‹ Bernard le potier de terreChapitre 3 sur 23 · MOLE RI · texte numérisé non relu

MOLE RI

J'ai vu riiomme en chair et en os, je l'ai vu comme je

vous VO'S.

— Et vous l'avpz touché 1

— Si je ne l'ai point lait, c'est que j'ai eu peur d'imprimer à mes mains une souillure que toutes mes oraisons n'auraient pu ensuite effacer.

— Ce qui me rassure, c'est que, cette fo-s, vous nous parlez seulement d'un homme, et qu'il n'est aucunement question du dialiie.

— Eh ! si ce n'e^t le diable, au moins est-ce un de ses enfans, car c'est à coup sûr un herelii^ue, et I hérésie est fille de Satan. Vous mo rcy^ardez d'un air interloqué, comme si mes paroles élaieut incompréhensibles... Peutêlre ne savez-vous point la nouvelle?

— Quelle nouvelle, maître Marcadau?

— Une nouvelle qui porleta l'arfliclion dans le cœur des fidèles : un des trois moines apostats qui doivent être conduits à Bordeaux pour y être jugés parle parlement s'est évadé, pcnlant la nuit, do la prison de révèclié.

Bernard et Claudine échangèrent un regard.

— Dieu a daigné tendre la main à un malheureux pour le sauver, — dit Bernard ; — que son nom soit béni !

— Je soutiens, moi, que le misérable a eu recours au pouvoir du démon, et j'espère que le bon Dieu saura le rattraper... Ah 1 si je n'avais pas étf^ seul !...

— Est ce donc frère Robin que vous avez vu? — s'écria Claudine un peu inconsidérément.

— Tiens 1 vous savez son nom ? — fit Marcadau surpris.

— Comment l'ignorcrions-noiis? — dit vivement Bernard ; — il n'a été biuit, tout le jour, que de cette affaire dans notre quartier.

— On en a beaucoup parlé dans le mien aussi, maif! je ne crois pas qu'on ait prononcé de nom. Enfin, frère Robin, puisque vous prétendez qu'il s'appelle ainsi, frappait avant ii^jour h ma porte, au moment où je cuisais une fournée de poterie. Malheureusement j'étais seul, comme je vous le disais tout h l'heure, et ce frère Robin est d'une taille et d'une force à venir à bout de trois hommes comme moi. Ne pouvant l'arrêter, jo no me suis toutefois laissé ni gagner par ses instances ni intimider par ses menaces, e( jo lui ai résolument fermé la porte au nez. Le bon Dieu, je dois le dire, no m'a pas fait attendre lorîflemps ma récompense: quelques heures après, jo relirais de mes fourneaux la plus belle cuite que j'aie jamais obtenue.

— Maître Marcadau, — dit gravement Bernard, — c'est blasphémer Dieu que de lui prèler de telles vues. Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît : telle est la loi. Si vous vous trouviez dans un [)ays où les hommes partageant les opinions do frère Robin seraient les plus forts, et que vous fussiez dans la position où il élail lorsqu'il faisait appel h votre cœur, que ponseriez-vous de celui qui vous fermerait inhumainement sa porte comme vous lui avez fermé la vôire '.'

— Je p(M)serais... je penserais... Tenez, maître Bernard, ço n'est pas que je man(|ue d'excellentes choses à vous dire ; j'aurais mémo à mettre en avant une foule d'argumens décisifs, et il nw serait aisé do vous réduire au silence par une ré[ionse péremiiloire ; mais à quoi bon '? je ne parviendrais [luint à vous convaincre. "Vous éles dp ceux dont le Psalmiste a dit : « Ils ont des oreilles et ils n'enlenilent point. » — Claudine, craignant de voir s'aigrir la discussion, se hâ(a de tourner l'entretien vers un autre sujet. Lorsque Marcadau se fut retiré, il se disait à lui-mC'me chemin faisant : — C'est égal, ils avaient lous les deux, ce soir, des façons étranges; je ne serais pas étonné qu'ils en sus-ent plus long <]u'ils ne voudraient en avoir l'air ; je ne ferai pas mal, je crois, d'avoir l'œil sur l(Mjr maison. — Le lendemain, Marcadau retourna dans la journée chez Bernard. — Savez-vous, — lui dit-il, — que do grandes mesures vont élre prises? Monsieur le procureur fiscal est entré dans une violente colère en apprenant l'évasion de frère Robin, car, vous étiez parfaitement instruit : c'est bien frère Robin qu'il se nomme...

Jlonsieur Colardeau veut donc à tout prix qu'on lui retrouve son prisonnier, et il vient de donner à cet effet les ordres les plus sévères. On commencera par une perquisition générale dans les maisons de la ville. — Bernard eut un tressaillement involontaire, mouvement qui n'échappa point à Marcadau. — Ah ! dame ! — poursuivit-il' — si frère Robin est découvert, et il lésera, c'est bots de doute, ce sera un malheur, non-seulement pour lui, mais encore pour l'imprudent qui lui aura donné asile... On parle tout simplement de les briller l'un et l'autre... Combien je m'applaudis d'avoir montré de la fermeté quand ce gibier d'enfer est venu pleurnicher à ma porte! Si par hasard il est encore errant et qu'il se présenta chez vous, maître Bernard, je vous engagea faire comme moi. Je me permettrai même de vous donner amicalement un second conseil, quoique vous ayez souvent l'air d'attacher peu de prix à mes averlissemens : gardez-vous de préclier à tout venant, comme c'est votre habitude, vos principes fort peu ortliodoxes de tolérance et d'humanité; cela pourrait venir aux oreilles des [)ersonnes qui vous emploient; les gens d'Eglise sont puissans au temporel comme au spirituel, et, par lo temps qui court, il est sage d'imposer un frein à sa langue. — Cela dit, Marcadau secoua la main de Bernard et le quitta. — Ou je me trompe fort,— pensait-il, — ou ce mécréant de vitrier connaît la retraite de frère Robin, si même il n'a prêté sa propre maison pour refuge à ce suppôt du démon.

A peine Marcadau eut-il tourné les talons, que Bernard passa dans la chambre de son hôte et l'instruisit du péril dont le menaçaient les nouvelles mesures de Colardeau.

— Dieu est le maître ; qu'il dispose de sa créafure ! — fit le moine avec résignation ; — mais ce ne sera point ici que je tomlicrai entre les mains de mes persécuteurs. Le ci<'l me garde de souffrir que vous soyez victime d'une hospitalité désormais impuissante !

1-T Ce n'est point de ma sûreté qu'il s'agit, mais de la vôtre, — répliqua Bernard, — et, tant qu'il nous reste une chance de salut, nous serions coupables de la négliger.

— Frère Robin ayant dit ijue, s'il pouvait parvenir à gagner la Rochelle, il y trouverait facilement un abri (jui le mellrait hors de l'atteinte de ses ennemis, Bernard s'écria:

— Bon espoir donc 1 car il faudra que j'aie la main bien malheureuse si je ne parviens à vous procurer ce soir les moyens de gagner la Rochelle.

En effel, au moment où les rues, enveloppées dans l'obscurilé de la nuit, commençaient à devenir désertes et silencieuses, Bernard lit sortir de sa maison frère Robin, que rendaient méconnaissable un vêtement bourgeois et sa barbe rasée, et le conduisit sur la rouln de la Rochelle, jusqu'à une auberge où l'allendail un bon cheval. Après avoir serré avec ell'usion la main de son libérateur, notre fugitif, sans perdre un instant, sauta en selle et piqua des deip. Bernard revint chez lui lo cœur plein du double contentement d'avoir entrepris une bonne acliou et de l'avoir menée à bien.

Mais aucun de ses mouvemens n'avait été perdu pour un homme qui s'était tenu aux aguets toute la journée dans lo voisinage de la maison do Bernard. Cet homme n'avait pu reconnaître frère Robin sous son déguisement; le vcrilable motif de cette sortie nocturne échappait à sa pénétration ; cependant il avait flairé un mystère dans cette foule de [lelites précautions par les()uelles ne manquent jamais de se trahir h'S gens qui redoutent d'élro vus. Or, cet homme était Marcadau. nos lecteurs l'ont de.à pressenti, et Jlarcadau savait parfaitement que, si pour faire pendr.t quelqu'un il est besoin de s'apnuyor sur des preuves irrécusables, on peut du moins, à l'aide de suppositions, d'iiisinualiuns et d'imputations, se donner le plaisir do lo ruiner.

Le lendemain, pendant que Bernard, monté sur .son échafaud, travaillait aux vitraux de Sainl-Eutropn avec l'ardeur et la gaieté que donne une conscience satisfaite,

le curé entra dans la chapelle oîi il était et lui fit signe de descendre.

— J'ai, — dit-il, — une fâcheuse nouvelle à vous annoncer : monseijriieur m'a envoyé l'ordre do suspendre les travaux de restauration que vous avez entrepris.

— Pour longtemps ? — demanda Bernard avec inquiétude.

— Je ne sais, — répondit le curé d'un ton bref,

— Serait-on niérontent de ce que j'ai fait "? et, pour ce qu'il reste à faire, n'aurait-on plus confiance en moi ?

— Personne ne songe à contester votre talent, maître Bernard.

— Je puis donc compter sur la suite de ce travail, lorsque la reprise en sera jugée opportune?

— Ce serait vous bercer d'une fyusse espérance. L'intention formelle de monseigneur est qu'on y emploie un de ses protégés, un homme d'une foi solide et tout dévoué aux intérêts de l'Eglise.

Ayant appuyé sur ces dernières paroles sèchement prononcées, le curé s'éloigna rapidement.

Bernard resta longtemps debout à la même place, immobile et les bras croisés.

Evidemment il était tombé en disgrilce auprès du curé; l'exaltation du dévouement et de la foi du protégé de l'évoque était un sarcasme à son adresse.

Des rapports avaient donc été faits contre lui, mais par qui?

Il ne pouvait se nier à lui-même qu'il ne se fût exprimé souvent avec beaucoup de liberté en discutant certaines matières religieuses ; mais cela lui était arrivé avec tant de personnes qu'il fut impossible à sa pensée de s'arrêter sur aucun nom; celui de Marcadau ne lui vint pas même à l'esprit.

C'eût été d'ailleurs une découverte assez inutile que celle de l'ennemi caché qui l'avait desservi : le mal était accompli et irréparable.

Bernard avait trop de caractère et de fermeté dans ses opinions pour regretter ce qu'il avait pu dire ou luire ; le coup inattendu dont il venait d'être frappé ne l'affligeait réelb ment qu'au point do vue du dommage matériel qui en résultait pour lui ; considération importante, en eflct, pour un homme dont la famille, déjà nombreuse, était encore sur le point de s'augmenter.

Par quels moyens allait-il réiiarer l'énorme brèche faite à son revenu'? Question difficile et que Bernard se posa vingt fois sans y trouver uno réponse satisfaisante. Il rentra chez lui triste, consterné, abattu. Une autre émotion lui était réservée.

Claudine, surprise par les douleurs de l'cnfanlement, était au lit; une sage-femme attendait, assise à son chevet.

Bernard, obligé dans un tel moment do renfermer en lui son chagrin, alla, silencieux, se placer auprès d'une table, à l'autre extrémité de la chambre.

Dn plan à demi tracé se trouvait sur la table.

— ■ Triste ressource!— pensa-t-il avec amertume, les yeux fixés sur le papier; — ces travaux-là rap()oilent peu, et le nombre en diminue tous les jours. — 11 était absorbé dans une sombre contemplation de l'avenir, insensible pour ainsi dire à ce qui se passait autour de lui, lorsqu'un mouvement qui se fit dans la ciiambre attu-a forcément son attention. Quatre enfans, longtemps retenus dans une pièce voisine, venaient à lui, la mine éveillée, ouvrant de grands yeux et entourant la sage-femme, qui portait sur ses bras un enfant nnuveau-né. Bernard se leva, le cœur serré, les paupières humides; peu s'en fallait qu'il ne sanglolAt. Mais l'Iiomme de bien a contre le découragement deux armes qui unissent toujours [)ar l'en faire triompher : la conscience qu'il n'a point mérité .sa disgrâce, et son espoir dans une justice suprfme. Après un moment (i'hésilation, Bernard, le visage rus^éréué, prit l'enfant des mains de la sage-femme qui le lui présentait, le bénit, l'embrassa, et, l'élevant vers le ciel ; — Sois le bienvenu 1 — dit-il,— et que Dieu m inspire 1

LE TESSOW.

Claudine était rétablie ; Bernard était toujours morne et rêveur.

Un jour, après un repas plus silencieux encore que do coutume, Claudine dit à son mari :

— Tu as un secret qui te pèse et qui t'afflige ; j'ai le droit de partager ta peine comme ta joie; ouvre-moi ton cœur, ne crains rien, je me sens forle à présent.

— Je n'aime point la dissimulation et j'y suis maladroit, — répondit Bernard ; — voilà [lUis de deux semaines que je m'impose, pour te tromper, une contrainte, un supplice que je ne puis plus supporter.

— El qui ne pouvait m'échapper bien longtemps, tu le vois.

— Ne faut-il pas d'ailleurs que ce malheur te soit connu tôt ou tard ?

— Un malheur ! — fit Claudine en pâlissant.

— Tu veux que je parle, et te voici troublée par un mot.

Mais le calme avait déjà reparu sur le visage de Claudine, et, souriant à son mari, elle lui dit :

— Tu es près de moi, j'entends mes enfans rire et jouer dans le jardin ; tant que je n'ai à craindre ni pour eux ni pour toi, il n'est point de malheur qui puisse être au-dessus de mon courage.

— Eh bien ! — reprit Bernard, — apprends donc la vérité. Clau'Une lui tondit la main, comme pour l'inviter à la fermeté, et aussi pour lui donner un gage de celle qu'elle se proposait d'avoir ; il retint cette main pressi^e contre les siennes et poursuivit : —Tu me vois sortir et rentrer tous les jours aux mêmes heures que par le passé, mensonge. Tu me crois occupé à restaurer les vitraux de Saint-Eutrope : je suis sur la rive de la Charente, où je [iromène tristeineut mon découragement et mes ennuis. Tu envisages l'avenir avec confiance : l'aveiiiL- est sombre comme un ciel d'orage, et noire bonheur, aui]iiel tu souris comme à un ami fidèle, s'est évanoui comme une bulle de savon.

Bernard fit alors le récit de ce qui s'était passé entre lui et le curé de Saint-Eutrope.

— C'est une grande épreuve, en ofTet, qu'il a plu au ciel de nous faire subir, — dit Claudine, après que son mari eut achevé, — mais je n'y vois pas un motif de désespoir. Tu es dans la force de l'âge et de le santé ; je n'ai point oublié les principes d'ordre et d'économie dont m'a nourri ma mère : pendant que tu chercheras du travail au dehors, je restreindrai au dedans notre dépense; si nous savons nous priver du superflu, le néœssaire n'est pas encore i>rès de nous manquer. Allons, Bernard, no te laisse pas ahatire, aie confiance on toi, en ta compagne qui secondera tes efforts, en Dieu qui les bénira.

Une larme d'attendrissement perlait sous la paupière de Bernard.

— Tu as un brave cœur, Claudine! Je redoulais 'on chagrin, et c'est au contraire toi qui me remontes! Oui, tu as raison, c'est en faisant têle au malheur que nous parviendrons à en triompher. Je veux couimi;nc,cr dès aujourd'hui à faire linéiques démarches auprès des principaux liabitans de la ville ; on no m'aura |!as probablement desservi dans l'esprit de tous comme daus celui du cure de Saint-Eutrope....

Bi'rnard fut interrompu par des cris venant du jardin.

Claudine se leva, tout inquiète d'abord, mais bientôt rassurée : c'était simplement uno ((uerelle qui s'était élevée entre les enfans. En bonne mère, elle allait voir de

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