?
— J'en suis d autant plus surpris que j'avais cru jusqu'à présent mon cousin plus bavard encore que poltron.
— Chat échaudé craint l'eau froide.
— Pour peu qu'Etienne soit, comme il le prétend, un Hercule, je conçois qu'il n'ait pas grand empressement à goûter d'une .seconde correction.
— Définitivement, quel homme est-ce donc que cet Etienne?
— Ce n'est pas un homme, c'est un logogriphe.
— Nous le devinerons, parbleu ! quand nous voudrons, — dit Langevin après ivoir réfléchi.
— Nous le voulons, — s'écrièrent tous les ouvriers.
— Et le moyen? — demanda l'un d'eux.
— Il est bien simple,— répondit Langevin; — c'est Magloire qui nous l'a indiqué lui-même sans s'en douter.
Les ouvriers se pressèrent autour de Langevin, qui, en peu de mots, leur exposa son plan.
— C'est parfait ! — dit un des auditeurs ; — mais, sans être tout à fait un poltron comme ton cousin Magloire, on peut se permettre de ne pas trouver un grand charme à rosser ou à être rossé pour une misère.
— Bon ! lorsque Etienne verra que nous nous mettons tous de la partie, il rengainera ses barres de fer et se contentera de délier .sa langue.
— S'il ne parle pas, d'ailleurs, on lui posera nettement la queslion.
— C est un droit ; on tient à savoir avec qui l'on vit. Il .se fit un mo'iient de silence parmi les ouvriers. Ils
avaient aperçu Etienne dans la cour.
Celui-ci revenait l'esprit (ilus tranqu'"e. La réflexion et le grand air avaient un peu caimé .son agilation.
Mais à peine eut-il posé U' pied sur le seuil de l'atelier, qu'il s'arrêta c(jnime frappé de la foudre.
LE SIÈCLE. — IXIX.
Un chœur formidable de voix venait de s'élever, et faisait retentir à ses oreilles la fameuse romance :
Partant pour la Syrie, Le jeune et beau Dunois...
Pour Etienne, l'intention ne pouvait être douteuse.
Il considéra un instant d'un regard hébété cette masse de chanteurs à la physionomie narquoise, se retourna brusquement, franchit la cour d'un bond, et disparut en courant dans la rue.
Les ouvriers, le voyant fuir ain.si, cessèrent leurs chants et se regardèrent les uns les aujres, tout désaoDointés de ce résultat.
— Allons, - dit l'un d'eux, — il était écrit que nous ne connaîtrions pas le mot du logogriphe.
l'estaminet.
Etienne, fatigué d'une course sans but et qui ne lui rendait même pas le service de le distraire de ses pensées s'était arrêté et jeté sur un banc dans une des allées du jardin du Luxembourg.
— Que gagnerais-je à changer encore de maison ? — se disait-il avec un profond abattement; — dans quel atelier de Paris ne serais je pas exposé à voir tout à coup apparaître, comme aujourd'hui, quel()ii'un de mes anciens camarades? Je ne saurais me faire illusion : c'est Paris même que je dois quitter. Il faut que je me condamne à la vie d'ouvrier nomade. — Puis s'élevaient dans son esprit de graves o^jections à ce projet : — Et ma mère?... elle ne consentira jamais à une .séparation... Que deviendiai-je moi-même sans elle?... Ce qui soutient nos forces à tous les deux, c'est noire mutuelle afl'eclion, ce sont les paroles consolantes que nous savons trouver l'un pour l'autre... Cependant, — ajoutait-il en cher chant à se raffermir dans sa résolution, — la raison ordonne ce sacrifice ; j'aurai la force de l'accomplir; j'en ferai comprendre la néce.ssité à ma mère. Il se peut d'ailleurs que nous ne soyons pas longtemps séparés; si je trouvais une bonne position dans quelque ville importante, pourquoi ne me rejoindrait-elle pas ? Habile comme elle l'est dans sa profession, et surtout venant de Paris, elle se serait bientôt lait une clientèle. Nous pourrions encore vivre heureux... autant qu'il est [>erniis de l'être quand toutes les joies de la farnillle se bornent à celles qui rayonnent du fils à la mère et do la mère au fils!
Pendant que ses réflexions le ballottaient ainsi entre le découragement et l'espoir, un jeune homme qui, l'ayant aperçu, s'était aussitôt dirigé de son côté, vint lui frapper sur l'épaule et s'asseoir auprès de lui.
— C'est toi, Rigobert, — dit Etienne avec surprise.
— Je parie que tu me trouves bien changé?
— En efi'et.
j'di perdu mon teint fleuri, mes forces et ma bonne
humeur. Ah ! il faut peu de temps pour abattre un homme I... Et encore je suis moins mal que je n'étais il y a huit jours, lorsque je suis revenu à P.iris... M.iis j'ai adopté un régime qui merélahlira ou m'emportera.
La société de Rigobert n'était pas ce qui pouvait faire en ce moment la diviTsion la plus agréabli^ aux peii.sées d'Elienne; celui-ci d'ailleurs, plus silencieux et plus rêveur que jamais, se sentait peu de disposilions h ranimer une verve d'esprit qui .semblait chez Rigobert presque aussi éteinte que les forces du corps. Aussi restèrent-il»
MOLÉRI.
assez longtemps assis auprès l'un de l'autre, également muets et se regardant à peine.
Ce fut pourtant Etienne qui, le premier, rompit le silence, tiré de l'espèce d'engourdissement où ii parais>ait être par le désir de satisfaire une curiosité que venait d'éveiller en lui la présence de Rigobert.
— 11 y a huit jours seulement que tu as quitté Tours?
— Pas davantage.
— Ainsi, tu y es resté six semaines encore après qion départ?
— Six semaines,., c'est possible.
— Et... dans ce long espaiie de temps... il ne s'est rien passé de nouveau ?
— A.U contraire.
— Tu as revu Lanrentineî
— Je l'ai revue. — Etienne semblait hésiter à pousser plus loin ses questions. Rigobert se leva : — Nous ne .sommes pas convenablement ici, — dit-il, — toi pour ra'interroger, moi pour te répondre... Viens. — Etienne suivit Rigobert, qui le conduisit à un estaminet du boulevard Montparnasse. Ce n'était point l'heure où les buveurs s'y réunissaient; nos deux jeunes gens se trouvèrent dans la plus complète solitude. — Garçon! — cria Rigobert en frappant sur une petite table aux deux côtés de laquelle ils venaient de prendre place, — apporteznous du vin d'Anjou, ce que vous avez de meilleur, et ne nous en laissez pas manquer !
— Pourquoi du vin d'Anjou?
— Prefèrcs-tu le petit bleu, par hasard?
— 11 me semble qu'une bouteille de vin rouge ordinaire...
— Etienne, — interrompit gravement Rigobert, — j'ai expérimenté que les vins ordinaires, et surtout les vins rouges, produisaient une ivresse lourde et triste ; or c'est de la gaieté que je veux ; le vin d'Anjou m'en procure; je boirai du vin d'Anjou tant qu'il me restera un écu de la succession de mon oncle... Jolie couleur, bouquet agréalile, — poursuivit-il en remplisssant les deux verres jusqu'au bord ; — à ta sanlé...! Pas trop mauvais, ma loi !
Le pétillement de la liqueur angevine avait suffi pour rendre la parole à Rigobert : mais la gaieté n'était pas encore près de venir.
— Ne me parlais-tu pas de Laurentine? — reprit Etienne après avoir trempé dans son verre seulement le bout de ses lèvres.
— Pauvre fille!... pau^To fille 1 — dit Rigobert. La tHc appuyée sur une main, il tournait vers Etii'iine son visage maigre et pMe ; sa voix trembait; il avait lœil fixe et humide. — Tu ne bois pas? continua-t il; — C'est un tort; le vin chasse les mauvais souvenirs... et tu dois en avoir aussi, toi, Etienne... quoiqu'ils ne soient pas à comparer aux miens, je l'avoue... car, si tu as éié impitoyable, au moins avais tu pour toi la justice ; tandis que moi... moi, j'ai été injuste et barbare.... je me suis vengé sans en avoir le droit... Buvons !
Cette fois, Etienne, dont l'attention était absorbée par un préambule qui lui faisait présager Oo tristes révélations, suivit macliinalement l'exemple deRigobert, et vida son verre d'un seul trait.
— Ainsi tu as revu Laurentine et tu sais ce qu'elle est devenue? —demanda Etienne h Rigobert avec l'impatience d'une curiosité surexcitée par l'attente.
Rigobert soupira et leva les yeux au cii^l :
— Dans quel endroit l'ai-je revue, hélas ! El qui peut dire où Dieu a voulu qu'elle soit maintenant? — Il paraît ijue si le vin d'Anjou avait la propriété de réveiller chez Rigobert la faculté du rire, ce n'était pas sans l'avoir laissé préalablement épuiser tous les degrés de la faculté contraire. Après avoir passé deux ou trois fois la main sur ses yeux et rempli de nouveau les deux verres, il poursuivit : — Cela t'étonne de me voir pleurer, n'est-ce pas? moi Rigobert, le mauvais sujet, l'homme sans cœur. £h t vois-tu, c'est que j'ai, dans le fond, plus de cœur
qu'on ne m'en suppose... c'est que j'aimais véritablement Laurentine avant qu'elle m'eût refusé sa main de concert avec son père ; c'est que je l'aimais encore en me vengeant, et qu'il n'y a que la mort qui puisse éteindre en moi son souvenir... Buvons I
Vidés une seconde fois, les verres furent aussitôt remplis.
— Mais, — reprit Etienne dont le sang commençait à bouillir, — tu ne me dis toujours point ce qu'est devenue Laurentine?
— Tu le sauras assez tôt,— répondit Rigobert d'une voix lugubre; — suivons les choses dans leur ordre. Le lendemain donc de la scène du déjeuner, quand je sortis de l'état d'ivresse où tu m'avais laissé, et que, me voyant seul, je fus parvenu à me rappeler successivement tous les détails de ce qui s'était passé la veille, il se fit en moi une révolution terrible. J'entrai dans une violente colère contre moi-même ; je me déchirai les bras et la poitrine; je me frappai la tête contre les murs ; puis je me mis à pleurer comme un enfant, et je finis par tomber dans un affaissement physique et moral qui m'ôtait la faculté de me mouvoir et de penser. Je restai plus d'un mois dans cette position, maigrissant, jaunissant, perdant mes forces de jour en jour. Que ne me suis-je avisé dès-lors de recourir au bienfaisant spécifique dont je n'avais auparavant éprouvé la vertu que par occasion, et que, plus sage, je nai garde de négliger aujourd'hui... Buvons !
— Buvons, — fit Etienne.
Le vin commençait à opérer sur son cerveau.
— J'étais donc dans un état de marasme presque effrayant, — poursuivit Rigobert, — lorsque je reçus, il y a une quinzaine de jours, la visite d'un infirmier de l'Ilôlel-Dieu de Tours. Il était envoyé par l'aumônier, qui dédirait me voir sur-le-champ. Je suivis l'infirmier. On m'introduisit auprès d'un vénératile ecclésiastique, a Venez, mon fils, » nie dit-il avec un son de voix si tou hant que je me sentis tout d'abord vivement ému, et qu'aujourd'hui encore j'en pleurerais presque de souvenir... Garçon, une bouteille ! — Après une courte interruption, pendant laquelle cette seconde bouteille fut apportée, débouchée et vaillamment entamée, Rigobert reprit son récit : — a Venez, mon fils, » me dit donc le respectable vieillard : « il s'fgit d'un pieux devoir à remplir : une mourante vous atlend pour vous confier ses dernières voloiiti's. » A ces mots « une mourante vous attend, » je ne sais ce qui se passa en moi; je crus que les jambes allaient me manquer. L'aumônier me conduisit dans une salle... auprès d'un lit... dans lequel... j'aperçus... — Des sanglots commençaient à entrecouper la voix de Rigobert. — Etienne, — poursuivit-il, — je vivrais cent ans qu'il me serait impo.ssible d'oublier ce visage blême et détail, ces yeux à demi éteints, ce souffle de voix que j'entendais à peine, et qui pourtant ra'allait au cçeur... c'était Laurentine !
— Laurentine! — répéta Etienne, dont l'œil noyé semblait près de fondre 5 chacune des paroles de Rigobert, tandis que, d'une main mal assurée, c'était lui, celle fois, qui remplissait machinalement les verres.
— Helas! oui, Laurentine, que des paysans avaient rencontrée au pied d'un arbre, tremblant la fièvre et délirant ; qu'on avait conduite, sur sa demande, à l'Hôtel- Dieu, et qui depuis un mois marchait rapidement vers la mort, sur le lit de souffrance où je la retrouvais. A ma vue elle essaj'a de soulever sa télé, mais elle n'en eut (las la force... Alors sa main décbarnée s'allongea hors du lit; j'avançai la mienne, qu'elle serra, puis elle me dit : a Je vous pardonne votre vengeance ; je fais plus, je vous en remercie. C'est à elle que que je dois de mourir à temps et réconciliée avec Dieu. Je frémis à l'idée de l'abîme où je serais fatalement tombée si j'avais vécu... Mon seul regret est de mourir sans embrasser mon père i]ui m'a tant aimée, et dont j'ai si mal récompensé la tendresse; sans presser la main d'Etienne, qui a été si cruel envers moi, mais qui l'a été justement; sans
ETIENNE GIRAUD
recevoir lo dernier adieu de ma bontio Rosalie, si afTectiiouse, SI dévouée ci si pure!... Il me manque leur pardon à tous. Vous les reverrez sans doulc; oiitenez-le pour moi, ce pardon, comme je vous donne le mien. Dites-leur que je suis morte aVec le repentir dans le cœur, avec leur nom sur les lèvres. » El, de fait, elle mourait deux ou trois minutes plus tard, les mains croisées sur sn poitrine, les yeux au ciel, laissint éch.ipper avec son dernier soupir ces seuls mots ; « Mon père 1.., Etienne!... Rasalic !. .»
Rig-oberl pleurait à chaudes larnrtes.
— Morte!... morte! — fit Etienne. Il resta quelques instans les coudes appuyés sur la talile, le visage couvert de ses dru* mains... Puis, secouant tout à coup la lèt(! et les éfiauies, comme pour se débarrasser d'un fardeau impoilun : — Garçon, — cria-t-il à son tour, — une bouteille!
~ Oui, gnreon, — confirma Rigobert ; — volis en apporlerez une, deux, trois, jusqu'à ce qu'on vous dise : Halte! si tant est que le cliagrin tue notre soif avant que la soif tue notre chagrin. Tiens, vois-tu, Etienne, la bouteille est en définitive la plus douce et la plus sflre consolation de l'homme : il n'y a point de dodeur, point de regret, point de mauvaise pensée qui résiste à la bouteille ; c'est la bouteille seule qui, depuis mon retour à Paris, me ranime et me soutient ; elle sèche mes larmes, elle dissipe les nuages de mon cerveau ; je ne vois peutêtre plus les choses comme elles sont, mais je les Vois comme je les aime; autour de moi, tout est beau, tout me sourit ; la gaieté me revient, je suis heureux, je chante...
A l'appui de quoi, Rigobert làh(;a crânement le refrain de Bérat :
Viv' la joie et les pomm' de terre !
Viv' le bon temps, le plaisir, la gaité !
— Ce qu'il y a de certain, — interrompit Etienne en se versant à boire et d'une voix déjà un peu balbutiante, — c'est que ton récit, qui m'a touché... oli ! il m'a touché, je ne pcnx pas dire lo contraire... eh bien ! ton récit, en définitive, m'a trouvé ferme comme un roc... je ne me sens atteint dans aucune de mes lacullés.
— Grâce h la bouteille... tandis que, si tu avais été à jeun, peut-être, à l'heure qu'il est, faudrait-il envoyer chercher une voilure pour te transpoiter chez toi et te coucher dans ton lit avec tous les tremblemeiis de la fièvre.
— Je n'en disconviens p^s.
— Ah damel il n'est pas donné à tout le monde d'avoir été taillé dans un bloc de marbre, comme le père Froget.
— En effet, c'est un homme solide.
— Un vieux dur à cuire, a l'épreuve d'une mauvaise nouvelle comme d'une balle. Figure-toi que, depuis mon retour, je ne m'étais pas encore senti le courage do m'acquitter de la dernière commission de Laurentinc. lorsque je pris ce malin la résolution d'en finir. J'ai donc été trouver c matin le père Froget à .son atelier; là, ji: lui ai narré l'iustoire ainsi que je viens de te le faire. Je dois convenir iju'il est devenu immotiile .sotis le coup, et que même je l'ai Vu clignoter des yéiix... Mais bah! ce n'a été que I nlfaire d'un moment. « Je lui pardonne, » ni'a-t-ii dit de cette voix calme que tu lui connais, « el je ri>nds grâce au ciel pom' tous les maux (]u'il nous a épargnés dans l'avenir, à elle et à moi. » El voilà tout; il m'a ensuite tourné le dos pouraller reprendre ses occufiations, avec la mèuK^ tranquillité que si je lui avais annoncé lo bafi'éme du (irand-Turc.
— Pauvre père Froget ! — fit Etienne, qui commençait à voir troutile el à entendre de même.
— Tu le plains! — Le visage de Rigobert se colorait, ses yeux s'animaient, sa bouche devenait souriante. — Fn regardant la chose philosophiquement, — continua-rt-il,—
on e?t obligé de convenir que le père Froget doit au contraire se trouver très heureux.
— Je ne m'y oppose point... Heureux père Froget l.i. puisque c'est ton idée.
— Il y a plus, toi aussi, moi aussi, nous sommes Heureux... car, au fin fond de tout cela, si aujourd'hui Laurentine était ma femme... ou bien la tienne... avec le caractère que nous savons .. hein I qu'en serait-il de nous?.. Je vais encore plus loin, el je dis : Heureuse LaureUtine elle-même !...
— Eh bien! oui, c'est cela... lu as raison... heureux tout le monde !
Ils en étaient à leur cinquième hnuteille.
Les idées d'Etienne s'embrouillaient de plus en phjs comme sa prononciation.
La faconde de Rigobert croissait au contraire h chaque nouvelle rasade.
Après les raisonnemens philosophiques vinrent les gais propos, les longs et bruyans éclats de rire.
Il était onze heures du soir lorsqu'ils sOt-tirent di^ l'ë.*taminet, s'accolant l'un contre l'autre comme font deil-: bnpufs attelés au même timon, trarant le long du boulevard plus de zigzags que de lignes droites, et Chantiiitt ou plutôt criant à pleine tête ce refrain de Zathpa •
Nargue d'un cœur faux et volage.
Quand d'aussi bon vin Mon verre est plein !
Buvons, car peut-être un naufrage Finira demaiil Notre destin 1
L'iVnESSE.
Madame Giraud, le père Froget et Ru'^alie venaient, comme à l'ordinaire, de commencer la veillée, assis autour de la table d'où avait disparu toute trace du dîner. L'absence d'Etienne ne leur avait donné aue.une iiKpuéfude. Il arrivait quelquefois que, par suite d'un [lari, ou sur l'invitation d'un nouvel ouvrier (pii [)ayaitsa bienvenue, ou pour tout autre motif du même genre, le,"} ouvriers, après avoir quille le travail, .se réunis.saient dans un repas cenimun et passaient (msemble uno partie d(i la .soirée. On n'avait point cherché d'autre explication d'un fail presque toujours imprévu lor.iqu'il avait li(^u. Madame Giraud s'en était même réjouie intérieuremelit, dans la pensée qu'Etienne comnienrail à surmonter, sa tristesse, puisqu'il prenait part aux divertissfmeus de se.s camarades.
La veiUi'e, ce soir-là, bien qu'Etienne n'y fftt point, était loin d'être gaie. Le père Froget, inslruit de la uM.rt de sa lille par Rigobert, avait reçu stoïquement cette nouvelle, et l'avait annoncée de même, pendant le daier, à .sa nièce el à madame Giraud.
— Dieu est bon, — avait-il dit; — cet événement prévient bien des opprobres.
Mais la nature perd diflicilement ses droilsr lo coeur du mallieureux père démentait intérieurement la conliainh» qu'il s'imposait à l'extéricîur. Sa poilriin' se Kunllait; di!s .soupirs s'en écha(ipaienl malgré lui. Ses yeux, toujour.s fixés sur lo même point, semblaient regarder quelipu; chose et ne voyaient rien. Lorsipi 'un lui parlait, il avait des soubresauts, et ses répon.ses n'avaient aucun rapport avec les questions qui lui étaient adre,s.iées. Les agilatioiis de sa pensée ne lui permirent même pus de faire ia sieste habituelle.
MOLÊRT.
Rosalie devina la lulte doulournuse dans- laquelle son oncle se déballait : elle comprit que des larmes le .soulageraient; mais elle savait bien que, devant des témoins, il était homme à se laisser étouffer plutôt que de donner cette maniue de faiblesse.
— Mon bon oncle, — lui dit-elle, — vous avez voulu, malgré nos représentations, rester avec nous une partie de la nuit dernière, et il est aisé de voir que vous êtes ce soir très fatigué. Si vous étiez raisonnable, vous rentreriez dans votro chambre et vous vous coucheriez : cela vous ferait du bien,
— Tq crois? — répondit le père Froget ; —dans le fait, ton conseil ne me paraît pas dépourvu de sagesse, et je n'hésiterai point?) le suivre.
Ce qu'il Mt en effet sans plus différer, aprf'S avoir embrassé sa nièce plus tendrement encore que de coutume.
La conversation, qui en sa présrnce avait été des plus languissanics,ne se releva point lorsqu'il fut sorti. Rosalie était absorbée dans les réflexions que lui inspirait la fin malheureuse de sa cousine. Madame Giraud, qui avait passé les deux nuits précédentes à travailler, faisait d'inutiles efforts pour tenir sa tète droite et ses yeux ouverts; à chaque instant ses paupières appesanties se fermaient, et de ses mains échappait son ouvrage où restait flchée l'aiguille au milieu d'un pnint inachevé.
— Le sommeil est décidément plus fort que ma volonté, —dit-elle en reconnaissant après bien des tentatives qu'elle ne pouvait réussir à se tenir éveillée ; — si Éiieiuie était rentré, nous remettrions, ma foi ! le travail à demain.
— Eh ! pclite mère, — dit Rosalie, — elle employait depuis quelque temps cette expression affectueuse en parlant à madame Giraud, — est-il néressaire que vous attendiez le retour d'Élienne? Je n'ai pas envie de dormir, moi, et ce n'est pas étonnant : je suis jeune et beaucoup plus forte que vous; d'ailleurs j'éprouve le besoin de me distraire par le travail et de prolonger la veillée. Ainsi, ne vous gênez point et n'ayez aucune inquiétude; Etienne sera certaiuement rentré avant que je sorte de chez vous.
Bladame Giraud fit d'abord quelques difflcultés, mais, lo sommeil l'emportant :
— Allons, — dit-elle, — je vois bien qu'il faut t'obéir. Du reste, nous entrons dans la morte saison ; nous pouvons abréger la veillée pendant quelques jours, et je n'en serai pas fâchée ; cela me remettra.
— Vous ne veillerez même pas du tout, petite mère ; je saurai bien venir à bout toute seule du peu de travail qui nous arrivera.
— Excellenle fille! — dit madame Giraud en lui serrant les mains. Et elle se relira en poussant un profond soupir. — Ah ! si Èlieime avait eu d'autres yeux, — pensait-elle, — et si le préjuge avait moins de pouvoir sur l'oncle de Rosalie, quelle heureuse famille nous ferions!
Rosalie, demeurée seuir, se mit à coudre avec uneactivilé, un soin, une attention que n'exigeait certainement pas le travail dont elle s'occupait ; mais elle voulait, ainsi qu'elle venait de le dire, donner le change à son esprit-
Elle y réussit à peu près, et, lorsque l'idée lui vint pour la première fois de regarder l'heure à la pendule, elle fut toute surprise de voir (]u'il était minuit.
Alors d'autres pensées l'assaillirent, contre lesquelles elle ne trouva plus dans le travail qu'une impuissante protection. Jamais il n'était arrivé au fils de madame Giraud de rentrer à une heure si avancée de la nuit. Quelle pouvait être la cause de ce retard 1 On avait supposé un repas, une partie de plaisir ; mais, en considérant la situation d'esprit où se trouvait Etienne depuis quelques mois, cette supposition était-elle admissible? N'élait-d pas à croire plutôt que la nouvelle de la mort de Laurentine, annoncée le malin au père Froget, était parvenue à Etien- Qo ? Et, dans ce cas, à quoi ne fallait-il pas s'aliendre ! Lo passé n'avait que trop montré jusqu'où pouvait aller son désespoir.
Une inquiétude mortelle s'empara de Rosalie • elle se
levait, s'asseyait, ne pouvait demeurer en place; elle allait coller son oreille à la porte, à la fenêtre, pour épier jusqu'au moindre bruit ; par momens, elle se sentait près de défaillir : c'était un intolérable supplice que venait accroître chaque nouvelle minute de retard.
Enfin la porte .s'ouvrit.
Celait Elirnne qui rentrait; mais dans quel état! Rosalie jeta un cri de frayeur.
Il avait le chapeau sur l'oreille, la cravate dénouée et pendante, le paletot boutonné de travers, le pantalon souillé lie boue. Ses yeux étaient battus ; il trébuchait à chaque pas.
Il alla se Jeter sur le fauteuil qu'occupait ordinairement le père Froget, et, frappant de la main sur un des bras,
— Garçon 1 une bouteille ! — cria-t-il d'une voix rauque.
— Le malheureux ! — fit Rosalie. — Ah I que j'ai bien fait de perNuader à sa mère de se retirer ! Puisse-t-elle ne jamais être témoin d'un pareil spectacle! — Elle s'approiha d'Etienne :— Ne restez pas là, — lui dit-elle d'une voix douce ; — rentrez dans votre chambre, et surtout ne faites pas de bruit, votre mère dort.
— Ma mère ? — dit-il en regardant fixement Rosalie; — ma mère dort !... Quel domm;ige ! ie lui aurais fait goûter du piqueton d'.Vnjou... En voulez-vous du piqueton d'Anjou, la belle?
— Etienne !
— C'est juste., motus I... Faut respecter le sommeil de ma mère... Quelle bonne et digne lenime!... Elle vaut mieux dans .son petit doigt que toutes les Laurentines du monde... Ma mère, mon Dieu!... A propos. vous ne savez pas? elle est morte... oui, Laurentine est morte... En voilà une pour (]ui je me serais jeté au feu!... Morte... morte... mortel... — répela-t-il d'un ton de plus en plus lugubre. Et, se levant tout à coup : — Oui, morte I...
Morte de maladie,
se prit-il à chanter :
Un quart d'heure avant sa mort, Elle était encore en vie.
Puis, se laissant retomber sur le fauteuil, il se mit à pous.ser un long éclat de rire.
Madame Giraud était heureusement dans son premier sommeil; elle ne s'éveilla point.
Rosalie était stupéfiée.
Cependant elle surmonta le dégotlt que lui inspirait cette scène, ou plulAt elle se .sentit au fond du ereur une telle compassion que le dégoill n'y pouvait trouver place. Elle prit Etienne par le bras et l'engagea à se lever.
Il ne fit aucune résisiance. et se laissa conduire jusqu'à sa chambre, où Rosalie l'enferma.