‹ Bernard le potier de terreChapitre 20 sur 23 · LA DIPLOMATIE DE ROSALIE · texte numérisé non relu

LA DIPLOMATIE DE ROSALIE

Etienne se rappela confusément, le lendemain matin, l'emploi qu'il avait fait de la journée précédente; il en eut honte, et se promit à lui-même de se mieux ob.servur à l'avenir. Ayant reconnu, à la manière dont sa mère lui parla et I embrassa, qu'elle était dans une complète ignorance de ce (lui .s'était passé, il se sentit soulagé d'un grand poids, et il sortit à l'heure accoutumée, comnm pour se rendre au travail. Mais il était résolu à ne plus remettre les pieds dans son atelier ni dans aucun autre à Paris. Il avait même été décidé entre Rigobert et lui, au

ETIENNE GIRAUD

milieu des libations bachiques de la veille, qu'ils iraient chercher fortune ensemble dans les départemens. Dn rendez-vous avait donc été pris pour conférer à ce sujet dans I estaminet du boulevard Montparnasse. Ils s'y trouvèrent exactement tous les deux.

La question fut aussitôt mise sur le tapis; mais ils la discutèrent si longuement, le verre à la in lin, qu'on fut obligé, le soir, de les mettre à la porte de l'i:,iblissenient, parlant beaucoup, raisonnant peu, et péchant fréquemment dans leur marche contre les lois do l'équilibre.

L'élaboration de leur plan, tous les jours entreprise dans les mêmes conciliions, n"était pas plus avancée le huitième que le premier. Mais Etienne prenait goût à ce genre de délibération entrecoupée de verres de vin et de parties de billard, et il s'y obstinait d'autant plus que, en y perdant l'usage de sa raison, il sentait s'émousser à mesure le sentiment de sa douleur.

Il serait impossible de dépeindre l'affliction de Rosalie durant toute cette semaine. Etienne, ce jeune homme si rangé, si laborieux, si sobre, si estimé de tous; Etienne i qui, depuis longtemps, elle avait voué dans son cœur un culte aussi fervent que secret, n'était désormais qu'un être dégradé, qu'un fainéant, qu'un ivrogne!

Cependant elle se rendait raison des causes de cette chute, et elle se sentait émue pour le malheureux d'une pitié profonde. Elle comprenait aussi quel coup terrible un pareil changement porterait à madame Giraud, cette mère affligée, qu'elle eût voulu, dans sa ton tresse toute filiale, préserver de nouvelles épreuves au prix môme de sa vie.

Inspirée par cette double affection qu'elle portait au fils et à la mère, nourrissant pour s'encourager l'espoir d'un prochain retour d'Etienne à la raison, décidée à y travailler elle-même de ses exhortations et de son influence Rosalie ne songea qu'aux moyens d'entretenir dans leur ignorance madame Giraud et le père Froget. Elle y employa toutes les ressources de son esprit.

Elle renvoyait son oncle de bonne heure, le soir, sous prétexte que madame Giraud, fatiguée d'un travail forcé, devait prendre du repos pendant quelque temps, et que son sommeil pourrait être troublé par le bruit de leur conversation. A madame Giraud elle disait, pour qu'elle consentit à se coucher, que des commandes nombreuses et important' s obligeaient Etienne, ainsi que tous ses camarades, à prolonger le travail jusque dans la nuit.

La précipitation qu'Etienne honteux mettait à s'éloigner chaque matin, afm d'éviter des explications, ne faisait que confirmer les assertions de Rosalie.

Quant à elle-même, il se trouvait toujours quelque ouvrage à terminer pour la tenir, l'aiguille à la main, jusqu'à l'heure où Etienne rentrait. Elle ne lui épargnait alors ni les douces remontrances, ni les conseils salutaires, conseils et remontrances perdus, car il était le plus souvent hors d'état de les entendre.

Une circonstance faillit rendre inutiles tous les efforts, toutes les précautions de Rosalie.

Le dimanche était arrivé ; Etienne avait saisi, pour s'échapper dès le matin, le moment où sa mère était allée porter une robe chez une de ses pratiques. Surprise de ne le point trouver à son retour, madame Giraud inteirogea Rosalie, qui mil aussitôt en avant, non sans rougir un peu, le motif de commandos nombreuses et importantes.

— Ce qu'il y a d'étrange, — dit madame Glrauil, — c'est qu'il a oublié de me remettre, suivant son habitude, le produit de la semaine.

— Il n'a rien out)lié, petite mère, — répliqua vivement Rosalie, à qui vint une pensée plus rapide que l'éclair ; — seulement, comme vous n'étiez pas là, c'est à moi qu'il a confié son argent avant de sortir.

Elle alla en effet dans sa chambre ou-rir un coffret, où elle prit une petite somme qu'elle revint n'ettre entre les mains de madame Giraud. C'était le fruii de ses économies de plusieurs mois.

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