‹ Bernard le potier de terreChapitre 4 sur 23 · M01.ERI · texte numérisé non relu

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quoi il s'agissait cl se porter médiatrice, lorsque deux petits garçons entrèrent vivement dans la salle. Le premier, âgé d'un peu plus de quatre ans, pleurait à chaudes larmes; l'autre était Thierry dont nous avons déjà parlé; il suivait son frère, parlant ot gesticulant do manière à inspirer des doutes sur la bonté de sa cause.

— Voyons, Mathurin, — dit Claudine en recevant dans ses bras le pelil bonhomme, que les sanglots étouffaient,— remets- toi et apprends-moi la cause de cette grande désolation.

— J'avais... j'avais trouvé... un joujou Le... le méchant Thierry me l'a pris.

— Est-ce la vérité? — demanda Claudine en regardant l'autre enfant.

— Oui, maman, —répondit Thierry.

— Pourquoi fcs-tu emparé du jouet de Mathurin?

— Oh ! maman, il est beau, et il allait le casser.

— Mathurin aurait fait une sottise, mais tu n'en as pas moins eu tort de prendre un bien qui ne t'appartenait point.

— Mais, maman...

Thierry, décontenancé, cherchait d'autres raisons ot s'impatientait de n'en pas trouver : on venait do repousser celle (ju'il avait donnée d'abord, et qui était évidemment la meilleure.

— Allons, cher enfant, — reprit Claudine, — il faut t'exécuter de bonne giàce et restituer à ton frère ce que tu lui as dérobé. — Thierry s'approcha de Mathurin, nous n'oserions dire (jue ce fut d'aussi bonne grâce que l'eût souhaité sa nièie, et lui tendit une moitié de tasse, un simple tesson. Il est juste de dire, pour expliquer la convoiiise do Tidcrry, que ce tesson était recouvert d'un magnifique émail blanc. Claudine s'en saisit avec vivacilc. — Mathurin, ~ dit-elle, — n'aura point ce qu'il avait dérobé lui-nu'^Mie ; cet objet m'appartient, et c'est à moi qu'en doit être faite la restitution. — Puis elle congéilia les deux enfans, après avoir donné un fruit à chacun eu manière de coiisolalion. — Pour rien au monde, — repritollc lorsqu'ils furent partis, ~ je ne voudrais me séparer de ce souvenir.

— C'est celui d'une peine que je t'ai causée, ~ fît Bcrnaid en le lui prenant des mains.

— Et qui fut suivie d'un grand bonheur. Aujourd'hui, vois-tu, la tasse redeviendrait entière qu'elle serait loin do mètre aussi précieuse.

— Mon Dieu! que cet émail est beau! — s'écria Bernard, qui, les yeux attachés sur le tesson, n'était plus à ce que lui disait Claudine; — j'ai parcouru toute la Fnince, nulle part je n'y ai rien vu de pannl. Où fabri(]uel-on des poteries si parfaites? Qui possède le secret de ce merveilleux émail? Questions vaines, puisque tu ne peux me répondre, Claudine!... secret soigneusement gardé d'ailleurs, secret perdu peut-être.

Claudine se prit à sourire :

— Je ne suis pas en état, — dit-elle, — d'apprécier la beauté de cette polerie, mais je sais qu'elle a la vertu do te causer d'étran^res préoc('upations.

— Ce que tu ne sais pas, c'est que la découverte de ce secret sul^lirait à faire la fortune d'un homme... Claudine, lu as toujours l'autre moitié de la tasse?

— Toujours; ce qui fait que les enfans ont pu s'emparer de celle-ci, c'est que je l'avais atteinte ce malin et placée sur ma table h ouvrage... Tu traiteras cela d'enfantillage peut-être, mais j'aime à mettre quelquefois ces précieux déciris sous mes yeux pendant que je travaille.

— Et si je te priais de me faire lo sacrific-o do celui-ci, me refuserais-tu?

— Quoi ! lu voudrais?...

— l'our un emploi que tu approuverais toi-même, j'en suis sftr.

— Il est inutile que tu me donnes des raisons; lu témoignes un désir, je puis le contenter, je le fais avec bon-

heur; et d'ailleurs, ce n'est point un sacrifice, c'est un partage.

— Merci donc, et que le ciel me vienne en aide ! Cette lasse, qui déjà deux fois a marqué dans notre existence» y jouera une troisième fois son rôle ; tu ne la regretteras plus alors, et tu me remercieras, Claudine.

3Iarcadau entra; c'était, depuis le soir où Robin était parti, la première visite qu'il faisait à Bernard. Il avait l'air conlristé et la voix doucereuse.

— Qu'ai-je donc appris? — dil-il avec un roulement dyeux et en joignant les mains, — vous avez eu maille à partir avec le curé de Saint-Eutrope?

— Pas le moins du monde, — répondit Bernard.

— Cependant il m'est revenu de tous les côtés qu'on vous avait relire les travaux de l'église.

— En cela vous n'avez pas été trompé, Marcadau.

— Mais comment celte rupture a-t-elle pu arriver? car vous ne manquez certes pas de talent, maître Bernard, et on ne saurait non plus disconvenir que le curé de Saint- Eutrope ne soit un digne homme.

— Je n'ai rien à dire de lui, si ce n'est que. selon toute apparence, il s'est laissé influencer par quelqu'un qui aura trouve plaisir ou intérêt à me desservir.

— Il y a do si méchantes gens ! — fil Marcadau en levant les yeux au ciel. — Croyez, Bernard, que votre malheur m'a vivement touché ; je suis venu tout exprès pour vous dire la part que j'y prends.

— Et vous avez bien fait d'attendre pour cela que la quinzaine fût écoulée, — dit Claudine; — trop d'empressement eût pu vous compromettre.

— Pouvais-je venir plus lot ? Hier encore je ne savais rien.

— Remarquez que je ne vous fais point un reproche.

— Vous scmblez me croire indifférent à ce qui vous touche, — reprit lo potier; — vous avez tort, madamo Palissy : n'ai-jc pas, depuis votre délivrance, envoyé chaque jour demander de vos nouvelles? Mais c'est souvent le sort d'une amilié vraie d'èlre méconnue.

Le fait est que Claudine croyait un peu moins que son mari à la sincérilé des sentiniens exprimés par Marcadau.

Bernard, voyant que l'entretien allait tourner à l'aigre, ce qui, du resie, arrivait quelcjuefois entre Claudine et lo polier, tendit la main h ce dernier et lui dit :

— Ma femme plaisante, Marcadau ; ne vous fichez point. Soyez persuadé que je suis liés sensible à toutes les marques d'intérêt que vchis voulez bien me donner; votre amilié m'esl d'autant plus précieuse i]u"il fut un temps où il ne m'eût guère été permis d'y compter.

Les mains des deux hommes se serrèrent sans qu'il se nianifesi;'it dans les traits de .Marcadau le moindre signe de honte ou d'embarras.

— C'est une grande perte pour vous, mon pauvre ami,

— reprit le potier; — qu'allez-vous faire à présent?

— Une grande perte! — fil Bernard; — voilà peut-être ce dont je ne conviendrai pas, quoique j'aie accepte vos com[dimens de condoléance... Ce que je vais faire? je n'en suis nullement embarrassé.

— Vraiment? — dit Marcadau un peu déconcerto par l'air d'assurance et de bonne liumeor qu'avait pris Bernard en lui faisant cette réponse.

— Je ne sais même pas, — poursuivit celui-ci toujours sur le même Ion, — si rennemi secret ijui a cru me rendre un mauvais office en indisposant contre moi le curé de Saint-Eiiirope n'a pas, au contraire, des droits à ma reconnaissance.

— Bah ! — s'écria le polier de plus on plus surpris et probaliU'menl contrarié. L'étonnement et la ciiiiosilé S(> peignaient égalenicnl dans la physionomie de Claudine.

— Je serais enchaulé, — continua Marcadau en grimaçant, — (|ue, l(> mal venu, vous ayez eu, Bernard, la chance d'y trouver un remède si facilement et si vile ; car les temps sont durs, et ne prospère pas qui veut, j'en sais quelque chose dans mon métier.

— C'est pourtant votre métier qui fera ma fortune, Harcadau.

— Allons donc I quelle histoire mo contoz-vous là? Vous potier de terre ! vous qui êtes un artiste?

— Et, par mon saint patron ! je compte bien ne point cesser de l'èlre. Il y a potier et potier, mon bonhomme, comme il y a artiste et artisan.

— Vous aurez beau dire, le métier do potier est défaire des pois, et je ne vois point d'art à cela, si ce n'est un art purement mécanique.

— Mes yeux voient donc autrement, ou plus loin que les vôtres, — répliqua Bernard en s'animant. — Sans doute il y a des hommes dont loute l'industrie consiste à battre la terre, à faire, sans mesures ni grâce dans ta forme, des vaisseaux pour le service ordinaire des cuisines ; ces hommes-là ne sont en effet que des ar'isnns, des ma- Douvriers; ils ne s'inquiètent ni du poids ni des proportions; ils n'emploient ni le compas ni la rèsle. Mais estce bien là, Marcadau, que s'arrête l'art, le véritable art du potier?

— J'avoue que je n'y aperçois ni autre utilité ni aulrc importance.

— Quanta l'utilité, —dit Bernard, — puisque vous voulez paraître l'ignorer, sachez que l'art de terre en a une plus grande que je ne pourrais vous dire, et que, sans lui, beaucoup d'autres arts seraient inutiles ou même entièrement perdus. Les fourneaux et les vaisseaux do terre ne sont-ils pas indispensables aux affineurs d'or et d'argenl? Que deviendraient les verriers s'ils n'avaient point des vaisseaux de terre pour fondre les matières de leur verre? Où en seraient les orfèvres et les fondeurs? Et, pour vous parler de la brique seulement, considérez à combien d'usages elle est employée : les forges des maréchaux et des serruriers sont faites do briques ; là où il n'y a point d'ardoises, on emploie la brique pour couvrir les maisons ; des villes entières sont construites en briques. faule de pierre. Remonlons jusqu'aux temps antiques : nous reconnaîlrons que les Egyptiens savaient, comme nous, que la pierre est altérée,' consumée par le feu, et que les Pharaons faisaient bâliren briques les monumens destinés à perpétuer leur mémoire. Enfin ne lisons-nous pas dans les hisloriens que les vaisseaux de marbre, d'albâtre et de jaspe furent délaissés aussitôt qu'on eut inventé l'art de terre, et que, par un honneur spécial, les vases de terre furent consacrés au service des temples? De ce fait il peut également être conclu que l'art do terre avait une hante importance artistique; et certes les vases qui décoraient les palais des dieux, des monarques, des granils, devaient avoir une autre façon que vos grossières marmites. Je vous le répète, il y a deux sortes do potiers : l'un fait des pots à usage vil, de formes irrégulières et lourdes; il les fait de la matière et de la façon qui lui ont été enseignées, sans y rien changer, sans y rien compnmdre, seulement pour ren.plir sa journée et gasniT son salaire; l'autre étudie; les terres, en essaye les diverses combinaisons, perfectionne celles qui sont connues, en invente de nouvelles, et donne à ses vases des formes d'im dessin varié, toujours plus coiTcct, plus élégant, plus fini. C'est celui-ci que je veux Ctre, Marcadau. J'ai donc eu raison de vous dire tout à l'heure que, en me faisant potier, je prétendais ne point cesser d'être artiste. — Et montrant au potier le tesson qu'il n'avait cessé do tenir à la main: — Que direz-vous, par exemple, lorsque je vous monlrcrni de fines et gracieuses poteries recouvertes d'un émail semblable à celui que vous voyez?

Marcailau avait peine à dissimuler le sentiment do haineuse envie qui dans ce moment lui remplissait le creur.

— Je sais que vous êtes un savant, — dit-il à Bernard. — et(iuejo su'S, moi, un simple manouvrier, couimo vous dites; mais je sais aussi quo la scic-ice n'est pas sans •langer et que le malin esprit se sert quelquefois de notro passion de connaître pour s'emparer de notre âme et nous jeter dans une voie de perdition. Jo resterai manouvrier.

certain que mon ignorance et mon humilité ne mo feront rien risquer do mon salut. Puisse votre amour de la science no pas vous entraîner au péché d'orgueil, qui causa, vous le savez, la chute do l'ange rebellel C'est le vœu que, du fond de mou cœur, je forme pour vous, Bernard.

Ce vœu, Marcadau le formula en guiso d'adieu et les lèvres pincées.

— A qui donc en a-t-il 7 — dit Bernard après le départ du potier.

— Mon ami, — dit Claudine, — tu viens de te faire un ennemi mortel de Marcadau, si même il ne l'était déjà.

— Bon ! il ne faut pas attacher trop d'importance à un passager mouvement de jalousie dont la réflexion aura bientôt triomphé. Y verrais-tu d'ailleurs un obstacle devant lequel tu me conseillerais de reculer?

— A Dieu ne plaise I Suis ton inspiration, Bernard, en dépit des méchans et des envieux, et si tu as besoin d'encouragemens, sois sûr que les miens no te feront jamais défaut.

Do ce jour, Bernard commença celte rude et longue tâche de l'inventeur, qu'éclaire parfois tant do lumière, qu'assombrit plus souvent encore tant d'obscurité, fièvre consumante, succession éternelle d'espérances et de déceptions, lutte grandiose de l'esprit do l'homme contre l'inconnu, dans lai|uelle triomphe parfois un élu pour vingt qui meurent à la peine.

Bernard, opiniâtre et plein do confiance, chercha longtemps.

Puis un moment vint où, lo front radieux, l'œil étincelant, il s'écria :

— J'ai trouvé.

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